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Vues et vécus en Algérie et ailleurs. Forum où au cours des jours et du temps j'essaierai de donner quelque chose de moi en quelques mots qui, j'espère, seront modestes, justes et élégants dans la mesure du possible. Bienvenue donc à qui accède à cet espace et bienvenue à ses commentaires. Abdelmalek SMARI

La langue de l’écrivain (3)

 

Cette revue des définitions du langage nous amène à dire que le langage est un outil typiquement humain qui consiste en une série de capacités fondées sur des propriétés biologiques communes et partagées par tous les individus de l’espèce humaine pour humaniser le monde qui nous entoure, le connaître, le penser, lui confier une grande partie de notre mémoire,  de nos expériences et de nos projets, l’apprivoiser, l’exploiter, le contempler et même s’amuser avec lui.
Le langage est infini parce que sa matière première ou sa matrice est l’univers lui-même, et cet univers est infini. 

 

Dans un entretien de 1975, l’écrivain algérien Kateb Yacine (20) raconte une expérience relationnelle qui l’a marqué toute sa vie.
« Quand j’ai découvert ces hommes, qui étaient des hommes de la rue, des chômeurs, des ouvriers, des paysans, qui étaient auparavant absents de mon monde « décodé » – puisque j’ai été formé en français – une brèche s’est ouverte à moi. »
Le langage est capable de taire les univers comme il est capable d’en révéler d’autres dont nous ne soupçonnons même pas l’existence.
« Les limites de mon langage signifient les limites de mon monde », écrivait Wittgenstein dans son Tractatus logico-philosophicus (1918). (21) Cela signifie que les idées et les perceptions de l’homme sont conditionnées par la parole.
Hanumàn, le singe grammatical d’Octavio Paz, se tait sur « le nom des arbres désastreux d’Amérique latine pour les punir » ! (22)
L’écrivain, dit Paz, est une figure du même langage : il est ce que les écrits de l’homme inventent à partir du moment même où ces écrits sont croisés par les yeux de l’écrivain.
« Aujourd’hui encore, mes yeux, en lisant ce que j’écris, inventent la réalité de celui qui écrit cette longue phrase [en fait, dans ce livre, certaines phrases sont très longues], mais ils ne m’inventent pas, moi, mais une figure du langage : l’écrivain, une réalité qui ne coïncide pas avec ma propre réalité, si j’ai à ma disposition une réalité que je peux appeler la mienne. » (23)
L’homme est le langage, et l’écrivain est la langue. Le passage du statut général de l’homme à l’état particulier d’écrivain se fait avec peine et sacrifice.
Pour reprendre une métaphore de l’écrivain algérien Mohamed Dib, disons que sortir de l’utérus est si banal et si courant, les rats font de même. La connaissance, en revanche, est donnée à ceux qui la recherchent activement, avec effort et difficulté.
En quoi consiste cette langue, la langue qui fait l’écrivain, la langue de l’écrivain ?
Écoutons à nouveau Octavio Paz : « Le vent ne se sent pas lui-même, mais nous le sentons ; les animaux communiquent entre eux, mais, de notre côté, nous nous parlons à nous-mêmes [pensée audible de Galilée], nous communiquons avec les morts et avec ceux qui ne sont pas encore nés. Le bruit humain est le vent dont on sait qu’il est du vent, le langage qui est connu pour être le langage, celui avec lequel l’animal humain sait qu’il est vivant et, le connaissant, apprend à mourir. (24)
L’écrivain et le poète exacerbent cette caractéristique de l’homme qui « est celui qui, dans la plainte du vent, entend la plainte du temps. L’homme qui s’écoute lui-même et qui se regarde en toutes choses : le monde est son miroir ; le monde ne nous entend pas : personne ne nous voit, personne ne se reconnaît dans l’homme. » (25)
Cette caractéristique typique de l’humain, c’est-à-dire cette non-indifférence qui caractérise l’homme et que l’écrivain exacerbe jusqu’au paroxysme de l’insolence, n’est pas possible sans l’apparition du langage : la capacité de nommer les choses et les phénomènes et même les états intimes et les mouvements profonds de l’âme. Et les choses et les êtres se confondent avec leurs propres noms.
« Ce bosquet, poursuit Paz, ressemble aux autres, sans quoi on ne l’appellerait pas un bosquet, il aurait un nom propre ; en même temps, sa réalité est unique et mérite vraiment un nom à part entière. (…) Le Paradis est régi par une grammaire ontologique : les choses et les êtres sont leurs noms et chaque nom est un nom propre. (26)
Cependant, il n’est pas encore poète celui qui donne des noms aux choses et aux êtres, c’est-à-dire qui transforme le monde en noms, mais un poète est celui qui passe par ce processus à l’envers, réduisant le langage jusqu’à ce qu’il s’évapore, transformant les noms en monde pour redécouvrir l’authenticité du monde.
« Grâce au poète, le monde perd ses différents noms. Alors, juste pour un instant, on peut le voir tel qu’il est – en bleu adorable. Et cette vision nous choque, elle nous rend fous : si les choses sont, mais qu’elles n’ont pas de nom, sur la terre il n’y a pas de mesure. (27)
Les nouvelles réalités nous obligent à les interroger systématiquement pour les comprendre. Mais pour ce faire, nous avons besoin de nouveaux concepts d'analyse ou du moins du renouvellement des anciens, un processus qui nous permette de dépoussiérer notre langage, de le mettre à jour et de l’adapter à notre époque et aux problèmes spécifiques de cette époque.
Et c’est un trait du langage de donner l’existence aux choses et d’en tirer sa consistance. Le langage crée une certaine « vision du monde » et la fonde, au moins en partie, chez ceux qui l’utilisent. Dans le sens où le langage est à la fois structurant la réalité, et structuré par elle. Sans noms, les choses risquent de passer inaperçues. Sans choses, il n’y a pas besoin de noms, et l’on reste muet et indifférent et les choses n’existent plus pour nous. Comme conséquence du désir lancinant de l’homme de remettre en question cet univers fondamentalement jaloux de ses propres secrets, l’herbe de l’étonnement, du déni, de l’hostilité et de l’incompréhension grandit. Et c’est à juste titre là le rôle des artistes (grâce au langage) de dissiper ces malaises, en créant des choses grâce au langage et des langues grâce aux choses.
Elena Meli rapporte dans l’un de ses articles une petite mais très importante expérience qui met en évidence cette dialectique d’influences réciproques entre le monde et le langage : « On a découvert que le simple fait d’indiquer le genre des mots affecte la vision du monde : une étude sur les enfants juifs et finlandais a révélé que les premiers se rendent compte en moyenne un an plus tôt qu’ils sont des garçons ou des filles aussi parce que leur langue assigne presque toujours le genre des mots, alors qu’en finnois cela n’arrive pas. (28)
Bref, pour le dire avec Tzvetan Todorov : « Les objets n’existent pas avant d’être nommés, ou en tout cas, ils ne restent pas les mêmes avant et après l’acte de nommer, ... (29)

 

Dans sa conquête ardue et progressive de « sa » langue, l’écrivain ressemble au bûcheron de la nuit, qui peut donner le coup sûr, comme il peut rater un coup. En fait, le terrain est toujours nouveau et mouvant. Il est sans précédent et donc les résultats sont toujours incertains. Nous, quand nous écrivons, nous ressemblons à ce bûcheron de la nuit : nos paroles sont une hache avec laquelle nous opérons dans la forêt, toujours vierges, de notre ignorance originelle de la vie et de la nécessité d’explorer cette vie.
Si nous avons une vraie hache et du beau bois, nous pourrons, avec notre effort et la résistance des plantes nobles, provoquer des étincelles et parfois même de véritables incandescences qui nous informent, même l’espace d’un éclair, sur les lieux et nous montrent notre position et notre chemin.
La pensée est une étape du parcours de notre conscience et elle est en même temps le premier territoire où la parole prend place et tire sa raison d’être et son sens. La parole de l’homme n’est rien d’autre que l’effort plus ou moins réussi de prise de conscience – de la part de l’esprit connaissant – de l’existence d’un objet donné objectif et concret ou subjectif et sensitif, conscientiel. En remarquant tel objet, en l’interrogeant et en le définissant, bref, en lui donnant une forme, en le recréant sémantiquement et en le communiquant à soi-même et aux autres, nous aurons créé la parole. Mais ce n’est pas encore de l’écriture. L’écriture viendra ensuite.

La parole, en tant que prise de conscience et cristallisation en même temps de cette conscience, est une unité sémantique qui donne des formes aux choses. Chaque fois que les conditions requises sont réunies (conditions physico-biologiques et psycho-anthropologiques), la parole se manifeste chez l’homme, comme le flocon de neige de Chomsky (30) qui se forme spontanément et invariablement chaque fois que les conditions atmosphériques se réunissent.
L’écriture est beaucoup plus laborieuse : si parler est trivial et est affaire d’enfant au sens étymologie du mot enfant, l’écriture n’est pas si naturelle que ça. L’écriture s’apparente davantage à l’art du funambule ; c’est-à-dire qu’elle a besoin d’exercices, de recherches, d’expérimentations, de comparaisons, d’imagination et d’invention.

La langue de l’écriture est une langue que tout écrivain doit inventer chaque fois qu’il commence à écrire. C’est peut-être là le sens de la pensée de Nimrod citée au frontispice de cet écrit.
Ce n’est pas une coïncidence si, après une phase d’enthousiasme et de zèle presque enfantins, les surréalistes avaient renoncé à l’écriture automatique.

Je le répète, sortir du ventre de sa mère est si trivial et si commun, mais l’art c’est quelque chose de sérieux et précieux. Il est donné à ceux qui le recherchent activement, à ceux qui le paient avec des efforts et de la sueur.
Cependant, ce qui est encore plus difficile (mais possible seulement métaphoriquement), c’est de retourner dans le ventre de sa mère !
Et c’est là la tâche de l’écrivain ou, du moins, ses défis sont de ce genre presque impossible : retravailler sémantiquement ce flocon de neige et en faire un élément sémantique ornementable, un tableau ou une figure poétique. L’abstraire, dissoudre son nom, comme le disait Octavio Paz (31), montrer sa vraie nature ; cette nature que les choses ont indépendamment de notre langage, de notre existence.
Le travail de l’écrivain est donc ardu. Rien que pour mettre une virgule, il y a ceux (Oscar Wilde, selon Edward Said (32) qui ont passé des après-midi entiers à le mettre et l’enlever. Le grand poète Jahilite, Zohair Ben Abi Selmah, travaillait sur un poème pour la durée d’une année.
En effet, ceux qui écrivent savent qu’avant d’opter pour la moindre trace (du nu complet de la page blanche au texte dans sa forme achevée, l’œuvre), l’écrivain s’arrête, efface, réessaie, change, revient, sort, rentre, se lève, s’assoit, se gratte, tourne à droite, à gauche, regarde en bas, en haut, suit une mouche qui vole, force la mémoire, s’interroge, lit et relit des passages d’un livre...
Parfois, juste pour l’effort consenti pour confirmer ne serait-ce qu’une virgule, il ne trouve pas le courage de l’effacer, figurons-nous s’il ose effacer le fruit de son travail palimpsestique. Au contraire, il est heureux de laisser quelques traces qui semblent apocryphes, pléonastiques, redondantes, contradictoires, inutiles, mais toujours belles car elles sont le résultat d’un énorme effort.

 

Abdelmalek Smari

 

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(20) – Kateb Yacine dans https://www.youtube.com/watch?v=9nUNqOXLomc
(21) – https://fr.wikipedia.org/wiki/Hypoth%C3%A8se_de_Sapir-Whorf
(22) – Octavio Paz, « Le singe grammairien », Champs Flammarion, Paris 1972.
(23) – Octavio Paz, op.
(24) – Octavio Paz, op.
(25) – Octavio Paz, op.
(26) – Octavio Paz, op.
(27) – Octavio Paz, op.
(28) – Elena Meli, http://www.corriere.it/salute/neuroscienze/16_febbraio_26/lingua-influenza-personalita-modella-cervello-95a1f04a-dc83-11e5-830b-84a2d58f9c6b.shtml?cmpid=SM_CorriereNazionaleEngagementAprile_fp_facebook_undefined_cpc_EngagementNazionaleAprile&refresh_ce-cp
(29) – Tzvetan Todorov, « Poétique de la prose » – Editions du Seuil, 1971.
(30) – Noam Chomsky, ibid.
(31) – Octavio Paz, ibid.
(32) – Edward Saïd dans « Cultura e imperialismo » – Gamberretti Editore, Rome, septembre 1998.

 

 

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