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Vues et vécus en Algérie et ailleurs. Forum où au cours des jours et du temps j'essaierai de donner quelque chose de moi en quelques mots qui, j'espère, seront modestes, justes et élégants dans la mesure du possible. Bienvenue donc à qui accède à cet espace et bienvenue à ses commentaires. Abdelmalek SMARI

« En mourant, j’entendis une mouche bourdonner » ou De mon roman La Trottola (2)

 

Avec cette partie, je vous souhaite, chères lectrices et chers lecteurs, une bonne lecture et de bonnes vacances.

 

 

4

 

Nabil amoureux

Bien évidemment, c’est bien l’amour, et rien d’autre, la principale cause de l’anxiété de Nabil. C’est un amour impossible, comme le révèle plus tard le déroulement de son destin. Un amour très lointain, car entre le héros et sa bien-aimée Dania (un nom qu’il essaie de rapprocher du nom arabe Douniya qui signifie vie), il existe littéralement un océan, l’océan Atlantique avec ses eaux infinies et ses distances incommensurables.

En plus de cet immense obstacle géographique, il faut ajouter le problème politique et idéologique, tout aussi cruel et immense : la contrainte de demander un visa sans jamais pouvoir l’obtenir, l’impossibilité d’avoir des dollars ou d’autres devises fortes, le troisième degré insoutenable et humiliant des services consulaires... et en plus de tout cela, le cliché indélébile de l’Algérien, considéré par défaut comme un terroriste potentiel dans le pays de Trump, Biden, Obama et autres Bush et Clinton.

Cependant, l’océan et la tête d’arabe de l’Algérien, s’ils sont des obstacles, ils peuvent être surmontés avec un peu de volonté, de ruse, d’énergie et de lucidité. Car en réalité, le vrai problème est la tromperie des hommes.

Imaginons un insecte qui se pose sur une source de lumière et qui, la prenant pour de l’air libre, pour un chemin direct vers le bonheur et la liberté, n’aura même pas le temps de réaliser que, en plus de ses ailes, c’est tout son corps que cette lumière traîtresse brûle et calcine!

Oui, mon roman raconte la méchanceté de l’homme qui n’hésite pas à exploiter les désirs légitimes de son frère pour exercer sur lui sa perversité cruelle mais combien vaine de dominer, de faire Dieu.

L’histoire racontée dans « La trottola » a pour principal arrière-fond l’immense emprise cruelle et sourde de la cybernétique, de la virtualité des nouvelles relations humaines réalisées uniquement sur les écrans et autres logistiques des réseaux sociaux.

En plus du personnage principal, il y a pas mal d’autres personnages, tous plus ou moins bien construits, dirais-je. Cela me rend heureux, car je ne suis pas un Tolstoï capable de gérer le sort de tant de personnages. Mais, tout de même ; ce roman m’a donné l’opportunité de m’ancrer dans cet art de gérer plusieurs destins ensemble.

Nabil est en quelque sorte mon Don Quichotte : il croit aux études, aux rêves et à leur réalisation, à l’amour même de loin, à la psychanalyse, à la précarité du monde et donc, surtout, au salut du monde.

Les autres personnages démontrent l’existence d’autres réalités plus répandues, qui ont des dynamiques et des hiérarchies qui les soutiennent : en plus du fou qui s’avère honnête et juste, le vieux moudjahid (le maquisard), le représentant de la police, le marchand qui évade les impôts, le contrebandier, l’étudiant/intellectuel « inutile », le jeune aspirant à un emploi, la femme effacée quand elle n’est pas violée et maltraitée, les gays qui se battent pour leur fierté et même un petit âne sans défense, agressé, tué et littéralement rôti et mangé !

Cependant, il y a de l’espoir, comme je l’ai dit, chez les générations montantes, représenté par une sorte de lucidité, de dignité et d’audace précoces que nous ressentons chez une fillette, Fufa.

Ce roman a également été conçu pour être dédié à l’Algérie à travers les yeux de Fufa qui représente, sous tous les angles, ce jeune pays souriant avec ce qu’il a accompli après le désastre de l’occupation coloniale de près de cinq siècles : un pays innocent exclu de l’histoire, privé de sa liberté, de sa langue et de sa dignité. Un pays avec des valeurs qui peinent encore à être restaurées, du moment que nos sensibilités se trouvent encore anesthésiées par les cinq siècles dévastateurs, tout oppression, humiliation et déshumanisation. Des siècles noirs qui nous ont empêchés de rêver d’une vie libre et digne, autonome et responsable, sereine et agréable.

 

5

 

Coulisses

Itala Vivan, spécialiste de la littérature postcoloniale à l’Université d’État de Milan, a comparé le style de « La trottola », ses scènes, ses paysages et ses personnages avec leur langue et leurs histoires aux personnages et paysages des histoires de Najib Mahfoudh.

Voici ses mots après avoir lu le manuscrit : « L’environnement social et culturel nord-africain est représenté avec vivacité, des images juteuses et même ironiques de la vie. La version narrative m’a parfois rappelé la prose de Naguib Mahfuz et ses scènes de vie au Caire avec ses quartiers et mille filons d’histoires individuelles. Ce tableau est traversé par une tension culturelle et psychologique centrifuge, un mouvement vers l’extérieur, qui est enregistré dans la société algérienne. Il y a beaucoup d’ironie et beaucoup de sourires, ainsi qu’une agitation omniprésente, un sentiment de catastrophe imminente, qui au final est justifié et se conclut [...]. »

Mon roman « La trottola » est publié par Slecta Edizioni de Pavie. Pavie, où se trouve la basilique San Pietro in Ciel d’Oro et les vestiges sacrés du corps de l’illustre ancêtre de la bande de gamins qui animent cette histoire. Pavie, où se trouve le tombeau d’Aurèle Augustin, le grand maître (absolu pour nous, Algériens, même s’il reste inconnu pour nous) avec Platon et Aristote.

Je n’aime pas le présenter comme un « imam », comme un saint, mais comme le grand philosophe qu’il était vraiment, un philosophe de la grandeur d’Ibn Khaldoune et d’Abi Hamed El Ghazali ensemble !

Mon roman s’ouvre sur une citation de ses « Confessions ».

En réfléchissant à la psychologie de la bande d’espiègles qui composent les personnages de « La trottola », il semblerait que ces Hammiya (Algériens du XXIe siècle) descendent directement de cette autre compagnie de jeunes Thagastiotes (Souk-ahrassiens) (Algériens eux aussi, même s’ils appartenaient au IVe siècle), s’ils ne sont pas déjà les mêmes : les mêmes costumes, la même espièglerie, la même témérité qui caractérisent notre époque à Hamma !

En fait, il semble qu’Augustin ait prédit l’existence des Hammiya, leur innocence et leur folie en particulier.

« Il y avait, » écrivait-il dans ses Confessions, « près de nos vignobles, un poirier, chargé de fruits qui n’étaient ni attrayants ni par leur apparence ni par leur goût. Parmi les jeunes vauriens, nous sommes allés secouer et dépouiller cet arbre, en pleine nuit profonde, après avoir, par mauvaise habitude, prolongé nos jeux sur les places et retiré d’énormes quantités de fruits. Ce n’était pas à nous de nous en déguster, mais plutôt de les jeter aux cochons : bien que nous les ayons goûtés, ce qui comptait pour nous était le plaisir que nous tirions d’un acte interdit. »

Il semble, avec cette confession qu’Augustin disait à la postérité que rien n’est vraiment nouveau sous le soleil, comme vous le verrez, répétant presque ces vers d’Umberto Bellintant:

 

« Ô toi qui vis dans le monde qui fut le mien,

Enfant souriant de l’autre côté de la rivière,

Si un jour par hasard dans une forêt

Tu entendais une voix d’arbre demander

De l’enfant qui se délectait entre ses branches

Répond qu’il a été ravi par le temps. »

 

Et eux, la postérité, les Hammiya, semblent lui répondre avec ces autres vers du même poète:

 

« Cet arbre fut

Alors qu’ils n’étaient pas encore

Nos pères, nos ancêtres.

Et voilà que moi je sens que je lui dois quelque chose,

Mais je ne sais pas quoi, les amis, mais ma main

S’en approche et le caresse,

Et ma main est toute tremblante, mes amis. »

 

J’avais déjà commencé, dès le début du projet, à réfléchir à l’écriture de ce roman avec ses détails, ses limites et son cours. En même temps, j’écrivais une sorte de back-stage sur la genèse de ce roman, sa formation, ses métamorphoses, ses possibilités et ses limites... J’écrivais comme quelqu’un qui creuse un sol stérile à la recherche de terres plus humides ou d’eau pure.

Bien sûr, j’ai creusé dans la langue et dans tout mon être à la recherche de la meilleure façon de dire les choses. Je me suis donc retrouvé face à un flot de mots et d’images redondants et répétitifs qui ont déconcerté ma première lectrice, Giovanna.

Mais, elle, sans pitié, elle enleva ces redondances, inutiles et ennuyeuses selon elle ; plus elle s’acharnait, plus je m’attachais à tous ces mots que j’avais moi-même créés. Peut-être parce qu’ils étaient le fruit des immenses efforts que j’avais consentis pour les créer. Peut-être parce que je les trouvais complémentaires et donc indispensables tout de même. Peut-être les considérais-je comme des poèmes et – en tant que tels – précieux, puisque la poésie ne déteste pas la redondance.

Pour écrire cette histoire, j’avais commencé à lire certains livres : le plus intéressant était « Hollywood, i media e il Pentagono » de Jean Michel Valantin.

J’avais pris beaucoup de notes, souligné de nombreux passages et fait de nombreuses réflexions. Le livre est très intéressant pour mon orientation personnelle et était plein d’informations sur les agissements prédateurs de l’empire américain et ses mensonges pour justifier ses crimes. C’était pour ça que je l’aimais tant et que je voulais en partager la lecture avec Giovanna.

Elle avait commencé à le lire et elle l’emportait avec elle dans les trains, lors de nos voyages, quand elle ne faisait pas ses devoirs d’Arabe. Ainsi, une fois, elle l’avait sorti pour lire devant la mer, sur l’un des bancs utilisés pour la promenade maritime et comme sièges pour la gare routière de Santa Margherita Ligure.

Et enfin un bus arriva, et, comme une balle, Giovanna courut voir si c’était le nôtre. Et il l’était. Dans la confusion qui s’était créée - comme toujours quand on veut gagner du temps, même s’il n’y a rien à gratter - elle est montée en emportant avec elle ce qu’elle avait, c’est-à-dire tout sauf le livre !

Je perdis donc mon livre, mes notes et mes réflexions. Et heureusement que cela s’était passé ainsi : j’étais sur le point d’écrire peut-être pas un roman mais une sorte d’essai froid, en plus sordidement plagié.

C’est le style de mise-en-scène qui avait pris le dessus dès le début. Pour voir clairement dans le chapitre « Le steward » – alors en préparation et devant lequel j’avais eu beaucoup de mal à m’en sortir – je dus raconter l’histoire à un ami.

Je la lui racontai en petites scènes. Et il en fut sorti une nouvelle histoire avec une nouvelle intrigue. Du coup l’intrigue globale elle-même se retrouva modifiée ! L’intrigue ne cessait de se transformer, s’enrichissant, se clarifiant et prenant plus de chair et de substance, plus de profondeur et d’épaisseur.

Pour provoquer des situations réelles fonctionnelles à l’intrigue, j’avais pensé écrire des e-mails à des amis, comme le fait Nabil, pour avoir une idée de la psychologie réelle et autonome du personnage comparée à celle projetée dans ma tête. Mais je ne l’avais pas fait, peut-être parce que mes lectures et la vie quotidienne m’avaient découragé, m’en avaient dissuadé.

Pendant que j’écrivais, je réagissais physiquement, avec une véritable sympathie, aux scènes érotiques, ironiques, ludiques ou tristes des personnages, avec une subtile volupté, des spasmes de rire, de la légèreté ou du froncement de sourcils.

Un épisode de paranoïa, est resté gravé dans ma mémoire. Il s’agit de ce drôle assujettissement que j’avais face à des mots simples et inoffensifs que, pourtant, j’avais moi-même créés : je devais faire attention à ne pas utiliser de mots clairement compromettants. J’avais vraiment peur des représailles des services secrets de l’empire que mon histoire accusait franchement !

 

6

 

Tu es Algérien

« Il faut trois ou quatre personnes qui te tirent par les bras, jurant devant tous les saints du Maghreb, pour te convaincre d’entrer sur la piste de danse ; une fois dans la mêlée, tu ne t’arrêteras plus et tu resteras jusqu’à la fin de la fête. Tu ne tiens pas facilement sur tes propres jambes, il faut toujours un mur, une voiture ou un poteau pour appuyer tes fesses. Tu manges tout avec du pain, même le pain. Tu es avec des amis dans une voiture, et le conducteur doit faire quelques manœuvres pour reculer, et vous voilà tous à surveiller la manœuvre...

Tu n’as pas le sens de l’Etat, et tu es également toujours béat et heureux ! – ajouterait Barush, le vieux maquisard de « La trottola »

« Ce n’est pas une charade ni une énigme : c’est juste que tu es Algérien, ajoute-je ».

C’est à partir de ce contexte, sans sens apparent mais qui est encore plus large et plus étendu, que j’ai fondé la psychologie de mes personnages. Une étrangeté « éthologique » qui a poussé le critique Taddeo Raffaele à dire : « Précisément cette représentation scénique, qui voit les personnages agir chacun d’eux-mêmes sans presque se relier, suppose qu’il n’y a pas de relation causa-effet dans les faits. »

Un non-sens mais seulement apparent, car l’Algérien, l’Italien ou le Philippin ne sont pas des images plates, sans fond culturel, historique, existentiel... En résumé, humain. Les Algériens, les Italiens ou les Philippins ont une épaisseur, une profondeur, qui les rend scandaleusement insondables, perpétuellement mystérieux, toujours intéressants.

Au mois de juillet, il y a des années, nous étions dans les montagnes du Trentin. Le temps était magnifique et lumineux, et le paysage divin. Lors d’une de ces promenades, Giovanna m’avait parlé d’un désir intime : échanger un mois de sa vie routinière (le mois le plus ennuyeux, le plus insipide et triste) pour ne serait-ce que cinq minutes, pourvu qu’ils soient de beaux moments. Par exemple, lorsque le brouillard, l’obscurité et le gel envahissent Milan avec ennui et solitude, pouvoir dormir sur la plage et se laisser bercer le soir par la brise, par le chant de la mer et les douces lumières des étoiles ou de la lune, ou pendant le jour par le soleil, par l’eau douce et saumâtre, par le vert des broussailles qui rend le bleu du ciel plus intense et féérique. On pourrait aussi choisir d’autres moments : la montagne, son air frais, ses sommets enneigés, son azur bleu, sa lumière ou la lueur de ses nuits, mais aussi les mystères de ses bois.

Bien sûr, ce n’est qu’une nostalgie vaine, même si j’ai appelé ça désir.

C’est précisément ce type de nostalgie que l’œuvre d’art, je crois, essaie non pas de satisfaire, mais de saisir et rendre avec des mots ou des images que nous partageons avec l’autre.

Lire ou écrire une œuvre ne change pas grand-chose car, d’une certaine manière, celui qui lit réécrit et celui qui écrit relit. En fait il s’agit dans les deux cas de vivre l’histoire. Et en la vivant, nous traçons son chemin et ainsi, même illusoirement, nous nous rendons participants à sa création, voire protagonistes parmi les protagonistes de cette vie, citoyens de la ville ou des quartiers où se déroule l’histoire ; nous nous retrouvons à réfléchir et vivre les vicissitudes de cette existence avec nos sentiments et notre esprit.

Une fois l’écriture ou la lecture terminée, le lecteur/écrivain passe à autre chose. Il le fait avec un peu de deuil, bien sûr, car arrivant à la fin de cette existence virtuelle, il se sent aussi inutile, indigne de cette vie, jeté dehors, comme mort. Mais avec une nouvelle entreprise, un nouveau travail, une autre vie, le-voilà revenir à la vie!

Et là, sa joie est immense ; et alors il peut même croire au mythe du retour éternel ou, pourquoi pas, au jour biblique-coranique de la résurrection.

Mais même si le roman ne raconte pas toute l’histoire d’une vie qui s’est conclue, il raconte tout de même quelques fragments de vie. Et ce sont peut-être ces moments arrachés au néant que Giovanna aimerait tant revivre. Et peut-être est-ce aussi ce type de désir – insatiable, insatisfaisant par nature – qui pousse sans cesse l’artiste à ne jamais cesser de créer, toujours avec plus d’acharnement et de frénésie, une œuvre après l’autre jusqu’à ce que la mort y mette fin.

Peu importe la durée de ce segment de vie convoité ou trouvé dans l’œuvre ou le fantasme du désir, cela nous procure tout autant une joie de retour, même pour cinq minutes, et nous permet tout de même de vivre ou de revivre intensément certains instants de notre vie réelle ou délirante. Peut-être est-ce la contemplation du souvenir réel ou imaginé de ces éclairs de douceur que nous appelons bonheur.

 

Abdelmalek Smari

 

 

 

 

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