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BERBERICUS

Vues et vécus en Algérie et ailleurs. Forum où au cours des jours et du temps j'essaierai de donner quelque chose de moi en quelques mots qui, j'espère, seront modestes, justes et élégants dans la mesure du possible. Bienvenue donc à qui accède à cet espace et bienvenue à ses commentaires. Abdelmalek SMARI

L’ami égyptien: titre original du chapitre Lettera audio du roman L'occidentalista

 

Après avoir débarrassé la meida, une petite table basse avec un plateau de cuivre grand et rond, Samir se mit à genoux devant un magnétophone pour enregistrer les évènements de la soirée à peine écoulée dans une lettre à un ami en Algérie.

« Cher Ali, tu ne sais pas, certes, que depuis déjà ma tendre enfance j’ai appris à être envieux : je n’aimais pas que les autres possèdent quoi que ce soit sans mon consentement. Je voulais aussi tout savoir sur chaque détail de leur vie : ce qu’ils faisaient et comment, quels étaient leurs intérêts, les bénéfices et les avantages qu’ils en tiraient. Je haïssais toute personne que mon père ou ma mère couvraient du moindre brin de tendresse, fussent-ils mes propres frères et j’aurais écrasé volontiers celui qui eût osé courtiser mon enseignante ou n’importe quelle belle fille.

Longtemps, j’ai cru que je pourrais vaincre cette anomalie. Hélas non, elle est dans ma nature et elle me poursuivra.

Shalabi, l’ami égyptien, se vantait d’avoir invité à dîner chez lui notre enseignante de langue italienne. Il lui avait préparé un repas mi-italien et mi-égyptien. « Je dois l’inviter à un dîner encore plus délicieux que le sien » pensai-je avec détermination « Ne suis-je pas plus beau et plus instruit que lui ? Moi aussi, je mérite l’amour de Magda, autrement gare à la logique même du cœur et des sentiments humains. L’Egyptien ne doit pas me surpasser. » 

Tout devait suivre le sillon que mon cœur imprimait à la roche du destin. Je ne savais pas si elle, Magda, était au courant de ma folie. Tout ce que je savais, c’est qu’elle me faisait tourner la tête avec sa beauté, son regard, ses sourires, sa tendresse… Elle me parlait beaucoup, elle partageait avec moi ses secrets et me faisait comprendre qu’elle s’intéressait à moi, pas à Shalabi… parfois elle fuyait même sa compagnie pour venir bavarder avec moi.

Magda, notre amante, avait apprécié la cuisine égyptienne : toutefois j’étais sûr que son ton manquait de conviction et mon imagination se déchaîna dans une cascade de détails. Je voulais que tout soit fait avec perfection et que pas le moindre détail ne soit laissé aux caprices du hasard.

« Je préparerai un plat typiquement algérien, le couscous, et j’inviterai à ce cénacle Shalabi lui-même – exultai-je – afin de voir la figure qu'il fera quand il verra l’effet de mon succès sur Magda. »

J’ai toujours eu ce que j’avais désiré. Jamais, au grand jamais, le destin ne m’a trahi. Il suffisait que mes désirs fussent authentiques ; d’ailleurs, quel désir ne l’est pas ? D’ici à dire que c’est justement la sincérité qui fait de chaque rêve ou désir une chose réalisable, il ne reste pas l’ombre d’un doute. Le mien était donc si sincère que, quelques mois plus tard, je me suis trouvé prêt à le mettre à exécution.

C’était un couscous, au dire de tous les convives, très invitant, délicieux, exquis et suffisamment gras mais sans excès. Tous les hôtes se présentèrent au rendez-vous, Magda en tête, plus douce, plus belle et souriante que jamais. Mon cœur dansait de joie. Shalabi choisit une place à côté d’elle.

En attendant le café, je notai qu’entre lui et elle, il y avait quelque chose d’intime et j’eus peur. « Surtout pas ça ! – me dis-je – Je ne pourrais le permettre pas même à mon frère. Il faut les extraire de leur solitude à deux et préparer d’urgence un plan : danser, chanter par exemple… lire peut-être des poèmes ?»

Je considérai, d’un regard furtif, les convives. Il n’y avait pas parmi nous un vrai poète ; et puis la lecture aurait pu plaire aux hôtes italiens mais elle aurait tant ennuyé les amis arabes qui considèrent la poésie comme une espèce d’opium pour les peuples.

« En quoi excelle le genre humain et les Arabes en particulier ? Parler – me suis-je dit triomphant – bavarder… voilà, j’ai trouvé ! Il faut un problème épineux qui impliquerait tous les présents. Je dois provoquer leur susceptibilité, d’une manière ou d’une autre. »

Après un très bon dîner, les fouets d’épines pour flageller l’hôte et rival qui ne doutait de rien ! C’était ça, ce que je désirais. Pour vaincre, je suis capable de maudire le monde et la vie elle-même, pourvu que mon ennemi y soit inclus. Je dis, finalement satisfait, à Gianni, un sexagénaire excentrique, tandis que je pointais mon doigt vers le ciel.

- Alors Gianni, tu en veux encore au Monsieur de l’étage supérieur ?

- Mais bien sûr, voyons ! Tant que l’injustice et la souffrance règneront sur terre.

Les autres se sont tus. Seul le chuchotement timide de Shaker résonnait dans le silence quasi sidéral de la maison.

- Joue, joue – commenta Shaker qui déjà connaissait Gianni depuis quelques mois – joue espèce de mécréant, bûche pour l’enfer, tant que tu es loin encore de sa prise.

Shalabi écoutait sans rien dire.

- Et qui est cet autre ? – demanda Hamid, qui était déjà scandalisé par les manières de femmelette de Gianni qui me souriait me rendant complice du blasphème.

- Il est en train de parler de dieu – répondis-je en italien tout en essayant d’amortir l’impact de l’hérésie. - Voyez - ajoutai-je en algérien – eux, ils ont une conception de la religion différente de la nôtre. L’humain et le divin sont entremêlés et, paradoxalement, eux, ils ne croient pas comme nous en l’existence de la double vérité.

Luigi, mon enseignant d’italien, était lui aussi à l’écoute de mon discours, souriant parfois mais toujours en silence ; il semblait se montrer avec sa barbe blanche de sagesse.

- Eux – commenta Shaker – ils sont différents de nous en toute chose, même dans la manière de voir les Etrangers.

- Ohé ! – hurla presque Gianni en direction de Shaker, dont il avait compris le dernier mot prononcé en italien – Qu’est-ce que tu es en train de dire là ? Parle en italien. Je t’ai déjà dit – ajouta-t-il en se tournant vers moi – que ton ami… rappelle-moi son nom.

- Shaker – dis-je.

- Oui c’est ça. C’est un nom allemand, n’est-ce pas ? – plaisanta-t-il.

- Non, il est aussi arabe que la Mecque et Médine – s’empressa de dire Shalabi en un italien si parfait que j’en mourus d’envie. « Comment se fait-il – pensai-je -, comment est-ce possible ? Lui qui n’était même pas capable de distinguer le B du P, comment est-il arrivé dans un temps record à cette maîtrise de la langue ? »

Mon cœur battait tellement fort que j’en eus des vertiges. Mais une réponse fut déjà prête dans mon esprit : « C’est grâce à elle, à Magda. Oui je suis sûr qu’elle est amoureuse de lui. Ils ne se quittent jamais. Ils se parlent, elle le corrige et lui enseigne la langue… »

- M’entends-tu ? je parle avec toi ! – me dit Gianni, quand il se rendit compte de mon absence.

- Oui… oui, je t’ai entendu, je ne suis quand même pas sourd – balbutiai-je.

- Je disais donc que ton ami Schumacher…

- Shaker – corrigea Shalabi.

- Shaker ? demanda Gianni, prononçant le K comme le CH allemand(e) – comme ça, n’est-ce pas ? – et sans attendre – Il a vraiment un beau visage, un visage plutôt caractéristique, bel à peindre en somme. Un artiste y voit un caractère fort, une âme très éprouvée qui, malgré les souffrances, est restée fière et digne. C’est à peindre.

- Voilà, il est tombé amoureux de moi – me dit Shaker toujours en algérien et à mi-voix. Moi je riais.

- Qu’as-tu dit ? – lui demanda Gianni et continua – Parle italien, tu n’es pas en Arabie, quand même ! Mais ça ne fait rien. Son entêtement – essaya-t-il d’expliquer – est un signe de la fierté dont je parlais tout à l’heure – et s’adressant à moi –: Arabaccio de bougnoule, essaie de lui traduire.

- Il disait… attends, comment on dit ça en italien ? Un moment, je dois réfléchir – dis-je sans pouvoir cacher ma gêne.

- J’ai tout le temps que ta réflexion requiert. Vous ne m’étonneriez pas vous autres Arabes, vous avez le cerveau lent.

- Il nous manque de l’essence, peut-être – commenta de nouveau Shaker, toujours à mi-voix et en arabe.

- Il a dit que vous êtes malheureusement différents de tous et en toute chose – pus-je dire enfin.

- Certainement – convint Luigi.

- Sûrement, le contraire m’aurait étonné – approuva Gianni -, par exemple, quand je mets le short, les Italiens ne me regardent même pas ; par contre vous, les extra-communautaires – le mot est innocent quand il sort de la bouche de Gianni -, surtout les Arabacci, vous me dévorez des yeux.

- Comme s’il était un bel éphèbe ! Mais à ton age, même une cocotte minute n’aurait pas raison de ta chair ! – commenta Shaker, toujours en algérien.

Luigi, Gianni et Valentina souriaient, mais Magda demanda à Shalabi de lui traduire la plaisanterie.

- J’avoue – s’empressa-t-il d’expliquer – que, moi-même, je n’arrive pas à les comprendre.

- Comment est-ce possible ? – s’indigna presque Valentina – vous n’êtes pas tous des Arabes ?

- Bien sûr que nous sommes des Arabes, mais chaque pays a son propre dialecte, avec une exception près : nous autres, Egyptiens, nous pouvons nous faire comprendre par tous les Arabes.

Même Hamid, une personne pieuse et tolérante et qui ne se mettait en colère que quand il s’agissait de défendre sa religion et son dieu, ne toléra pas une telle effronterie. Lui, qui ne connaissait pas les gros mots, s’en inventa un pour l’occasion.

- Zzekkiii !!! sans blague ! tu le dis, toi, qui n’es pas capable de prononcer correctement certains sons pourtant arabes, très arabes même.

Lui aussi ne supportait plus l’hégémonie égyptienne, figurez-vous moi qui en veux déjà assez à Shalabi, l’amant de mon amante. Je ne dois pas me faire de scrupules là-dessus.

- Je demande pardon… - corrigea l’Egyptien qui s’était rappelé entre-temps de quelques phrases en dialecte algérien et en avait compris le sens – mais votre arabe reste de toute façon peu compréhensible pour les Arabes du Moyen-Orient, vous, les Maghrébins, utilisez trop le français…

Moi je riais de tout cœur, pourvu que le dialogue, entre lui et Magda, ne reprît pas.

- Comme si – dit Shaker discrètement - le nom  « Shalabi » devait avoir un sens.

L’Egyptien se sentit visé, mais il réussit cependant à cacher son malaise sous un sourire artificiel, en disant à Shaker, en égyptien :

- Bet’ul, ih ? (Que dis-tu là ?)

- Cette expression est elle-même une insulte à la langue arabe.

Hamid saisit l’occasion et demanda :

- A propos, que signifie le mot ‘’Shalabi’’ ?

- Beh… peut-être… attends.

- Tu as vu ? - souligna Hamid d’une voix impatiente et méprisante – tu n’as pas idée de la signification de ton nom… alors ? – s’écria presque d’intolérance – c’est arabe ou non ?

- Certainement… - répondit l’Egyptien s’arrêtant de sourire – mais je n’en connais pas la signification.

- Peut-on appeler arabe une personne qui ignore l’arabe ?

- Pourquoi pas ? – dit Shalabi, défiant à son tour Hamid – Nos sourds, nos morts, nos enfants qui ne parlent pas encore ou ne parlent plus, notre terre… tout ça n’est-il pas arabe ? Pourtant ils ne parlent pas arabe.

- Mais toi, tu n’es ni les uns ni tout le reste et surtout pas une motte de terre…

- Je ne peux plus te suivre, je ne te comprends même pas – s’exaspéra Shalabi.

- Mais dites donc, parlez italien, bon sang ! – explosa, presque, Luigi, dont la sympathie ne s'altéra pas pour autant, en perdant patience.

- Et pourquoi est-ce que tu ne parles pas arabe, toi ? – demanda Shaker à mi-voix et sur un ton non moins coléreux.

- Qu’a-t-il dit, ton ami ? – me demanda Luigi.

- Rien. Il se demande pourquoi vous ne comprenez pas notre langue.

- Il a raison, ton ami – dit Magda avec le sourire -. Il est temps de nous mettre aux bancs après avoir été au tableau. Pour ce qui me concerne, j’ai choisi Shalabi comme précepteur personnel.

Combien de coups de poignard au cœur ! C’était moi et pas l’Egyptien qu’elle avait choisi au début ; mais puisque l’argent lui permettait de la rencontrer souvent au cinéma, aux restaurants, aux théâtres… Magda pensait qu’il l’aimait plus que je ne l’aimais, moi qui ne peux avoir ni maison ni téléphone ni vêtements nouveaux et élégants et en plus je ne peux même pas mettre la cravate qu’elle m’avait offerte.

L’Egyptien, en outre, a derrière lui une grande et forte civilisation. Une civilisation qui lui ajoutait valeur et importance, même si elle était confisquée au génie noir qui peuplait la Nubie et l’actuel Soudan. Sa langue, il est vrai, est loin de l’arabe comme le reste des dialectes arabes, mais elle demeure une langue pure, raffinée et très douce. Quant à la mienne, parfois j’ai honte de dire que j’ai une langue maternelle. C’est plutôt un sabir, ma langue !

- Combien de sucres ? – me demanda Valentina, me réveillant.

J’aurais aimé lui répondre que tout le sucre du monde n’aurait pu adoucir la coupe amère que le destin me servait, mais je me contentai d’un – Non, merci.

- Lui, c’est un sucrophobe – plaisanta Gianni.

- Tu as inventé un néologisme Gianni ? demandai-je

- Qu’est-ce que tu crois ? - intervint Nasser – Ouled Aissa, les enfants de Jésus, ne dorment pas. Ils travaillent toujours, ils n’ont pas de temps à perdre. Ils continuent à inventer et à créer… ils ne sont point comme vous autres, Musulmans.

- Ce n’est pas une nouveauté ce que tu dis là… se défendit Hamid.

- Et il rit encore, l’effronté ! – releva Shaker sur un ton de reproche, mais Nasser continuait à rire indécemment – ce n’est pas un hasard si tu es si gras… « corps sans cœur, gros et gras meurt ».

Nasser ignora l’observation de Shaker et répondit par contre à Hamid.

- Quant à moi, je la trouve une vraie nouveauté.

- Mais, espèce d’idiot, je suis en train de parler de ton observation, bête et vieille comme le monde. Qui, parmi nous, ignore que l’Occident invente chaque jour des milliers de nouveaux objets ?

- Et qu’est-ce que vous avez inventé vous autres, Musulmans ? – demanda Nasser, toujours arrogant et provocateur – Essayez plutôt d’inventer quelque chose d’utile au moins pour votre communauté.

- Et pourquoi ne le fais-tu pas, toi ? Ou bien est-ce que tu n’es peut-être pas musulman ?

- Oui, bien sûr que je suis musulman, mais pas comme vous.

- Qu’as-tu en plus ? – reprend Shaker, cette fois sérieux.

- Moi, je suis honnête – répondit amusé Nasser.

- Oh oui, évidemment, toi tu es si extraordinaire que d’épouses tu en as trois – lui reprocha Shaker.

- J’ai quand même le droit d’en épouser jusqu’à quatre, non ? Et puis ça, c’est une affaire personnelle… d’ailleurs ça ne m’étonnerait pas que les Musulmans soient intolérants et envieux. Vous en voulez toujours à quelqu’un, tout à l’heure à Shalabi, maintenant à moi…

- Mais nous ne faisons que parler – souligna Hamid en proie à un confus sentiment de culpabilité.

- Dois-je me taire ?

Une autre fois encore, la parole était monopolisée par les Algériens. Les Italiens, silencieux, essayaient de lire sur les visages le sens et la portée du sujet de la discussion.

J’ai traduit à Luigi et aux autres, comme je pouvais, le motif de cette querelle à l’algérienne. Nasser reprit sa défense.

- N’est-ce pas grave d’accuser le Musulman de polygamie ?

- Moi, je t’aurais accusé d’agamie, pour inventer un autre néologisme – dit Hamid – tu es ici en Italie depuis sept ans et tes épouses sont au bled… si avoir une épouse signifie être auprès d’elle !

Nasser ne s’avoua pas vaincu, il contre-attaqua.

- Si vous êtes vraiment des Musulmans, pourquoi avez-vous accepté de vous mettre à table avec des non-musulmans ?

- Dieu – dit Hamid – nous a ordonné de parler aux gens du Livre « de la manière la plus courtoise qui puisse exister ».

- Moi, je ne crois pas que ceux-ci soient des gens dudit Livre ! L’homme avec la barbe, au moins lui, ne l’est de toute façon pas, pourtant tu es ici, assis à ses côtés. Je parie même que ça te plait bien d’être à côté de lui.

- Menteur, hypocrite ! – hurla Hamid – je ne suis pas comme toi qui aimes plus une bouteille de vin que Mahomet, « salla Allahou aleihi ou sellama », salut et paix sur lui.

Hamid faisait allusion à un épisode dans lequel Nasser avait bu et déclaré qu’il aurait toujours préféré une bouteille de vin au Coran.

- Oui je l’avais dit, et après ? – défia Nasser – Je suis cohérent avec moi même et franc avec les autres.

Ils parlaient maintenant en italien. – Je ne suis pas comme ceux qui sont venus ici pour faire du fric et retourner ensuite au bled pour jouer les seigneurs. Tous, sans exception, sont venus avec cette perspective, les mendiants, les vendeurs de tapis, les lave-pare-brises, les dealers, les maçons, les plongeurs, les grisettes, jusqu’aux étudiants et imams. Vous acceptez toutes les humiliations possibles et imaginables : l’exploitation gratis, la fatigue, le froid, la faim et toutes les misères du monde… me peux-tu expliquer si ça vaut vraiment la peine ?

- Et toi, qu’est-ce que tu es venu faire en Italie ? - lui demanda Luigi, calmement et avec le sourire.

- Puisque je suis franc – expliqua Nasser –, je suis venu pour amasser les euros. Je suis en train de construire, là-bas au pays, une villa de trois étages, un étage pour chacune de mes épouses ; ainsi quand les enfants deviendront grands, ils n’auront aucun motif pour se disputer entre eux.

- L’as-tu terminée, ta villa ? – demanda le malicieux Gianni.

- Même si je l’avais terminée, je devrais encore travailler pour envoyer une Lancia 33, afin de démontrer aux gens ce que c’est que d’être un homme et de l’avoir dur.

- Voici ce que tu amasserais : gros mots – conclut Hamid, qui semblait l’unique personne capable de corriger un comportement de mal élevé – mais les choses utiles, les valeurs de la civilisation – continua-t-il – ça ne t’intéresse point. Serais-tu d’ailleurs capable de comprendre ce que le mot « valeurs » signifie ?

- Ce qui te fait enrager de colère, ce ne sont pas les gros mots mais la jalousie. Tu es envieux – termina Nasser.

- Moi, envieux, mais qu’est-ce que tu racontes là ? Tu n’as absolument rien qui puisse susciter l’envie : tu es sans morale, un monstre, un traître… tu as renié ta propre religion. – Il se tut pour reprendre ses remontrances, mais il paraissait les adresser à lui-même – Si j’avais prévu que nous serions arrivés jusqu’à cette abomination, je n’aurais pas accepté l’invitation. Je ne pourrais pas tolérer une personne qui vend son âme pour des milliards, figurons-nous pour celle qui la vend pour un verre de vin. – Il se retourna vers Nasser – Regarde par exemple ces gens… ils respectent leur religion et ils ne montrent pas leurs dissensions aux étrangers.

- Entre ces gens – répondit Nasser, encore plus provoquant – il y a même celui qui ne croit pas en l’existence de dieu. C’est pour ça qu’il n’y a pas de différends entre eux. Ils ne se haïssent pas comme vous autres Musulmans.

- Mais qui peut nier l’existence de dieu ? Samir, toi qui connais tous les invités, montre-moi cet athée.

- Ce n’est pas nécessaire – lui dis-je – les gens sont libres de croire ou de ne pas croire. Et puis je pense que même l’athéisme est une forme de foi ; les athées ont une idée différente de dieu et de l’intelligence. Mais pourquoi nous nous compliquons l’existence ? Ne sommes-nous pas réunis ici, comme en ce monde, malgré nos différences et nos particularités ? - conclus-je, en espérant le convaincre.

- Réponds-moi – insista-t-il, impératif – je veux savoir.

- Luigi, par exemple – m’entendis-je dire, tout en souriant, embrassé au professeur comme pour lui demander pardon de l’avoir dénoncé à l’inquisiteur.

Merouane qui, comme les autres invités, était resté silencieux durant toute la soirée et n’était intervenu qu’avec le regard, les sourires ou des expressions de stupeur ou d’amusement, osa demander à Luigi.

- Mais toi, tu vas à l’église le dimanche ?

- Comment est- ce possible - répondit Luigi –, si je ne suis pas croyant ?

- Mais pourquoi ne crois-tu pas ?

- En quoi ?

- En dieu, évidemment – dit Merouane, sérieux et grave – Qui t’a créé, qui a créé cette nourriture que tu as mangée et que tu mangeras, l’oxygène que tu respires et l’espace dans lequel tu te meus ? Qui t’a donné le cerveau pour penser et méditer, les yeux pour voir les formes et les couleurs, les oreilles pour écouter les mélodieuses symphonies ?

Je crus, pour un instant, que Merouane allait continuer à citer tous les mystères infinis de ce monde. Quand il se tut, le professeur, en se mettant dans une position commode, sans perdre le sourire, dit avec indulgence.

- L’histoire du cosmos, de la vie et du genre humain nous enseigne que les choses ont une existence indépendante de toute intervention et de toute assistance d’une main ou d’un intellect externes : les causes et les raisons sont inhérentes aux objets mêmes. Ce serait trop long de vous expliquer ça et plus difficile encore de vous en convaincre, mais un bref recours à l’histoire des religions suffit à mettre en évidence le malheur de l’homme. Son péché originel est, justement, d’avoir crée les religions. A partir du jour où naquit la première religion, se créèrent en conséquence la première haine, le premier crime, la première vengeance, la première guerre, le premier désastre, les premières cruautés et les premières souffrances. Quel besoin avons-nous d’un dieu, comme disait Gianni, qui regarde les souffrances de l’homme sans intervenir ? Croyez-vous qu’un dieu bon, digne de ce nom, serait resté indifférent à la condition humaine sur cette terre ? Voici quelques motifs pour lesquels je pense que le concept de dieu, que ce dernier existe ou non, ne doit pas constituer un problème. Dieu pourrait même exister, mais dans ce cas qui serions-nous, grain de poussière perdu dans ce grand univers illimité, pour susciter la curiosité d’une intelligence encore plus immense et démesurée que la grandeur de l’univers ?

- Pour moi – intervins-je alors – dieu sert comme hypothèse. Une hypothèse peut ne pas être correcte, mais elle ne sera pas pour autant négative… je suis en train de penser au mystère des axiomes en mathématiques.

- Je m’en vais – dit Hamid avec une rage qu’il peinait à dissimuler. Il continua en arabe, en s’adressant à moi – tu seras responsable de cette hérésie devant dieu. Tu as osé nous réunir avec ces infidèles, bûches de la géhenne, moi qui pensais être à table avec des gens pieux !

Luigi souriait. Il savait que ces mots étaient provocateurs, mais il feignit de ne pas comprendre le motif de l’ire de Hamid.

- Qu’avait-il ton ami ? – me demanda-t-il par la suite

- Rien – dis-je – il est fatigué et il doit se lever tôt le matin. Il a besoin de dormir.

Luigi connaissait mon point de vue et, comme pour rassurer les musulmans qui étaient restés, il continua avec gravité - Ceci étant, je ne veux pas dire que les religions ne soient pas raisonnables et les croyants pas sincères, pieux et cohérents. La preuve en est que nous nous sommes, tous, réunis autour de la même meida, non ?

- Cette soirée – dit Magda – restera gravée dans ma mémoire pour longtemps. C’est un vrai cénacle.

- Ma il n’y a pas Jésus parmi nous, ni Judas, malgré celui qui vient à peine de sortir – plaisantai-je, plein d’orgueil pour ma science.

Les Italiens rirent de ma plaisanterie, mais les nôtres n’en avaient pas saisi le sens. Seul Merouane me demanda : - Que vous êtes-vous dit entre vous ? Pourquoi avez-vous ri ?

- Rien – répondis-je – demande-le à Valentina.

La jeune fille se mit à raconter la célèbre cène biblique que le Coran n’a fait qu’indiquer, en passant, sans rentrer dans les détails.

- Quelqu’un pourrait même me reprocher le long oubli de la femme aimée, très long pour un amoureux. Mais ceci n’est rien pour moi : mon âme n’a soif que de louanges et de flatteries. L’important est, de toute façon, d’être pour un moment le centre de l’univers. »

Quand Mourad arriva, les invités étaient déjà partis et il trouva Samir encore là, à genoux, enregistrant le récit de la soirée. En silence, il se mit à écouter la partie finale de l’histoire, oubliant de souper.

 

 

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