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BERBERICUS

Vues et vécus en Algérie et ailleurs. Forum où au cours des jours et du temps j'essaierai de donner quelque chose de moi en quelques mots qui, j'espère, seront modestes, justes et élégants dans la mesure du possible. Bienvenue donc à qui accède à cet espace et bienvenue à ses commentaires. Abdelmalek SMARI

Quand berbericus pataugeait dans la cour de Pascal et servait tant de Bienfaits au Colonialisme

« C’est un petit peu absurde de réduire une

 

 

œuvre d’art à l’expression de problème de

 

 

morale ou de philosophie ou d’éthique … »

 

 

Jean Amrouche

 

 

 

 

Le cerveau de l’être humain a la particularité d’être capable de justifier tout ce qu’il veut, autant le bien que le mal. Souvent l’interprétation semble plausible, mais seulement en l’absence de repères stables ! Et c’est justement dans ces cas que les mots peuvent signifier la chose et son contraire. Un jour j’ai dit à ma collègue : « A demain ! » C’était vendredi. Elle protesta en rigolant : « Moi je n’ai aucune intention de travailler le week-end ! En tout cas pas comme toi. Ne me dis pas que tu en as si envie que ça ! ». Ma contre-interprétation fut : «Je vois dans le week-end une période si courte que le temps me paraît inexistant. » Ai-je envie de travailler tout le temps ou bien est-ce que je n’en ai aucune envie du tout ? En outre, semble-t-il, pour que la chose à démontrer ait-elle un sens et la force de persuasion, il suffit que l’homme en soit convaincu et qu’il y croie. Pour ce qui me regarde, étant donné que je suis convaincu que « La prise de Gibraltar », en tant que roman, doit être lu à partir de plusieurs point de vue et de plusieurs registres, j’ai pris la liberté d’en proposer une lecture personnelle. Le titre de la traduction en français - « La prise de Gibraltar » - ne m’a pas trop convaincu car il signifie qu’une telle victoire et un tel exploit – même s’ils étaient grands aux yeux desdits arabes – ne valent pas grand-chose. Certes, du point de vue historique, cette conquête ne dépassait pas quelques localités réduites de l’actuelle Espagne. Une conquête de ce genre, que représente-t-elle par rapport à la colonisation de quatre continents ? Quelle valeur a-t-elle en fin de compte par rapport aux monumentales et profondes conquêtes du colonialisme ouest-européen de ces cinq derniers siècles ? Peut-être que le traducteur, s’est laissé séduire par l’idée que Boudjedra avait jetée dans son roman. Idée selon laquelle les conquêtes musulmanes et celles colonialistes de l’Europe occidentale et chrétienne (y compris les campagnes napoléoniennes et celles des U.S.A, plus récemment) sont toujours des folies, des guerres odieuses, cruelles, injustes. Ce roman est aussi une occasion pour lui pour dénoncer le passé scabreux et honteux d’une certaine Europe - pourtant civile et qui se donnait et se donne encore pour civilisatrice – et son attitude vis-à-vis des peuples du reste de la planète. A ce propos il suffit de penser à la multiplication des mea culpa de l’Eglise et des descendants des ex-esclavagistes. Dans l’un de ses poèmes, l’auteur exprime sans ombre aucune une telle réalité : « Marcher pour détruire / Les familles tranquilles / qui lisent l’Evangile / Et égorgent les nègres ». Il est probable aussi que l’auteur ait cherché une issue épistémologique au marasme dans lequel évolue et vit son peuple dans cette époque tourmentée de l’aventure humaine. Et alors on le voit ici dans cette œuvre interroger l’histoire des souffrances antiques et contemporaines de son pays et celle non moins douloureuse de son enfance, près de sa mère surtout, proie et victime d’un homme scandaleusement égoïste et arrogant. Tendre maman victime innocente de son sadique de mari. Il n’a pas eu de réponse, malheureusement. Mais pourrait-il jamais en avoir ? En effet jusqu’à la dernière ligne du livre, saisi par le désespoir et déçu, il a laissé tomber avec résignation : « Vers où la fuite ? » Cette expression est aussi une demande métaphysique que l’être humain se pose toujours et il ne se lassera jamais de se poser à chaque instant de nuit et du jour et durant toute son existence. Ce malaise existentiel sort de l’ombre de l’assoupissement pour s’imposer avec acuité à notre conscience à chaque fois que nous vivons une expérience de grande douleur (pensons à la littérature noire, particulièrement à celle de l’après seconde guerre européenne (soi-disant mondiale). Ce malaise s’impose à nous aussi dans les moments où nous nous trouvons acculés et désarmés devant ce moment du vide absolu et terrible que Peter Handke appelait – je crois – le moment de la sensation vraie. Dans ses Entretiens célèbres avec Jean et Taos Amrouche, Jean Giono en parlait. Et y retournait souvent, pour faire de ce malaise, qu’il appelait ennui, le moteur non seulement de l’acte d’écrire mais aussi de celui de vivre tout court. « Après avoir tué le loup, qui est une sorte de symbole du premier assassin, il essaie de se distraire, de se divertir, selon Pascal, et de trouver quelque chose qui l’empêche d’avoir son esprit constamment porté vers les pensées qui pourront l’amener peut-être un jour, lui aussi, à tuer et à cacher des cadavres, à tuer pour le simple plaisir de tuer. » - disait Jean Giono.

Tarek, le médecin, à travers son créateur (ou l’auteur même dans les habits de son personnage ?) se met à contempler la nostalgie que recèle une miniature appendue sur la proie du bureau. Miniature dont les couleurs et les nuances, les formes et les contours et toute la vie que ces motifs mettent en scène, font évoquer au personnage non seulement le fameux exploit historique, mais les aubes gelées de son enfance, la peau et le sang aussi de la mère, le vieil olivier, la craie jaune, l’aveugle qui enseignait à l’école coranique… L’auteur, dans ce roman, s’est attelé à méditer sur le temps et les évènements, dans l’espoir peut-être d’y voir surgir quelques étincelles qui lui illumineraient le chemin, au moins pour quelques instants, tout juste pour pouvoir se positionner, situer le lieu et voir clair dans la vie, en lui-même ... Que cherche l’aveugle, si non la lumière ? Quel est le remède contre l’inquiétude et le flou de l’existence ? Boudjedra semble nous indiquer la lucidité comme le meilleur des remèdes. Avec ces contemplations, avec ce divertissement pascalien et pendant qu’il se laisse absorber, le protagoniste ne fait que remplir justement le vide jusqu’à en jouir même ! (ça il le dit lui-même). À ce point nous pouvons dire que l’auteur a touché à un argument bien cher à Pascal qui voit dans l’entreprise humaine un divertissement, une espèce de désir irrépressible d’oublier. Mais oublier quoi au juste ? Certainement pas notre péché originel, mais bien notre angoisse existentielle. Tous les spectacles donc, toutes les images du présent, tous les souvenirs de l’enfance, toute l’histoire de la ville et la folie de ses habitants, toute l’histoire de l’homme, tout ça semble divertir Tarek et son inventeur et, par là même, le lecteur. Tout ça l’a distrait de regarder vers l’abîme vertigineux, gouffre ténébreux, glacé, gelé et sans fond. Tout ça l’a distrait, certes, mais pas avant qu’il ne se soit rendu compte de l’aspect tragique de l’être. Le voici donc, le malheureux en plein délire, ivre, étourdi de vertige. Le voici qui émet des cris mais sans y recevoir de réponses autres que l’écho de la propre voix. Et alors la sensation du désespoir le saisit. Et alors il se rend et il capitule devant ce silence-là, devant ce noir, cette indifférence, cette impuissance. Est-ce vrai sur toute la ligne ? non ! parce que c’est là, c’est justement là, du fond de l’abîme, qu’il crache une espèce de rage, d’amertume, de révolte : « Vers où la fuite ? » C’est donc ça, il y’a encore quelque chose à chercher ! Le reste, ce n’est que des spectacles montés. De toute façon ce que je dis ici et ce que je dirai n’engage que moi. C’est ma manière de lire Boudjedra. Une lecture que je fais d’ailleurs souvent à la lumière de ce qu’enseigne Pascal, avec une clé pascalienne. Voilà ! Un autre lecteur peut y trouver un autre sens, si ce n’est de plus. Cela dépendra des repères et référents culturels, des expériences propres à chacun des lecteurs. « La réalité – comme dit Jean-François Dortier – telle que nous la percevons n’est pas un reflet du monde objectif, mais une reconstruction en fonction de nos centres d’intérêt, de nos capacités perceptives, de nos désirs, nos apprentissages et nos catégories mentales. » Et puis ce récit de Budjedra est tellement profond, tellement dense et chargé de sens et de symboles… ! Il est fort probable que l’auteur ait recouru à une histoire hypnotisante et tragiquement enracinée dans l’imaginaire de son peuple jusqu’au mythe pour en dénoncer la mystification et pour l’humaniser donc. Il s’agit de la prise de Gibraltar par trois cents arabes et dix milles berbères. Qui était Tarik Ben Ziad, Général commandant ladite expédition ? un arabe ou un berbère ? Un mystère ! Il était et il est de toute façon un mythe créateur du grand mythe de l’Andalousie. Ne suppose-t-on pas que le nom de l’Andalousie dérive de celui di Ferdous, paradis ? quel destin a eu cet homme, ce demi-dieu ? ceux qui ont de la nostalgie pour ce paradis perdu, savent-il dans quelle misère le Généralissime avait fini ses jours ? Ce roman est aussi une invitation alléchante et convaincante à lire et relire l’Histoire afin d’apprendre à l’interroger. L’auteur saisit alors ce prétexte, à partir d’une miniature qui relate, dit-il lui-même, une scène assez significative dans cette bataille, pour dénoncer ce genre de mythe ensorcelant et endormeur et, par là même, tout mythe du même genre. Ainsi donc, Boudjedra a mis sur le même plan toutes les guerres, saintes soient-elles ou sataniques. Elles sont tellement identiques que l’on peut passer des atrocités de l’une vers les atrocités des autres, sans s’en apercevoir presque. Une dénonciation de la guerre donc est la vocation de ce roman et d’autres écrits encore du même auteur (prose et poésie). Un  j’accuse craché à la face de la guerre en tant que forme suprême de la violence et de la destruction. Et là il touche à l’un des tabous modernes : les guerres que livrent les puissances impérialistes contre les peuples faibles et démunis pour protéger seulement leurs seuls intérêts et pour prospecter et en créer d’autres nouveaux, tout ça avec l’alibi satanique et infernal de l’ingérence dite humanitaire !! comme ces pompiers de Scorsese dans « Gangs of New York » Voilà le vrai visage, le visage impitoyable de cette nouvelle guerre sainte que les saints pays impérialistes crachent en feu et en flammes sur les peuples de l’Irak, de l’Afghanistan, de la Palestine, du Sierra Leone, de la Serbie et la liste est longue. Mais le mérite de Boudjedra - qui dit dans l’un de ses poèmes « Il ne suffit pas de cracher sur la réalité / mais la transformer. » - ne s’arrête pas à ce niveau : il va jusqu’à dénoncer la violence d’où qu’elle provienne et sur quiconque elle s’exerce. Sachons que démystifier est déjà en soi une démarche, un pas important vers la transformation. Tout au long du roman, l’auteur ne cesse de traquer l’oppression pour en détruire les mille et un masques derrière lesquels elle se cache et pour la dévoiler. Ainsi fustige-t-il la pédophilie des ignorants qui s’improvisaient maîtres et enseignants dans des gourbis improvisés écoles coraniques, le paternalisme générateur d’oppressions, d’exploitations et d’injustices envers les femmes d’abord, la propre prole ensuite et les misérables et démunis enfin. Le mérite de Boudjedra ne s’arrête pas non plus à ce niveau, mais il va jusqu’à souligner clairement le lien logique entre cette misère indigène et la présence opprimante et humiliante d’une certaine France à une certaine période de son histoire. N’en déplaise aux tenants des « Bienfaits de la colonisation française en Algérie ». L’histoire n’est pas une simple écriture qu’une loi peut effacer en tirant un trait dessus. L’histoire c’est de la mémoire et celle-ci est viscérale, biologique : on ne peut pas créer de l’amnésie en gribouillant sur un bout de papier quelques minuscules lettres. L’histoire n’est pas un écrit effaçable par un décrit. Cette leçon d’histoire nous porte loin, très loin, dans la recherche des racines et donc de la raison des raisons de ce destin tragique et stupide de l’homme : initier la guerre malgré tout. L’initier, car après, elle saura s’alimenter toute seule des suites ininterrompues de vengeances et contre-vengeances. Cette leçon d’histoire nous apprend aussi que les forts et unis d’aujourd’hui étaient les dominés et éparpillés de jadis. Et l’auteur sur un ton de reproche semble dire à ce pathétique mortel, le maître du moment, qu’est l’homme blanc: « Où était votre suprématie, quand homo berbericus pataugeait en seigneur dans vos landes, à vos portes ? » et au même temps, en se tournant vers le même berbericus, le soi-disant héritier des exploits et gloires de Tarik, il ajoute : « Dans l’immensité de l’éternité, les jours et les années se fanent même s’ils se font siècles et millénaires, figurez-vous votre aride, aridissime, d’Andalousie perdue ! » Voici ce que semble dire Boudjedra qui citait Salluste, Ibn Khaldoun et Ben Achour. A suivre

 Smari Abdelmalek

 

 

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