Vues et vécus en Algérie et ailleurs. Forum où au cours des jours et du temps j'essaierai de donner quelque chose de moi en quelques mots qui, j'espère, seront modestes, justes et élégants dans la mesure du possible. Bienvenue donc à qui accède à cet espace et bienvenue à ses commentaires. Abdelmalek SMARI
« Il n’est pas possible que le temps puisse exister en dehors de celui qui le perçoit. Il n’a pas d’autre être que l’être perçu par quelqu’un. » Berkeley in Borges.
A mon avis, on continue à faire une énorme erreur en pensant ou en faisant croire que les Etats-Unis d’Amérique est un peuple sans histoire ! Nul peuple dans le monde d’aujourd’hui ne possède une histoire aussi riche et variée que celle des Etats-Unis. C’est une mer immense d’identités, de mémoires, d’histoires, de cultures, de langues, d’ethnies, qu’on rencontre dans ce pays.
La théorie des Gestaltes avait montré que, aussi paradoxal que cela puisse paraître, le "tout" ne saurait être réduit à la somme des éléments qui le constituent. L’histoire ou la mémoire d’un peuple est elle aussi une entité, un tout indivisible. Si on lui ôte un élément ou on en lui rajoute un, cette entité, au lieu de rester un corps tronquée, handicapée, infirme, elle tend à se réorganiser en une nouvelle configuration.
Toute configuration, se reconstituera en une nouvelle entité tout-à-fait originale dès qu’on opère en son sein le moindre remaniement ou dès qu’on touche, même légèrement, à la disposition spatiale et structurelle de ses éléments de départ. Elle sera, de même, originale si on lui retranche ou on lui rajoute quelque chose.
De ce point de vue, le génie ou l’originalité des Etats-Unis (ou de n’importe quel autre peuple ou nation) serait cet aspect nouveau à la suite d’une acquisition nouvelle d’un ou plusieurs éléments surajoutés à la configuration préexistante. Tout ça pour dire que le fait de créer une autre configuration ou une autre forme d’organisation, donnera l’idée que la structure de l’origine apparaisse tout-à-fait nouvelle, bien que tous les éléments, tous les ingrédients de toujours, continuent d’exister tels quels. Si on ne les voit pas flotter en surface, au poste où ils avaient l’habitude de se trouver, c’est que la nouvelle configuration, par la nécessité des choses, par économie et pour la commodité de la nouvelle situation, a dû leur changer de place.
Si on sort un peu de notre manière habituelle de considérer les choses, si on cesse de signer avec des nuages les objets qu’on cache, on réussit inéluctablement à localiser et identifier ces objets perdus. On réussit par exemple à reconnaître, dans le Jazz, une mémoire qui se perd dans la nuit des temps de l’Afrique noire. Derrière le nom du redoutable missile Tomahawk, se cache une mémoire non moins séculaire des Amérindiens qui remonte à des dizaines de milliers d’années. Aurait-il été possible aux U.S.A de fabriquer le Tomahawk-missile sans l’apport de Von Brown ? Et sans le principe de fusées découvert et mis en application pour la première fois par les anciens Chinois, aurait-il été possible à Von Brown lui-même d’avoir une idée sur la fabrication des fusées ? Quand Einstein avait débarqué à Princeton, s’était-il débarrassé de sa confession de juif et de sa langue allemande ? Avait-il oublié la tradition germanique ? et l’on pourrait multiplier les exemples à l’infini.
Alors, comment, devant toutes ces évidences, on trouve encore des intellectuels qui veulent nous faire croire que les U.S.A seraient un peuple sans histoire ?! « Ils ont une histoire récente » disent-ils !
On a voulu, ailleurs dans le temps, nous faire avaler des boules d’acier en prétendant que la civilisation grecque serait jaillie ex nihilo ! Elle n’aurait rien à devoir à aucun peuple !
Qui sait, avec le temps, il viendra quelqu’un à dire que l’origine de l’homme blanc se trouverait en Amérique du nord et que les Amérindiens seraient des émigrés on ne sait d’où !
Une telle folie est possible. N’a-t-on pas procédé, voilà maintenant cinq siècles, au génocide systématique des peuples natifs de l’Amérique ? Et quand le génocide physique est devenu écœurant et politiquement contreproductif, des consciences vives s’en sont scandalisées. Ce qui a contraint les maîtres d’œuvre de passer à un second niveau ; le génocide moral. Il n’y a pas une personne, à qui on demande s’il est resté ou non quelques peuples natifs de ces Amérindiens, qui ne nous réponde pas en disant: « L’homme blanc les a exterminés, les pauvres ce qui reste d’eux vivent ici et là en petit nombre dans des réserves, en attendant l’extinction totale ! »
Voilà une autre falsification et une autre injustice impardonnable à l’égard des Amérindiens. On veut ensevelir vifs ce qui en reste !
L’histoire enseigne que, à peine le vainqueur perd-il de sa force, le vaincu hausse la tête. Ces peuples, considérés éteints à jamais, se révèleront plus nombreux le jour où en Amérique ils participeront à la gestion active du continent. Alors, le vainqueur d’autrefois ne saura plus où se donner de la tête et le vaincu prendra les reines de son propre destin. Alors, l’oppresseur vainqueur sera contraint à se fondre dans la nouvelle configuration anthropologique. Mais pour le moment, il s’agit de faibles et sporadiques mouvements de rebellions et de revendications de la mémoire originelle, la mémoire du terroir, la mémoire locale (le Chiapas par exemple).
En utilisant le mot Chiapas, je me rends compte que moi aussi je dois avoir honte ; moi aussi je participe à ce génocide ! On a tendance, pour anéantir les peuples « non civilisés », de parler de Tribu. La faute est aux premiers anthropologues et ethnographes. Car le mot Peuple est réservé aux Français, aux Italiens, aux nations modernes en général, à ceux autoproclamés civilisés, évolués. Les autres peuples sont des primitifs, ils n’ont le droit d’exister que sous-forme d’ethnies, de tribus éparses, des reliques antiques en voie d’extinction !
Dans ces guerres ininterrompues de l’homme contre soi-même, menées sous différents égides, on peut reconnaître deux forces antagonistes qui - en prenant pour habits cet homme - lui font jouer au même temps le rôle du Diable et celui du Bon Dieu : ces deux forces sont le passé et l’avenir.
La lutte entre ces deux forces est une forme de rappel à l’ordre (au présent) de l’homme, comme l’a su déduire Hanna Arendt à partir d’une nouvelle de Franz Kafka. Car c’est dans le présent - en vertu de son existence réelle - que les destins se jouent, semblent nous dire passé et avenir, pendant que chacun d’eux nous pousse à investir le territoire de l’autre, notre semblable, qu’entre temps nous aurions démonisé en lui confisquant la mémoire. Y a-t-il de plus mortel pour l’homme que la perte de la Mémoire ?
Au moment même où je conclus cet écrit, les Américains se préparent à attaquer, pour la Nième fois, un autre pays faible et innocent. Peut-être que ces Américains n’ont-ils pas encore appris que pour être vraiment grands, il ne faut pas être nécessairement violents et méchants. Et si le concept d’Histoire change de sens et d’intérêt à travers les époques, il peut le faire encore une autre fois pour inclure l’histoire et les historiens des autres peuples vaincus.
Et quels que soient nos discours et nos fanfaronnades, « L’histoire, pour citer Borges, est un immense texte liturgique dans lequel les iotas et les points ne valent pas moins que les versets ou des chapitres entiers, [bien que] l’importance des uns et des autres soit indéterminable et profondément cachée. »
Mais laissons la politique aux politiques et à l’histoire et retournons à notre thème de fond : l’essence du temps, la valeur du passé et de l’avenir et le rapport de l’un avec l’autre.
Le temps avons-nous dit est l’ensemble des actions humaines perceptives ou agissantes que nous pouvons enregistrer, emmagasiner et en faire trésor, grâce à notre mémoire. Celle-ci serait cet organe dont la fonction principale est celle de créer le temps, en tissant des discours plus ou moins cohérents à partir des bribes et impressions de ces actions humaines emmagasinées entre-temps dans cette mémoire.
Sans le passé qui donne sens et substance à tout notre univers perceptif et conscientiel il n’y aurait pas de futur ni donc de présent. Tout comme les réminiscences de la veille ou des moments marquants de notre existence personnelle créent le rêve, ce que nous concevons comme passé crée notre capacité d’imaginer, de projeter et de concevoir un prolongement de notre passé.
Ce travail de mémoire apparait clairement dans ce processus décrit par Freud en matière de rêves : la réélaboration secondaire des éléments oniriques – originairement chaotiques - pour les représenter sous la forme d’un discours logique, doté de sens, évocable et donc racontable que nous appelons communément le rêve. Et c’est le même processus qui est encore à la base de toute création artistique ou conceptuel, comme avait encore enseigné Freud.
Au niveau macroscopique (social, historique) ce processus d’élaboration secondaire des réminiscences des actions et des expériences humaines débouche sur ce qu’on appelle : temps. Que ce soit passé ou avenir, le temps est toujours vécu au présent et est fonction du passé.
Le passé fournit à l’homme cette capacité d’évoquer les évènements et les mouvements de la vie subis ou par lui provoqués et d’en faire trésor pour concrétiser la nature même et le sens de l’humanité. Il est donc un facteur fondamental du processus d’humanisation. Le discours que nous en faisons, la mémoire dont nous préservons, constituent en effet une sorte de matière première nécessaire à la création de cette entité du temps que nous appelons : futur. Ce discours et cette mémoire crée le futur en combinant les bribes des évènements et des impressions vécues, en les disposant en discours linéaire, homogène et cohérent comme le cours d’un fleuve, le temps, justement.
Par sa vertu de nous offrir l’opportunité de projeter notre existence dans le futur, en en choisissant et valorisant les éléments les plus pertinents, le passé nous aide à éclairer le chemin de notre existence. Il nous aide surtout à intervenir dans le cours de notre vie pour en corriger et réorienter le chemin, pour l’améliorer ou découvrir d’autres possibilités de vie encore plus décentes, plus douces, plus constructives et plus poétiques. En ce sens le passé nous amène à créer la liberté, en nous fournissant la possibilité de changer notre destin, de choisir un mode de vie plutôt qu’un autre selon nos rêves, nos projets et notre volonté.
Si le passé continue d’exister, l’homme ou son processus d’humanisation ne perdra rien de ses caractéristiques nobles et édifiantes, comme le sens du temps comme organisateur de la vie, la liberté comme parfum de l’existence et la solidarité comme sens et élévation politique.
Si le passé continue d’exister, l’homme ne perdra pas ce plaisir de vivre qui culmine dans la capacité de rêver et de se projeter dans l’avenir.
Si le passé continue d’exister, l’homme continuera à se promener dans les vastes contrées infinies du vivre ; ce qui lui donne la sensation de vivre plus longtemps ; ce qui rend sa vie épaisse, dense, infinie. N’est-ce pas l’un des rêves les plus beaux de l’homme, se sentir éternel ?
Terminons avec cette citation assez significative de Jorge Luis Borges : « Notre destin n’est pas effrayant parce qu’il est irréel ; il est effrayant parce qu’il est irréversible et inébranlable. Le temps est ma substance même. Le temps est un fleuve qui m’emporte, mais je suis le fleuve ; c’est un tigre qui me déchire, mais je suis le tigre ; c’est un feu qui me dévore, mais je suis le feu. Le monde, hélas, est réel, [nous, hélas, nous sommes nous]. »
Abdelmalek Smari