Vues et vécus en Algérie et ailleurs. Forum où au cours des jours et du temps j'essaierai de donner quelque chose de moi en quelques mots qui, j'espère, seront modestes, justes et élégants dans la mesure du possible. Bienvenue donc à qui accède à cet espace et bienvenue à ses commentaires. Abdelmalek SMARI
L’instant semble un milieu acide, et l’homme un spermatozoïde qui devrait fuir l’acidité en se jetant toujours et nécessairement vers l’avant. La trajectoire décrite - ou mieux l’impression qui en reste sur l’écran de l’éternité - constituerait la Mémoire. L’acidité du passé serait toujours là pour rappeler à l’homme son destin de ne jamais faire marche-arrière.
Un autre point raisonnable, sur lequel on ne peut que suivre l’auteur de Zarathoustra, en est la nécessité d’éradiquer le "ça doit être ainsi".
Comme je l’ai soutenu au cours de ces lignes, l’Histoire procède à tâtons. Elle est de ce fait imprévisible et échappe par conséquent à tout pronostique et donc à toute forme d’interprétation. Elle veut dire ce qu'elle veut dire et non pas ce que les historiens ou les philosophes lui font dire. Quarante ans plutôt, Franz Fanon démontrait, infatigable, que le sort des pays colonisés, après l’indépendance ne pourrait et ne saurait être, en aucune façon, le même que celui des pays colonisateurs.
Combien de prophètes de l’Histoire se sont-ils trompés sur le compte de ce que pourrait en advenir d’un peuple particulier ou ce que pourrait être l’issue ultime de l’aventure d’une civilisation ou de prévoir la direction et le sens qu’aurait pris l’entreprise humaine toute entière (ne serait-ce que dans un proche avenir) ? N’allons pas loin, considérons notre présent : le F.M.I. (Fonds monétaire international) continue de produire recette après recette à l’intention des pays endettés et sous-développés. Mais vainement, le F.M.I. ne veut-il pas comprendre que chaque peuple a un rythme et un objectif propres ?! que chaque peuple est unique et non-répétable ?!
L’échec d’un tel impératif, le "ça doit être ainsi" est dû à l’infinité des possibles dans lesquelles les peuples peuvent puiser. Il est dû aussi et surtout au fait que l’avenir n’existe pas, mais c’est un projet qui se créé et se réalise au fur et à mesure que l’Homme-spermatozoïde s’évertue et s’efforce à fuir l’acidité de l’instant présent en expérimentant la vie et en l’exerçant. Tout déterminisme est donc voué à l’échec. Les prophéties nous captent et nous séduisent plutôt par leur richesse en images, par leur apparente vraisemblance, par leur plagiat de nos déjà-vécus. Ces prophéties tordent le coup à la réalité nous donnant l’illusion d’un espoir-coussin, un espoir rassurant et dorlotant.
Abu-El-Ala, le célèbre poète de Bagdad du Xème Siècle, avait immortalisé par un vers, la prétendue supériorité que les jeunes pensent avoir devant le vieux style désuet des anciennes générations :
Quand-bien-même suis-je le dernier venu dans le temps,
je peux inventer ce dont les aïeux n'étaient pas capables.
L’anecdote ne s’arrête pas devant le défi du poète ; un jeune homme se présenta chez lui et le défia de pouvoir rajouter une nouvelle lettre à l’alphabet arabe. Et le poète se tut. Pourtant cet alphabet, comme on le sait, n’est pas né adulte, avec dents et circoncis.
En ce qui concerne la querelle de toujours entre la vieille et la jeune génération on peut dire qu’elle fait partie de la vie. Elle constitue un des aspects de la vie dans les sociétés humaines. Les vieux regrettent le bon vieux temps et reprochent aux jeunes d’avoir ruiné le monde et gâché la vie et les mœurs. Les jeunes se défendent contre cette accusation en rétorquant qu’ils n’ont aucune intention de sacrifier leur vie pour un ordre moral qu’il n’est pas le leur. Un ordre où ils n’ont même-pas choisi de vivre.
La littérature mondiale est pleine à craquer de ce type de querelles. Dans le monde arabe, outre à la littérature (cf. par exemple "Causerie de mercredi de Taha Hussein), il y a la politique surtout qui en est pleine à la nausée (luttes entre traditionnalistes et modernistes, entre socialistes progressistes et intégristes rétrogrades) !
Le précurseur de l’étude méthodique de l’histoire, Ibn Khaldoun, établît une découverte importante dans la nature des peuples. Les vaincus, enseigna-t-il, tendent à imiter les vainqueurs. Le sort de la langue française en Algérie, à première vue, semble suivre cette règle Khaldounienne : dans le temps où j’étais étudiant, celui qui se trompait dans l’écriture ou la prononciation d’un mot en français se sentait ridicule. Se tromper en langue arabe, par contre, était une sorte de prestige ! Une jeune fille cèderait plus facilement devant un courtisant qui savait manier la langue française, tandis que l’arabophone est tourné en dérision.
Dans les années 90 du siècle écoulé, un chef de parti politique ou un ministre ou l’auteur-même de ces lignes préfèrent encore user le français, l’un pour dire que la langue arabe est aussi étrangère à l’Algérie que la langue française, le second pour dire qu’il est à la page, le troisième enfin – qui n’était pas le dernier dans cette cohorte d’aliénés – jugeait la langue française plus riche en concepts philosophiques que la langue arabe… et puis l’ordinateur qu’il possédait (programme et clavier), lui, était en français.
Comme on voit à partir de ces derniers exemples, il y a une multitude de motifs qui portent les Algériens à user le français. Mais cela n’empêche pas les générations montantes (nourries et éduquées par une école qui est devenue arabisée à 100%) de nous reprocher ces révérences, humiliantes selon eux, devant la langue de l’ancien oppresseur et bourreau. Nous, qui appartenons à la génération précédente, nous soutenons avec Kateb Yassine que la langue française en Algérie constitue une sorte de "butin de guerre".
C’est dire que cette humanité vieille comme le temps a commencé déjà dès l’aube de son existence à se lasser de toute vie monotone. Pour chasser l’ennui de la routine, elle ne cesse de commettre de folies en créant des guerres, contre elle-même d’ailleurs, croyant que l’image d’elle-même que lui renvoie le miroir était celle d’un monstre mortel qu’il fallait détruire avant qu’il la dévore, tout comme le poisson de K. Lorenz !
Ces guerres devraient avoir commencé déjà à l’aube de l’ère humaine, quand quelques jeunes décidèrent de quitter la vie lugubre et incommode des arbres pour la lumière et les grands espaces de la plaine. Les jeunes plus vigoureux, plus téméraires et plus curieux exécraient les vieux et leur mode de vie. Et c’est pourquoi ils descendirent des arbres et partirent à l’aventure sans plus songer au retour dans le giron de leur mère, la jungle. Leur nouvelle condition de vie les avait distraits. Il leur était plus facile de survivre grâce à leur vigueur et à leur suprématie sans conteste sur le reste des animaux. Le gibier abondait, les lieux inspiraient une sécurité plus grande. Et puis, ils étaient absorbés surtout par l’organisation de leur nouvelle vie, de défendre leurs territoires et d’élever leur progéniture à eux. Ils avaient trop à faire pour pouvoir penser retourner à la vie de la jungle. D’ailleurs cette jungle ils la recréeront plus tard sous-forme de ce qu’est devenue la société.
On peut y reconnaître le mythe du sauvage, qu’il soit "Hay bnu yakdan" du célèbre philosophe andalou, Ibn Tufeil, Robinson Crusoe ou Victor de l’Aveyron.
Les vieux, quant à eux, auraient consommé ce dont il leur restait de forces en élaborant le deuil : ils pourraient maudire l’enfant "traître" qui les avait abandonnés. Ils pourraient pleurer toute leur vie durant l’enfant perdu comme par exemple l’histoire Biblico-coranique de Jacob. Ils pourraient être plus actifs que ça, en partant à la recherche de leurs enfants. Dans ce cas, s’il leur arrivait de le retrouver, ils auraient le plaisir d’écouter de belles histoires : le retour de Marco Polo ou d’Ibn Batouta peut en être les exemples. Ou encore ce mythe que ma mère me racontait quand j’étais petit et qui avait pour trame les aventures passionnantes de ces jeunes gens téméraires qui partent à la recherche d’une panacée pour guérir le roi mourant, ou lui rendre la jeunesse.
Dans le cas où les vieux auraient échoué à retrouver leur enfant, en retournant chez eux, ils se mettraient à raconter des histoires imaginaires à partir des nouveaux éléments d’une vie qu’ils auraient eu le loisir d’expérimenter durant leur voyage de recherche. Histoires dans lesquelles le héros devraient être puni (il mourrait toujours à la fin), quand celui qui raconte l’histoire est un parent furieux contre son fils. Si celui qui raconte l’histoire est un parent confiant dans le destin, fier de l’autonomie et de l’intelligence du fils, le héros serait exalté ; non seulement il vaincrait toutes les épreuves mais il aurait droit à une récompense : évincer les rois et leur prendre le trône.
De la digression qui précède nous pourrons être amenés à dire que sous le conflit entre vieille et nouvelle génération, il y a quand-même une sorte de complicité ou plutôt une complémentarité entre les parties antagonistes. Les jeunes en partant créent une vie et un entendement nouveaux et donc de nouvelles richesses pour l’humanité. Les vieux en élaborant le deuil, ils créent de leur part de nouveaux mythes. Mythes qui ont pour fonction de remédier à la solitude, de stabiliser le mouvant afin de rassurer l’homme et de donner enfin un sens à son existence. Mythes qui ont pour fonction de dompter cette suite infernale et ininterrompue des avatars et des vicissitudes du passage de l’homme sur terre. Jamais l’homme dans sa longue histoire n’a pu s’affranchir ou se passer de la sagesse de ses antécédents en comptant seulement sur les expériences brutes des jeunes.
Abdelmalek Smari