Vues et vécus en Algérie et ailleurs. Forum où au cours des jours et du temps j'essaierai de donner quelque chose de moi en quelques mots qui, j'espère, seront modestes, justes et élégants dans la mesure du possible. Bienvenue donc à qui accède à cet espace et bienvenue à ses commentaires. Abdelmalek SMARI
Tous deux, les adversaires, Arabes et Européens du moyen-âge, ont accumulé cependant un fonds d’agressivité qu’ils devraient nécessairement consumer. Les Arabes versèrent dans des guerres intestines qui finirent par les mettre au ban de l’Histoire. L’Europe-Eglise, quant à elle, s’était tournée vers ses propres sujets pour y combattre l’hérésie inspirée aux chrétiens par l’Averroïsme qui, à l’époque, constituait le fer de lance de tout renouveau sur le plan des idées. Comme toute pensée vigoureuse et riche de promesses pour l’humanité, l’averroïsme commença à se diffuser au sud et à l’est du monde musulman tout comme en Europe chrétienne. En fait, ce courant philosophique, loin d’être un simple commentaire du premier Maître comme on le prétendait, était une véritable révolution épistémologique qui bouleversa l’entendement de l’époque.
Averroès est le célèbre philosophe et juge des juges à Cordoue, dont le vrai nom en arabe est Ibn Rushd. Ses idées étaient très dangereuses pour l’autorité naissante de l’Eglise politique, d’où la nécessité de le combattre comme une double hérésie : d’abord pour son origine infidèle (Dante n’a-t-il pas mis Mohamed en enfer avec les hérétiques ?) et ensuite pour la redoutable théorie de la double vérité qu’il proposait.
Celle-ci est un concept que la tradition philosophique de l’Islam avait travaillé et mûri durant des siècles et que Ibn Rushd avait eu le mérite de théoriser. Ce faisant, le philosophe de Cordoue réussît à surmonter, une fois pour toute, l’insoluble paradoxe où la philosophie traditionnelle continuait à se tirailler encore entre un platonisme céleste et un aristotélisme aride. Avec ce concept Ibn Rushd fonda une espèce de laïcisme. A propos, à l’origine la laïcité ne signifiait pas a-religion, mais une division de tâches entre chrétiens (qui d’ailleurs devraient être tous de bons croyants) : ceux qui s’adonnent exclusivement au service de la religion et ceux qui s’occupent des affaires de la vie terrestre. Abélard utilisait le terme laïc dans ce sens. Et tout en servant l’Eglise avec ses idées et en construisant et gérant couvent et écoles de culte, en se comportant de bon chrétien, il se retenait un laïc. C’est un peu le cas des musulmans algériens avant la déferlante islamiste des années ’80 du siècle écoulé. Et c’est d’ailleurs en vertu d’une telle laïcité naturelle que les Algériens ont pu avoir raison de cette perversion de l’histoire. Oui, il s’agit d’une perversion car ces tenants de l’intégrisme voulaient faire de l’homme - pluridimensionnel par nature et par définition - un être plat, unidimensionnel, sans liberté et sans responsabilité, un homo islamicus.
Deux siècles plutôt, le grand philosophe Al-Ghazali avait montré comment la raison secourt la foi et comment sans la foi la raison ne compte pas. Mais une telle tendance à la laïcité existe déjà dans le Coran depuis son avènement : plus de cent versets exhortent le croyant à faire travailler ses méninges pour connaître. L’Islam ne reconnait aucune caste de prêtres ni aucun clergé. Il a exhorté les croyants en son message à vivre leur vie d’hommes de foi sans oublier qu’ils sont avant tout des hommes.
Les travaux d’Ibn Rushd ont été le couronnement de ces efforts continus, qui ont eu pour point de départ non seulement le Coran et la philosophie musulmane, non seulement les penseurs grecs ou persans mais la nature humaine tout court.
La déformation du nom d’Averroès dénonce moins une incapacité structurelle du latin à prononcer une telle parole que la Nième tentative de l’Europe renaissante de latiniser les esprits arabes pour leur nier ensuite avec commodité tout mérite et tout honneur civilisationnel en les attribuant à soi et à leurs aïeux vrais ou usurpés. On reconnait ici l’éternel désir qui ronge le cœur des peuples forts et vainqueurs de mystifier l’histoire des peuples vaincus ou fatigués pour la détruire et en confisquer ce qu’elle a de bien.
Il est à ce point légitime, pour nous, de croire que les vainqueurs procèdent à cette falsification pour nier l’autre. En le niant, ils veulent se montrer comme quelqu’un qui ne doit rien de sa victoire à personne d’autre sinon au propre génie. Une manie comme une autre qui leur permette d’être ou, mieux, de paraître, de croire - et faire croire aux peuples ankylosés, par le feu et le fer s’il le faut – qu’ils sont eux les seigneurs, qu'ils sont indispensables et que c’est à eux que revient tout honneur (matériel et moral) !
L’Histoire telle qu’elle vient d’être étudiée, comprise et considérée par l’Homme en général (spécialiste ou profane), est un désastre ! Faut-il pour autant s’en passer ?
Pour ce qui me regarde, en y réfléchissant un peu plus, je me suis trouvé à dire que s’il y a une lutte à mener dans ce début du troisième millénaire de l’ère chrétienne, cette lutte doit consister à enseigner la Critique pour démystifier l’Histoire et nettoyer de tout mensonge la mémoire naturelle du genre humain.
Faut-il réécrire l’histoire, à peine note-t-on un léger changement dans les rapports de forces entre les peuples ? Ne risque-t-on pas de remplacer une mystification par une autre ; entasser deux, trois, une multitude d’histoires toutes contradictoires les unes avec les autres et irréconciliables puisqu’elles s’excluent les unes les autres ? Pourraient-elles avoir la même valeur ! Voilà l’impasse. Il n’est pas question donc de réécrire l’Histoire pour réhabiliter la Mémoire de l’Homme. Rajouter aux océans d’informations quotidiennes, déjà encombrantes et inutiles, d’autres informations encore plus inutiles et qu’on doit aussitôt démonter et démentir, c’est perdre un temps précieux, c’est stagner, c’est moisir et condamner à mort la connaissance historique. En effet, parfois une nouvelle orientation dans la politique d’un gouvernement donné suffit pour procéder à l’écriture d’une autre version de l’histoire ! Ce n’est pas économique du tout, à moins que ça devienne un amusement, un divertissement, une clownerie. Mais l’Histoire est plus sublime que ça !
A mon avis, il vaut mieux apprendre l’art de critiquer. Car seule la critique menée avec méthode, bien-sûr, nous permet de dépister les erreurs et les contradictions dans nos raisonnements et de détruire ainsi les excroissances mnésiques et illogiques qui se nourrissent hélas de la mémoire historique authentique et finissent par la déformer et la phagocyter. Seule la critique méthodique est en mesure de dénicher toute vérité (historique ou autre) sans qu’elle ait besoin de quelque autre menteur pour la réécrire. Seule la critique méthodique nous permet une véritable connaissance, en nous aidant à mieux gérer le flot d’informations en les synthétisant pour en faire un trésor de connaissances qui nous éclaire le chemin de notre vie et remettre le flambeau bien incandescent aux générations futures. Le reste est un pur remplissage aussi encombrant pour notre mémoire qu’inutile pour notre vie. La critique méthodique nous permet enfin de distinguer le vrai du faux, quelle que soit la capacité du faux à se déguiser en vrai, quel que soit l’échec de la vérité devant le faux.
Comment procéder ? Il conviendrait qu’on mette à part, pour quelques instants, nos livres et leurs erreurs et préjugés, afin de pouvoir comprendre la logique qui sous-tende toute forme de mouvements de la vie et des choses de la vie, de l’Homme et de l’histoire de l’Homme. La vie et l’existence humaine doivent avoir des lois et des ordres inhérents et intrinsèques. Lois et ordres que la raison de l’Homme puisse saisir en observant la vie, en suivant le cours des destins et en en comprenant la structure et le fonctionnement. Pourvu que notre raison soit pure, non entachée des erreurs et préjugés, il est possible de confronter ce que l’Histoire nous raconte avec ce que disent les historiens.
Ce mode de procéder est une manière pour le critique de mettre en question, en difficulté, en crise surtout, les deux types de discours qui lui parviennent de la part de sa propre observation de l’Histoire et de celle des historiens. Ce n’est qu’alors qu’il nous sera possible d’être justes et objectifs.
Je postule – et la science la plus pure et la plus objective possible se base sur des postulats - que la vie (avec sa complexité, ses splendeurs, ses misères, ses mystères, ses manifestations infinies et richement diversifiées, avec ses espaces et ses temps, ses constantes et ses phénomènes variés) obéit à des lois inexorables, immuables bien qu’elles paraissent parfois élastiques et flexibles, confuses et contradictoires. C’est cette constance qu’on se doit de chercher à comprendre et à apprivoiser. C’est cette constante qui doit être prise pour référence et pour fondement, si nous voulons bien construire une connaissance fiable de l’Histoire sur des assises objectives et intellectuellement honnêtes. C’est à partir de cette base qu’il faut examiner et juger le discours de l’homme (cette réalité en perpétuel changement, creuset de passions, d’erreurs, d’ignorances, d’arrogances, de tentatives, de réussites et d’échecs). Le discours de l’homme est plein de bruits (au sens de la théorie de l’information). Bruits dus aux grandes distances qui séparent sa vie de sa conscience de la vie.
Nietzsche lui-même, exaspéré par l’étude stérile et assassine de la philologie et de l’histoire, y renonce pour aller jouir de la vie. Il ne voulait pas se ruiner les yeux en cherchant sous les décombres et la poussière jaune des livres - afin de les honorer ou les exécrer - les restes de quelque peuple ou quelque concept que le temps aurait carbonisés depuis des siècles. Nietzsche n’avait pas le temps de ressusciter le passé au détriment du présent. Certes, nous devons être des acteurs et nous absorber dans l’action, dans le présent. Sa devise est : je vis donc je suis. Cette sentence nous rapproche le plus possible vers un état de bonheur semblable à celui des animaux que nous envions tant pour leur insouciance... tout en nous gardant bien de marcher à quatre pattes (Voltaire) ! Rien que pour avoir redonné de l’importance à la vie comme source de savoir authentique, Nietzsche avait raison.
Mais puisque nous devons parler du passé aussi, nous devons en parler avec rigueur scientifique, avec honnêteté intellectuelle. Car en se débarrassant du passé, l’homme ne peut plus avoir aucune possibilité d’agir. Et c’est ici qu’il nous est difficile de suivre Nietzsche, qui ignorait, parait-il, que si l’homme est capable d’agir, c’est justement grâce à la Mémoire (l’Histoire), le passé.
La densité des langages qui rend profondes, belles et sublimes les œuvres humaines, aussi bien artistiques que scientifique ou philosophiques, dépend justement du Passé. Et l’œuvre est dense et profonde seulement parce qu’elle puise et procède des riches trésors que les temps et peuples antérieurs lèguent à la postérité.
J’ai parlé ci-dessus d’une sorte de nécessité de comprendre la logique des mouvements de la vie, je crois en avoir trouvé une juste expression chez Nietzsche dans ce qu’il appelait l’intuition immédiate de la vie. Mais celle-ci aura-t-elle un sens, si la mémoire vient manquer à l’homme ? Sera-t-il capable, cet homme, d’intuire la vie, c’est-à-dire de l’appréhender et en avoir un sens, en l’absence de la mémoire ?
Abdelmalek Smari