Vues et vécus en Algérie et ailleurs. Forum où au cours des jours et du temps j'essaierai de donner quelque chose de moi en quelques mots qui, j'espère, seront modestes, justes et élégants dans la mesure du possible. Bienvenue donc à qui accède à cet espace et bienvenue à ses commentaires. Abdelmalek SMARI
Il n’y a pas que la mémoire-vengeance qui est nocive pour le genre humain : il y a aussi l’absence de toute mémoire. Je me suis trop demandé sur deux choses qui regardent l’histoire dudit Occident : « L’aversion que les occidentaux ont pour le moyen-âge » et « L’Inquisition et son origine ».
Je crois que cette attitude négative vis-à-vis d’un tronçon non indifférent de l’histoire eût lieu durant lesdits siècles des lumières et non avant.
Tout, comme nous aujourd’hui, il y avait parmi les peuples de l’Europe médiévale, ceux qui étaient contents de leur époque et ceux qui étaient insatisfaits. En fait, jaloux et orgueilleux (et aveuglés ou mieux éblouis eux-mêmes) des grands exploits de la technique et des sciences qu’ils commençaient alors à réaliser, les penseurs européens des lumières, dûrent affronter une résistance farouche de la part des mœurs des masses encore dans l’obscurité, encore non initiées au progrès et à l’émancipation. Que serait-il de mieux pour eux donc de soumettre ces mœurs réfractaires à une véritable guerre de nerfs en lançant l’anathème et le discrédit sur leur époque.
Dans l’une de ses "stanze" sur le quotidien milanais "Il corriere della sera", Indro Montanelli avait lancé l’idée que Giordano Bruno, serait un faux martyre du bûcher. En quelque sorte, il n’aurait pas cru que son obstination à braver la morale de l’époque l’aurait condamné à un tel destin. Autrement dit, il aurait abjuré, comme fera plus tard son compatriote Galileo.
En scandalisant toute l’histoire du moyen-âge, les illuministes avaient cru être des originaux ! Le coup de grâce pour le moyen-âge lui venait cependant de la mythisation des illuministes par les générations successives. Il est probable que pour se venger du joug de l’Eglise et de ses flammes éternelles, les illuministes eurent procédé à une diabolisation systématique de l’époque du Moyen-âge en instituant un odieux séculaire pour un pan important et déterminant du tissu de leur histoire ! Mais leurs contemporains, qui avaient continué à chercher refuge et protection au sein de l’Eglise, leurs rendirent la vie difficile. Face à la résistance de leurs contemporains, les illuministes avaient mal réagi. Ils se sont trompés, en vertu même de ce principe : "rien ne se perd rien ne se créé, tout se transforme" qui vaut aussi bien pour la nature que pour l’Histoire. Prenez le plus sophistiqué des outils, essayez d’en étudier l’histoire, vous vous rendrez compte que l’outil en question recèle encore en lui, sous-forme de sens condensés et sédimentés, l’esprit et la finalité qui l’ont généré et maintenu dans le temps. Du gribouillage de l’homme-enfant à l’aube de son histoire sont dérivés écriture, art graphique, géométrie, et mille autres prouesses du génie humain.
Le Moyen-âge est une mémoire absente, alors que les racines de la civilisation moderne y trouvent son écosystème le plus approprié. Les illuministes ne savaient pas ça ou ne voulaient pas le comprendre, autrement ils auraient rendu justice à cette période au même titre qu’à ce ménage à deux : la prétendue gréco-romanité exclusive de l’origine et du caractère de la civilisation moderne.
Les moyenâgeux (le terme sonne comme ténébreux, lugubres, sans humanité !) méfiants et résistants à tout ce qui est nouveau, avaient pour unique guide l’Eglise. Ce guide était fort, redoutable mais cohérent, possédant un véritable projet de renaissance des grandeurs passées ; il était le seul capable à rassembler et mobiliser toute l’Europe sous un étendard unique. Les moyenâgeux n’avaient d’autre choix que d’accourir à lui en en louant l’épée et la lumière. L’Eglise avait jusqu’alors su maintenir sa puissance et son autorité. Elle était surtout consciente du rôle qu’il lui incombait, dans le réveil historique d’une Europe agonisante mais pas morte. Une Europe assaillie par la misère, menacée à ses portes par les barbares et les Arabes et gênée dans sa religion par cet intrus qu’était l’Islam.
Consciente donc de son rôle historique, l’Eglise se mît à l’œuvre : à l’ouest de l’Empire musulman, elle s’efforçait de maintenir des contacts stratégiques : échanges commerciaux, missions diplomatiques, présence des étudiants chrétiens du reste de l’Europe occidentale au sein des universités andalouses. A l’ouest elle menait des guerres d’usure contre l’empire arabe (même en fragments) incarné par les innombrables Etats de l’Andalousie et de l’Afrique du nord. A l’est, elle devait lancer de grandes campagnes de conquête au cœur même de l’adversaire ; d’où les croisades.
Lors d’un débat au cours de l’une de ces soirées littéraires sur la "narrativa nascente" à Milan, un Italien reprochait à un écrivain sénégalais qui était là pour présenter son roman : « vous êtes ici pour profiter du grand banquet du nord ! » L’Italien ne voulait absolument pas que ce qu’il appelait les extracommunautaires touchaient à son banquet.
En analysant le comportement agité sans raison apparente et le regard cupide (divisé entre le plat et les personnes présentes) de quelqu’un qui mange dans un restaurant, l’éthologue Desmond Morris émit l'hypothèse suivante : l’homme a dû emmagasiner dans ses gènes ce comportement atavique du temps où son ancêtre devait faire attention à ce qu’on ne lui dérobât pas sa nourriture et surtout faire en sorte qu’on ne le tuât pas pour ça.
Que peut faire un affamé (individu ou peuple soient-ils) devant une source de nourriture sûre sinon s’en servir ?
Le second Calife de l’Islam, raconte-t-on, aurait dû commettre un précédent judiciaire en ayant suspendu la peine de « couper la main » au voleur durant les situations des grandes famines ! Sachant qui était ce Calife redoutable, on se rendra mieux compte de ce que veut dire être cette situation de nécessité.
Que pouvait faire le moyen-âge européen (Eglise et peuples) devant les splendeurs de l’Orient, si non aller prendre leur part des biens de ce monde, de profiter du grand banquet d’alors ?
Il est courant, ici en Italie comme partout dans l’Europe des nations riches (les colonisateurs d’autrefois) de trouver un borseggiatore algérien - voleur des sac-à-mains et des portefeuilles - qui justifie ses larcins en te rappelant les 132 ans d’occupation de son pays l’Algérie par la France.
Au moyen-âge, les chrétiens de l’Europe faisaient la même chose lorsqu’ils revendiquaient la ville sainte et le droit de se dédommager de l’Andalousie et la Sicile prises par les Arabes. Bref, l’Eglise parvînt à établir un équilibre de forces en sa faveur. Elle passa de la défense à l’attaque, de l’état de proie à celui de prédateur. Tandis que l’ennemi (les Arabes) restait encore fort nonobstant leur repli et l’Europe-Eglise était encore frêle pour pouvoir aller outre. Chacun des deux adversaires se contenta donc, l’un, de ce qu’il avait pu sauver, l’autre de ce qu’elle avait eu.
Dans L’histoire naturelle du mal », Konrad Lorenz a montré comment chez quelques espèces de poisson connu pour leur agressivité congénitale, le mâle réussit - et est toujours prêt - à se trouver, à se fabriquer un ennemi, faute de quoi il se tourne vers sa compagne ! Pour arrêter le massacre on a dû installer un miroir. Et notre poisson mâle et viril s’est mis à combattre sa propre image dans le miroir ! Les politiciens de tous les temps, semble-t-il, ont connu et utilisé cette loi naturelle pour maintenir la cohésion des groupes et des sujets qu’ils ont à gouverner. Ils criaient toujours à la menace et au complot externe. Dans les sports de compétitions qui se basent sur une solide cohésion, la diabolisation de l’adversaire est toujours présente ; les rouges insultent les verts et les bleus insultent les noirs et ainsi de suite.
Abdelmalek Smari