Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Vues et vécus en Algérie et ailleurs. Forum où au cours des jours et du temps j'essaierai de donner quelque chose de moi en quelques mots qui, j'espère, seront modestes, justes et élégants dans la mesure du possible. Bienvenue donc à qui accède à cet espace et bienvenue à ses commentaires. Abdelmalek SMARI

Et l’Homme créa la Mémoire (5)

 

La critique est une nécessité, dirais-je, naturelle pour l’homme qui cherche à en faire une de ses caractéristiques qui le définissent. C’est  un moyen qui lui permet d’évaluer le cours de son histoire et d’y changer ce qu’il pense être juste et nécessaire de changer. L’homme courtise la critique et la redoute à la fois. Il accepte de subir la croix pour imposer les vues qu’elle lui inspire. Il se voit obligé de rendre difficile si non impossible la vie à ceux qu’il juge réfractaires à ses vues à lui. En lui éclairant la route, la critique permet à l’homme de diagnostiquer le parcours existentiel et de localiser les lieux où ça marche et ceux où ça grince. Elle l’aide à se libérer du despotisme des idéologies dominantes (en religion, en politique, en sciences comme en philosophie).

Les écritures sacrées et une infinité de philosophies reconnaissent la condition humaine comme un enfer dont il serait souhaitable ou nécessaire ou relativement possible de s’en sortir sous la simple condition de suivre leurs enseignements. A l’enfer originel, il faut ajouter celui créé par l’homme lui-même (l’orgueil, l’erreur, l’arrogance, l’ignorance, les maladies, les guerres, ...). Cet enfer peut être réduit à un seul et unique élément, source de tous les malheurs possibles et imaginables qui affligent et tourmentent l’homme : sa vulnérabilité. Certes, il est impossible de se faire une idée de ce que pourrait être la vie de l’homme s’il était immortel, mais ce qui est sûr, c’est que dans un tel cas la vie de l’homme serait complètement diverse.

L’Histoire, ai-je dit, est une entreprise humaine. On peut comparer cette entreprise à une compétition de course aux bâtons ; l’Histoire est le parcours, le coureur est le peuple et la civilisation est le bâton. Le temps est le temps de la course imparti à chaque peuple. L’adversaire est l’éphémère. Le prix à gagner est, pendant qu’il remet le bâton "flambeau inextinguible", le coureur précédent réussit à se transmuer en le coureur qui suit ; ainsi, parvient-il (le coureur alias l’Homme) à surmonter la mort. n’est-ce pas là une astuce de l’instinct au service de la survie ?

Ralph Linton dans "L’arbre de la civilisation", montre comment l’âge de la civilisation humaine, en tant qu’entreprise collective et solidaire remonte à 45-50 000 ans. Il montre aussi comment à travers ce temps - grâce aux migrations - les peuples ont eu entre eux des contacts ininterrompus et des échanges (ou inter-influences) civilisationnels continus. Ce mode de diffusion de la civilisation avait permis l’émergence de ce qu’on peut appeler la Mémoire Universelle que l’homme acquiert et conserve sous forme d’archétypes humains. Les peuples meurent (peut-être), mais la flamme qui leur donne la vie, qui les maintient, reste quant à elle comme un patrimoine qu’un autre peuple, jeune, vigoureux et frais s’en saisit. Il enrichira ce patrimoine et le marquera de ses empreintes. Il se créera une histoire propre qu’il inscrira dans la mémoire universelle.

Les peuples s’en vont. Leur mémoire reste. En passant, les peuples incisent sur les tables de l’Histoire l’itinéraire de leur passage. C’est ce qu’on appelle la civilisation. Celle-ci est un patrimoine qu’un peuple se construit à partir de la mémoire humaine ou universelle en y injectant l’essence de ce que son génie propre lui concède de laisser comme héritage pour la postérité. Tout en transmettant à cette postérité la mémoire universelle, il aimerait bien qu’elle l’honore en contrepartie, en acceptant son don et en perpétuant son nom. Mais les descendants peuvent ne pas accepter cette "charge". Alors un autre peuple s’en charge et alors le bien hérité devient son bien personnel. Peut-être s’en prendra-t-il aux fils légitimes de ce peuple et les méprisera justement parce qu’ils n’auraient pas su être digne de la responsabilité de poursuivre le parcours de leurs ancêtres. Le Coran avertit les croyants, dans le cas où il leurs passerait par la tête de flancher sous le poids de leur mission, de les limoger et de les remplacer par un autre peuple.

La Grèce hérita l’orient antique. Rome hérita la Grèce. Considérés par les orientalistes comme de piètres commentateurs d’Aristote ou comme de usurpateurs de la législation romaine et de la tradition judéo-chrétienne, les Arabes ont été relégués pour des siècles en marge de la civilisation humaine, comme des parasites, comme des êtres incivilisables.

Un médecin français de l’O.M.S parlait d’une présumée incapacité civilisationnelle congénitale chez une partie de ces Arabes (les Algériens en l’occurrence) considérés comme des anthropoïdes à mi-chemin entre l’homme et les macaques, en raison de leur présumée petite masse cérébrale. Pourtant les Arabes ont été de braves disciples qui ont su honorer la mémoire universelle en l’enrichissant, pour la léguer ensuite, aux peuples ibérique et italien ; centres principaux d’où furent partis les premiers rayons de la nouvelle aube de l’ère moderne, avec les grandes découvertes géographiques et le bouillon culturel et commercial de la Toscane et des républiques marinaires de Venise et Gènes.

Attribuer à quelque peuple que ce soit le mérite exclusif d’être l’unique créateur et promoteur d’une civilisation donnée, équivaudrait à dire que la famille ou l’école sont les créatrices de la langue ou des connaissances pour l’enfant. Or on sait que la langue et les connaissances précèdent et transcendent la famille et l’école.

 

La civilisation humaine procède par zigzag ; ce qu’un peuple construit, un autre peuple remet en question, tend à le détruire, cherche à le décomposer en ses éléments irréductibles pour en faire une matière première à utiliser dans la construction d’une nouvelle civilisation. Pour quelle raison, dans quel but, ce processus de construction-destruction agit-il ?

Ces interactions dialectiques entre les peuples de la terre durant la longue histoire humaine, serait une sorte de préparation à l’avènement d’un super organisme vivant : la Civilisation humaine. Celle-ci serait en ce sens la poursuite sur le plan historique d’un projet analogue au projet biologique (qui a créé, à partir des milliards de cellules, des êtres pluricellulaires). L’objectif donc est de créer un super organisme où la mémoire universelle de l’humanité serait le ciment organique qui tient soudés les uns aux autres les éléments constitutifs où l’on est tous indispensable et noble et où l’on travaille – qu’on le sache ou non, qu’on le veuille ou non - pour la gloire et la survie de ce super organisme. C’est ça semble-t-il la raison et le sens de l’Histoire. Le contenu idéologique de celle-ci ne sera pas, comme l’avait prétendu Hegel, modelé par la seule spiritualité chrétienne mais bien par la fusion de toutes les expériences spirituelles et concrètes de l’Homme en général en une nouvelle spiritualité qui serait l’âme de ce super organisme.

La Civilisation est une série de processus antagonistes et contrastants mais complémentaires ; les peuples civilisés (quel est le peuple qui est passé sur la terre et qui ne l’était pas ?), en voulant civiliser (assimiler) les barbares (les différents), d’abord les diabolisent (en en faisant l’ennemi à abattre) puis ils se mettent à leurs dicter leurs lois. Evidemment les peuples civilisateurs se heurtent toujours (à leur grande surprise) à une résistance féroce. Comme vainqueur, les civilisateurs tendent à nier proprement toute résistance ou à en minimiser l’intensité ou l’importance, chez les peuples vaincus.

L’histoire des échanges inter-civilisationnels nous enseigne, toutefois, que les vaincus finissent par devenir de bons élèves et se mettent à étudier et à fructifier l’héritage que leurs vainqueurs leur laissent. Parfois les anciens vaincus arrivent même  à "civiliser" leurs anciens vainqueurs. L’exemple des U.S.A (avec l’hégémonie de sa culture) vis à vis de l’ancien monde est plus que parlant.

L’Histoire, vu qu’elle procède par essais et erreurs, je me l’imagine comme la chamelle du poète arabe Zoheir Ben Abi Selma, un engin aveugle qui erre à droite et à gauche pour se construire un sens et une raison. Sans qu’ils aient une idée précise sur le cours ou le sens de l’Histoire, les peuples, bien qu’ils soient indispensables, ne représentent que l’un des multiples engrenages cosmiques qui forment les systèmes dudit engin en les alimentant avec du carburant. Ce n’est qu'a posteriori, en cherchant d’en remonter le cours que les historiens croient pouvoir parler d’un Sens de l’histoire. Les plus malins réussissent toujours à identifier quelques peuples ou races (je ne réutiliserai plus ce mot. Je le hais) qui seraient les seuls auxquels incombe la responsabilité (en gloire comme en misère) de pousser la roue de l’Histoire. En réalité, c’est l’apathie d’un peuple ou son entrée en léthargie qui met en exergue la vitalité d’un autre peuple appelé à conduire l’engin de l’Histoire.

L’Histoire est aux peuples ce que la vie biologique est aux individus ; l’homme est par nature un être énergétique : il assimile l’énergie et il la reproduit en la multipliant. Il l’a toujours fait malgré le second principe de thermodynamique. De l’énergie dans l’univers et sur la terre, il y en a et il y en aura encore à profusion et pour tout le monde. Quand cette énergie vient à manquer à un peuple donné (soit parce que quelque force plus grande que la sienne lui en empêche l’accès, soit parce qu’il aurait perdu la capacité de la reproduire sinon à profusion, du moins à suffisance), un autre peuple reste vif et virulent. Le peuple sans énergie, nous parait apathique, alors que celui qui prend la relève un génie plein d’énergie et de jeunesse. Est-ce suffisant pour louer la grandeur d’un tel peuple en cherchant à lui trouver des attributs divins et des qualités qui le distinguent et l’élèvent haut vers les cimes pures où seul lui serait digne d’habiter ? Est-ce pour ceci qu’il faut dire d’un tel peuple qu’il est congénitalement et fondamentalement fort, pur, supérieur, impérissable, invincible ?

 

Abdelmalek Smari

 

 

Article précédent Article suivant
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article