Vues et vécus en Algérie et ailleurs. Forum où au cours des jours et du temps j'essaierai de donner quelque chose de moi en quelques mots qui, j'espère, seront modestes, justes et élégants dans la mesure du possible. Bienvenue donc à qui accède à cet espace et bienvenue à ses commentaires. Abdelmalek SMARI
« Mais le roman que voici procure au médiéviste un bonheur rare : celui de présenter des images du Moyen Age qui rompent tout à fait avec le Moyen Age des romanciers (sans parler de celui des journalistes !). A peine croyable : le décor est tout autre que celui de la Cour des Miracles et du Gibet de Montfaucon ; il n’est pas question de serfs torturés, écartelés et massacrés par des seigneurs brutaux et avides ; la faim, la terreur et la misère ne sont pas le cadre de vie exclusif des gens qui bâtissent des cathédrales ; leur existence se déroule autrement que dans une menace quotidienne de fléaux et d’exterminations. Des gens comme vous et moi, occupés de leur travail, de leur entourage familier, de leurs ambitions et de leurs amours, de leurs désirs et de leurs passions. Une humanité semblable à ce que fut depuis toujours l’humanité. »
Régine Pernoud préfaçant « La chambre des dames » de Jeanne Bourin – Editions de la Table Ronde, Paris 1979
Je pense que la grandeur de l’Homme est d’avoir inventé la Mémoire, et sa disgrâce est de ne pas avoir encore appris à s’en servir. D’où ces guerres ininterrompues de l’homme contre soi-même, menées sous différentes égides. Dans ces guerres implacables, on peut reconnaître deux forces antagonistes qui, en habitant cet homme, lui font jouer au même temps le rôle du Diable et celui du Bon Dieu : ces deux forces sont le passé et l’avenir.
La lutte entre ces deux forces est une forme de rappel à l’ordre (au présent) de l’homme, comme l’a su déduire Hannah Arendt à partir d’une nouvelle de Franz Kafka. Car c’est dans le présent, en vertu de son existence réelle hic et nunc, que les destins se jouent semblent nous dire passé et avenir. L’un et l’autre nous poussent à investir (au sens militaire du terme) le territoire de "l’autre" (notre semblable qu’entre temps nous aurions démonisé) en lui confisquant la mémoire.
Y a-t-il de plus mortel pour l’homme que la perte de la Mémoire ? L’étude historiographique se révèle être la description par excellence de ce jeu de confiscation / restitution de la Mémoire qui semble être le sens et la raison-même de l’Histoire.
Mon travail prend pour point de départ justement le rôle de la Mémoire dans la cimentation des rapports entre les peuples. La Mémoire, comme créatrice de "bon voisinage", comme "mémoire-solidarité", entre les groupes humains, n’a pas toujours été considérée comme telle. Au contraire, elle a toujours été prise pour une "sale" mémoire ou ce que j’ai appelé la "mémoire-vengeance". Elle a toujours été sujette à de cruelles disputes entre les hommes. Ces disputes, on les retrouve dans ces luttes transversales qui sont les conflits de générations et dans les luttes horizontales qui sont évidemment les guerres.
Pourquoi la Mémoire ?
La Mémoire, parce qu’elle est la créatrice de la catégorie temps et de la catégorie causalité. C’est elle qui donne à l’homme cette suprématie extraordinaire sur les autres animaux. Elle lui permet d’aller et venir dans l’immensité du temps passé et à venir ; d’être "éternel" en quelque sorte. C’est elle qui remplit nos produits symboliques de sens et nous permet d’aller et venir dans ce (non moins immense) univers de symboles en nous permettant d’accéder à notre semblable. C’est elle qui nous permet l’accès à la connaissance et au savoir.
Etre éternel et posséder un savoir sont deux "attributs divins". Deux atouts, pour la survie et la suprématie de l’homme, deux atouts qui valent bien pour que les hommes s’entretuent pour eux ! C’est la guerre.
La guerre est la couleur quasi naturelle de la condition humaine. Elle est tellement présente dans l’histoire de l’homme que la paix, à côté d’elle, semble être une trêve tactique ! On déclare la guerre au nom de toute chose : pour la gloire, pour civiliser les barbares, pour libérer les opprimés...
L’étude de l’Histoire n’a fait jusqu’ici qu’enregistrer (sadisme caractérisé ?) la cruauté et l’entre-tuement des "frères humains". D’où l’urgence de créer une déontologie pour l’Histoire.
L’étude classique de cette dernière a toujours été de chercher à exacerber les différences entre ces frères humains. Elle a fait le juge, corrompu, malheureusement. Elle punit les vaincus et prime les vainqueurs. C’est la mystification, la confiscation de la mémoire du vaincu par le vainqueur. Ce faisant, celui-ci s’arroge le droit de disposer à son aise du destin de cet autre.
L’historien n’a-t-il pas encore compris que la Civilisation, si elle signifie la grandeur de l’Homme, elle n’est sûrement pas l’apanage d’un peuple en particulier. Elle est fondamentalement l’échange de biens matériels (naturels ou artificiels) et ceux spirituels et culturels entre les peuples.
Pour démystifier l’Histoire - telle qu’on a l’habitude de l’écrire et de l’enseigner - il ne s’agit point de chercher de la réécrire, mais bien d’apprendre à la critiquer avec méthode : remettre en question le savoir historique donné pour une Vérité établie une fois pour toute.
A travers les exemples variés, que j’ai analysés dans cet essai, j’ai voulu montrer comment les peuples s’énnemisent et se démonisent les uns les autres afin de faire croire à eux-mêmes qu’ils sont les meilleurs, les plus grands, les plus civilisés, les uniques humains dignes de ce nom ! Quant à l’autre, c’est l’enfer, pour paraphraser Sartre.
Tous les peuples de la terre et de tous les temps ont cherché de maintenir unifiée l’image de leur propre moi, ce qui leur garantit une sécurité existentielle, une cohésion du groupe et une raison pour être solidaires. Enfin ce qui leur évite l’angoisse de dissociation et de morcellement qui les menace de désintégration et de mort tout court. Face aux différences qui les distinguent, les hommes optent pour l’hostilité, alors qu’ils peuvent tranquillement s’accepter les uns les autres, dialoguer et coopérer malgré leurs différences. Il faut seulement avoir un brin de courage pour pouvoir accepter la diversité comme richesse et dire comme ce personnage de W. A. Mozart: "Ach, wie dumm war ich! Gibt es doch schwarze vògel, warum nicht schwarze menschen ?!"
Voilà grosso modo ce que j’ai cherché à démontrer dans cet essai.
Abdelmalek Smari