Vues et vécus en Algérie et ailleurs. Forum où au cours des jours et du temps j'essaierai de donner quelque chose de moi en quelques mots qui, j'espère, seront modestes, justes et élégants dans la mesure du possible. Bienvenue donc à qui accède à cet espace et bienvenue à ses commentaires. Abdelmalek SMARI
Evidemment, il ne s’agit point de tenter de résoudre quoi que ce soit dans les pages qui suivent. Tout ce à quoi je peux m’attendre est d’avoir un prétexte pour externer, tirer hors de moi, démons et anges qui peuplent mon univers interne et qui risquent de me faire du mal, de me rendre la vie difficile, en se rebellant pour s’affranchir de mon despotisme, pour échapper au dictat de ma tyrannie, pour sortir à la lumière du jour. C’est ainsi qu’on parvient à créer la culture. Produire la culture. N’est-ce pas là une des raisons et des sens majeurs de l’existence humaine ?
Le pivot central autour duquel j’ai tissé le raisonnement de cet essai, est la Mémoire de l’Homme. Le mot Histoire peut remplacer celui de Mémoire sans affecter pour autant le sens du discours. J’utilise la majuscule dans les mots mémoire, homme, histoire dans le cas où je les veux universels.
L’objectif de cet essai est de montrer donc comment, à travers la longue vie de l’espèce humaine (sous les différentes couleurs qu’elle a eues, les différentes cultures, les différents types d’existences qu’elle a menés à travers les âges et le temps), l’Homme a pu garder son identité invariable, sa nature d’Homme avec ses grandeurs et ses bassesses, ses réussites de génie et ses erreurs, ses joies et ses peurs, ses cruautés et ses douceurs.
On ne peut pas parler du Temps sans penser à la Mémoire. Je retiens le Temps comme une catégorie de l’esprit humain, conçue et mise au point par l’esprit humain. En ce sens, il ne peut être saisi que par rapport au mouvement des objets, des images et des symboles dans l’espace physique et mnésique. Il est de ce fait saisissable seulement dans la mesure où il permet de situer les évènements les uns par rapport aux autres dans l’ordre de leur avènement et leur succession comme causes ou effets, en donnant au tout un sens qui a pour fonction de tranquilliser l’existence et la rendre tolérable.
Sans la capacité qu’a l’Homme de mémoriser les évènements de sa vie propre, il serait impossible de postuler l’existence d’une catégorie comme le Temps. La Mémoire est plus fondamentale que le Temps qui, lui, est trop relatif pour pouvoir – si non exister en soi, du moins - se prêter à une analyse ou à une définition. C’est une pure construction de l’esprit. Donc si on veut parler du Temps, on est obligé de passer par la Mémoire. Celle-ci constitue la gloire et la misère de l’Homme.
Avant que la Mémoire et le Temps venaient s’en mêler l’Homme vivait dans une paix douce avec le reste des animaux. Il vaquait à ses besoins sans haine et sans souci.
Le concours organisé par Le Monde diplomatique posait aux participants cette double question : « Libérer l’avenir du passé ? » ou « Libérer le passé de l’avenir ? »
Le terme libérer de la première interrogation peut être entendu comme le synonyme de celui de oublier ou de celui de être indulgent vis à vis des erreurs et des dépassements des peuples commis les uns contre les autres à travers l’éternelle coexistence des sociétés humaines au cours de leur Histoire. Celle-ci est aux regroupements humains ce que l’anamnèse est à l’individu. Elle est de ce point de vue le processus par lequel les sociétés humaines s’organisent et mûrissent pour permettre aux individus (qui les constituent et leurs donnent formes en s’imprégnant eux-mêmes de ces formes) de vivre décemment, de chercher le bonheur et de s’éloigner le plus possible de tout ce que peut leur nuire ou leur constituer un malaise. Du moins, c’est ce qu’on peut noter à première vue de ce qu’a toujours, et jusqu’ici, constitué le moteur et le carburant de la marche de l’Histoire.
Par conséquent, on peut avancer l’hypothèse que l’Histoire procède tout autant que l’individu par essais et erreurs ; il n’y a pas d’autres enseignants pour les sociétés humaines que le cumul des vécus et des expériences existentielles des individus et des collectivités que l’intelligence et le génie humains codifient, classifient et sélectionnent à partir des critères de praticité et utilité immédiates ou différées et que la Mémoire se charge d’emmagasiner pour le compte des générations successives.
La guerre semble être la constante inéluctable de tout rapport et de toute relation régissant la coexistence des peuples et des groupes humains. La paix serait une trêve qui sert aux belligérants pour lécher leurs plaies, reprendre leur souffle et réattaquer dans le but d’infliger à l’ennemi la défaite qu’il mérite.
La mémoire y est pour beaucoup, évidemment ; la guerre génère encore la guerre et la haine appelle et perpétue la haine. De ce fait, la souffrance est devenue le lot et le destin de la condition humaine. Ce qui a poussé, et non sans raison, certains à renier en bloc toute forme de mémoire !
Il est vital et légitime d’effacer la mémoire si elle est faite seulement de douleurs ; telle est la logique que ces négateurs de l’Histoire peuvent brandir face à leurs détracteurs. Le bonheur est dans l’amnésie, comme ils laissent entendre.
En s’intéressant à l’étude de l’Histoire, ces négateurs de l’Histoire ne craignent pas l’incohérence de leurs contradictions. Ils le font pour y chercher un appui légitime et une solide assise à leur idéologie, source espérée de pouvoir et d’autorité pour leur discours. Tout se passe comme si les enseignements de l’Histoire ne sont tels que dans la mesure où ils nous donnent raison et nous confirment la justesse de notre manière de voir. Mais, aussi exaspéré qu’il puisse être un historien négateur de l’Histoire, il tend seulement à nous dire ceci : il existe deux sortes de mémoires. Une mémoire nocive dont la raison d’être est de régénérer - en le recréant incessamment- l’ennemi. Une mémoire qui incite à ne pas oublier le mal que cet ennemi aurait fait à nous ou à ceux que nous retenons comme faisant partie de nous. Ce nous signifie nos ancêtres du point de vue du passé, ou tend à s’identifier à nos proches de sang ou de religion ou de culture en général pour ce qui concerne le présent. Ce type de mémoire est nocif dans la mesure où il incite ceux qui la portent en eux à venger les vexations et les torts subis par leurs ancêtres ou par eux-mêmes à cause de l’arrogance et de l’hégémonie d’un autre peuple injuste, oppresseur. Ce type de Mémoire peut faire du mal et quel mal ! Je l’appelle Mémoire-Vengeance.
L’autre type de mémoire est ce que j’appelle Mémoire-Solidarité - il n’y a pas de mémoire indifférente. Cette mémoire bonne constitue ce qu’on peut appeler le trésor de sagesses ouvert, disponible et accessible, au moins en théorie, à toutes les communautés et à tous les peuples de la terre. Chacun y puise à profusion ce que pourrait lui servir et contribuer avec ses propres expériences, ses efforts et son énergie afin de réaliser des projets édifiants et utiles pour l’individu, la communauté et l’humanité entière, dans le but de conjurer le sort noir qui semble être la couleur naturelle de la condition humaine !
Abdelmalek Smari