Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Vues et vécus en Algérie et ailleurs. Forum où au cours des jours et du temps j'essaierai de donner quelque chose de moi en quelques mots qui, j'espère, seront modestes, justes et élégants dans la mesure du possible. Bienvenue donc à qui accède à cet espace et bienvenue à ses commentaires. Abdelmalek SMARI

La guerre, un feuilleton à épisodes interminables (3 et fin)

 

 

« Pendant que je lis le journal habituel

Etendu à l’ombre d’une botte de foin

Je vois un porc et je dis : - Au revoir, cochon ! -

Je vois un âne et je dis : - Au revoir, bête de somme ! -

Peut-être que ces bêtes ne me comprendront pas,

Mais au moins je ressens la satisfaction

De pouvoir dire les choses telles qu’elles sont

Sans peur de finir en prison. »(*)

Trilussa – poète italien

 

 

Jusqu’ici, avons-nous dit, l’histoire de l’humanité nous a montré que la guerre est une fatalité humaine, qu’elle fait partie de notre nature, qu’elle constitue une dimension fondamentale de notre vie, quoi qu’en disent les pacifistes.

Mais, il parait qu’il soit de bon ton( ?!) se demander encore : « Pourquoi la guerre ? »

J’ai fait ci-dessus l’hypothèse que cette plaie humaine sert à vacciner l’espèce contre le risque de son extinction. Une hypothèse qu’on peut qualifier d’ahurissante, extravagante, indémontrable (d’ailleurs comme maintes hypothèses aporiques des sciences et de la science biologique et en particulier du darwinisme), mais qui reste quand même valable.

Si on ne peut pas la démontrer, on ne peut pas non plus l’infirmer.

Bref, comme toutes les réalités humaines, le phénomène de la guerre est surdéterminé par des causes multiples et différentes.

Elle serait un instrument pour revigorer l’économie, l’économie des riches qui monopolisent les biens de consommation mondiale, leur énergie pour produire ces biens, la mystification pour les écouler et les armes pour les protéger et protéger leurs clients et eux-mêmes avec.

Ça c’est une hypothèse avérée. Et il n’y a pas grand besoin à y insister. Pour paraphraser Pierre Dockès - in « Sciences Humaines (Les grands dossiers) N° 28 -2012 » - seule la guerre fait sortir l’économie des grandes crises. 

Tout le monde le sait : ils le savent les rares malins profiteurs et uniques bénéficiaires et l’océan des perdants, les damnés aliénés, la force de travail et la chair à canon qui vivent la guerre sur leur peau et dans leurs entrailles.

Une autre hypothèse, après celle des pillards profiteurs, serait l’hypothèse des lâches. Souvent les seigneurs de la guerre, la font faire après avoir calculé - et tant pis si parfois ils calculent mal et y laissent leur peau - que les fâcheuses conséquences ne les auraient jamais atteints, ni eux ni leurs biens et leurs proches. 

Pourquoi la guerre ?

Ou plutôt pourquoi les hommes continuent-ils à faire la guerre, à mourir donc, à souffrir, à détruire leurs biens ?

Pourquoi n’apprennent-ils pas, de leurs douleurs et de leurs souffrances, à éviter la guerre, à rechercher la paix et à vivre plutôt dans la concorde ?

En d’autres termes, citant Primo Lévi, « pourquoi la mémoire du mal est-elle incapable de changer l’humanité ? » 

Il parait comme le dit Hegel : « Tout ce que l’homme a appris de l’histoire, c’est que l’homme n’a rien appris de l’histoire. »

Mais soit Lévi soit Hegel semblent oublier que l’homme est erronément considéré comme un ensemble homogène, sans reliefs, identique à soi-même indépendamment des époques, des âges et de la géographie ; alors qu’il est un sac de tessons en branle qui ne savent que s’entrechoquer les uns avec les autres et se casser la gueule les uns aux autres, en changeant de lieux et de configurations, d’âmes et d’identités.

Mais poser la question en ces termes, suppose donc que les hommes soient comme une étoffe unique, une espèce continue, des êtres immortels sous des formes pérennes ; alors que chaque vingt ans on a affaire à une génération nouvelle. Donc chaque guerre a sa ou ses générations. Chaque guerre a son territoire, sa géographie particulière.

Elle n’est jamais la même, dans la même aire, avec les mêmes soldats et les mêmes promoteurs et fauteurs. Elle n’est jamais totale, mais elle est toujours existante dans quelques coins épars du globe.

Elle change de localité, mais jamais elle s’éteint. Et s’il arrive qu’elle s’éteigne, c’est qu’elle couve encore pour éclater une nouvelle fois sur le même lieu ou dans un/d’autre/s lieu/x.

Bien entendu, la guerre peut trainer à longueur d’une ou plusieurs générations ; et là, elle n’a pas besoin de carburant pour s’alimenter. Mais, par un mystère insoluble( !), la paix pourrait parfois refaire surface, et il se peut alors que toute une génération ou plus d’une génération soient épargnées de l’horreur d’en faire l’expérience.

Et alors cette ou ces générations de la trêve ne vivent la guerre que comme une histoire qu’on voit dans un film ou dans une vidéo. Elles la voient comme une histoire épique voire même féérique, plus excitante donc que déterrante ou rebutante.

Ce qui ferait d’elle une belle nostalgie romantique, presque un désir, plutôt un désir ! Il arrive que certains hommes des générations de la trêve, avec leur soi-disant bon sens, tendent parfois à la considérer comme une perversion. Toutefois, leur bon sens ne les empêcherait point de préparer ou de participer à une nouvelle guerre pour eux-mêmes ou pour la postérité !

Donc s’il est vrai que, comme le dit Max Planck, les vieilles théories meurent avec la mort des générations qui les conçoivent et défendent, il est vrai aussi que les horreurs de la guerre sévissant ne servent de leçon que pour la génération qui la vit sur sa propre peau.

Voilà pourquoi on n’a pas appris à rayer la guerre de nos âmes, de nos cœurs, de nos cerveaux, de nos rêves, de notre imagination, de nos us et de nos coutumes.

Bien sûr la guerre reste une horreur, un crime impardonnable comme le dit Bob Dylan :

« que même Jésus ne le ferait jamais :

"Pardonner ce que vous faites". »

Peut-être qu’il s’agisse là d’un crime qu’en le commettant, l’homme, malgré son insensibilité ou son refus de se voir chair de la chair de son prochain, l’expie.

C’est son destin, c’est sa condition.

Que faire ?

Ce que nous savons faire, ce que nous avons toujours été capables de faire : préparer une guerre ou plus ou - pourquoi pas ? - une guerre totale (mondiale), en parler, la ou les mettre en œuvre, en souffrir, revitaliser l’instinct de coopération, en mourir et en renaitre plus forts et plus nombreux encore pour lécher nos blessures, reconstruire nos gites et être prêts pour recommencer ou reprendre l’œuvre (destructrice) que notre nature, notre humanité, nous commande de faire, avec plus d’énergie, plus d’enthousiasme, plus de cruauté, plus de science et d’art, plus de discours sur la paix et sur l’héroïsme et bien évidemment plus de bêtise… sans oublier de transmettre une telle culture aux générations futures. Il y va de la survie de notre âme, du prolongement de notre égo.

Certes, il y a eu et il y aura toujours des hommes lucides et justes qui non seulement dénoncent la guerre, mais qui refusent de la servir. C’est un espoir rare et unique que la position déterminée d’un Muhamed Ali a su incarner.

« Ma conscience - affirme cet homme juste et courageux - ne me laissera pas aller tirer dans la boue sur des pauvres et des affamés pour la grande et puissante Amérique. Et puis, leur tirer dessus pour obtenir quoi ? Aucun Vietnamien ne m’a jamais traité de sale nègre. »

Malheureusement, le plus gros de l’humanité – pourtant traités de sales nègres - semblent répondre, bon gré mal gré, à l’appel d’un tel destin terrible – la voix des maitres du monde : aller tirer sur des Vietnamiens de l’heure.  

 

 

(*) Version originale en dialecte romanesque du poème cité en frontispice.

 

Mentre me leggo er solito giornale

spaparacchiato all’ombra d’un pagliaio

vedo un porco e je dico: – Addio, majale! –

vedo un ciuccio e je dico: – Addio, somaro! –

Forse ‘ste bestie nun me capiranno,

ma provo armeno la soddisfazzione

de potè di’ le cose come stanno

senza paura de finì in priggione.

#Trilussa

 

 

Abdelmalek Smari

 

Article précédent Article suivant
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article