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Vues et vécus en Algérie et ailleurs. Forum où au cours des jours et du temps j'essaierai de donner quelque chose de moi en quelques mots qui, j'espère, seront modestes, justes et élégants dans la mesure du possible. Bienvenue donc à qui accède à cet espace et bienvenue à ses commentaires. Abdelmalek SMARI

La guerre, un feuilleton à épisodes interminables (1)

 

« Mon frère est un conquérant.

Nos gens ont besoin d'espace

Et, chez nous, accumuler des terrains,

C’est un vieux rêve. »

Bertolt Brecht

 

 

Malheureusement la guerre ne stimule en nous que les instincts de mort et de destruction, de bêtises et de laisser-aller, de dépression et de défaitisme.

J’espère que la paix retournera à rayonner très bientôt, non seulement en Ukraine mais dans tous les coins du monde où elle ne cesse de faucher des vies humaines, violer des dignités et détruire les environnements naturel et culturel.

Jusqu’ici l’histoire de l’humanité nous a montré que la guerre est une fatalité humaine, qu’elle fait partie de notre nature, qu’elle constitue une dimension fondamentale de notre vie, quoi qu’en disent les pacifistes.

« Pour pousser les hommes vers les catastrophes les plus absurdes – écrit Simone Weil -, on n’a pas besoin de divinité ni de conspirations secrètes. La nature humaine suffit. »

Il me vient de dire qu’à ce point la guerre est une nécessité... tout en étant un mal insupportable.

Jusqu’ici l’humanité a appris à coexister avec... et ce sera pour un long temps. Peut-être pour toute la durée de notre existence sur la terre.

Etant ainsi sa nature, il faut peut-être l’analyser sous des jours nouveaux et en chercher le bénéfice vital (pour le moment hypothétique) qu’on n’a pas encore trouvé ; et qui une fois découvert, peut-être cela nous aidera à lui trouver un substitut, un ersatz, dans la paix, sans recourir à la guerre.

C’est, je crois, l’unique explication et aussi l’unique espoir de nous éviter un tel tourment de masochisme.

Cette idée d’un bénéfice vital, je me la suis conçue en lisant un très bel essai sur l’agressivité/agression humaine écrit par Erich Fromm « La passion de détruire. Anatomie de la destructivité humaine ».

En effet, ce savant y voit une création culturelle, loin de toute instinctivité, qui est sui generis à l’espèce humaine. Toutefois il distingue l’agression destructive (culturelle et donc sans nécessité d’adaptativité biologique pour la survivance de l’individu et de l’espèce) et l’agressivité vitale qui est, celle-là, toute d’instinct et qui sert bien à la survivance de l’espèce et de l’individu.

Il y a donc, selon Fromm, grosso modo deux types d’agressivité : une agressivité défensive que l’homme partage avec l’animal et qui assure sa survie. Et il y a la destructivité - comme il l’appelle - qui incite l’homme à tuer sans but social ni nécessité biologique et qui est spécifiquement humaine et non instinctive.

Il voit cependant dans le comportement belliqueux une espèce de bénéfice secondaire plus ou moins fondamental où un instinct vital, comme la coopération entre les hommes - instinct écrasé par l’évolution culturelle de l’homme et la vie moderne -, trouve enfin sa place et se fait prévaloir.

Un tel instinct trouve son expression et sa satisfaction donc dans le comportement de coopérer que le champ de bataille offre aux soldats combattant sous la même bannière.

Une maigre consolation, étant donné la cruauté incomparable de la guerre !

Il s’avère donc que si nous nous faisons la guerre c’est justement pour activer ce bel instinct de coopération qui - sans guerre – risque de rester en sommeil, et ce serait à nos risques et périls !

C’est un paradoxe, mais cela semble plausible comme hypothèse... hélas.

En attendant, essayons de cultiver la culture de la paix et de la compréhension. C’est le moins qu’on puisse espérer. Et il n’y a pas un individu ou un peuple qui échappe à un tel fatalisme, malheureusement.

Essayons donc de garder grandes ouvertes les portes de l’espoir, même si nous y croyons peu.

Il faut peut-être en rire, comme dit le chanteur italien Roberto Vecchione.

« Rire rire rire encore

Maintenant, la guerre ne fait pas peur. »

De sa part, Michele Serra, un journaliste italien, lui aussi, ironise, en rappelant à cette humanité va-t-en-guerre ses bêtises et ses cruautés : « Je suis ici - écrit-il - pour vous parler de singe à singe. Une cinquantaine de bombes thermonucléaires suffisent à détruire l’humanité. Connues sous le nom de bombes atomiques. Mais dans le monde il n’y a pas cinquante bombes atomiques. Il y en a quinze mille.

La question est donc celle-ci : si cinquante bombes atomiques suffisent à anéantir l’ennemi et aussi l’ami, pourquoi en avons-nous construit quinze mille ?

Une réponse rationnelle n’existe pas. Même la logique de guerre la plus cynique ne peut justifier un gâchis aussi insensé. »

C’est certainement un raisonnement non pas de singe à singe, mais de personne raisonnable à certaines personnes pas du tout raisonnables.

J’approuve totalement de tels propos, notamment parce qu’ils en disent long sur notre nature maléfique dominante.

Comme on voit, la guerre, ou on la fait ou on en parle.

On en parle pour la justifier, pour l’expliquer, pour l’éviter, pour s’en foutre et s’en moquer.

On en parle pour mieux la faire réussir, pour la combattre, pour l’accompagner, pour chanter ses exploits, pour la démentir, pour en emphatiser la gloire ou la gloriole, pour en mystifier la défaite, pour la tenir en état de veille, pour s’en souvenir ou pour en préparer une autre.

On fait la guerre et on en parle pour affirmer une suprématie de domination territoriale et de contrôle ;

pour enlever visages, pensées, affects, bref pour rayer la singularité vivante et sensible des corps de milliers ou de millions d’êtres vivants ;

pour massacrer des masses qui, à un moment donné de leur vie, ne sont plus considérées que comme des monstres appartenant à un pays considéré comme un champ de menaces de mort ;

pour effacer des vies humaines, des vies animales, des environnements, des histoires, des cultures ;

pour bouleverser l’humain (!), le rationnel, le sensible ;

pour abolir ce sentiment qui fonde le soi sur la reconnaissance de l’autre.

La présente guerre en Ukraine n’est pas la dernière ni la plus terrible ou la plus hideuse. Ce qui est sûr c’est qu’elle sert à enrichir notre patrimoine de haine, de cruauté, de souffrance, de stupidité, d’arrogance et d’humanité.

Oui d’humanité, car la guerre est un trait de caractère unique dans son genre dans le règne animal que seuls les humains possèdent et cultivent jalousement, persévéramment, sciemment, avec art, avec science, orgueilleusement, à répétition (car elle est aussi un feuilleton à épisodes interminables).

 

Abdelmalek Smari

 

 

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