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Vues et vécus en Algérie et ailleurs. Forum où au cours des jours et du temps j'essaierai de donner quelque chose de moi en quelques mots qui, j'espère, seront modestes, justes et élégants dans la mesure du possible. Bienvenue donc à qui accède à cet espace et bienvenue à ses commentaires. Abdelmalek SMARI

Démystifier ou s’agenouiller pour prier ? Démystifier ! (2) (*)

« La vérité est que la plupart des écrivains algériens de cette époque [ottomane] avaient l'habitude de décrire les dirigeants ottomans comme « turcs » et « étrangers » parce que ces dirigeants venaient toujours de l'extérieur pour gouverner l'Algérie et la plupart d'entre eux ne parlaient que turc. Mais ils étaient d'origines différentes (turque, grecque, italienne, albanaise etc.).

Ils étaient souvent des ignorants qui ne savaient même pas lire et écrire, et ils étaient des aventuriers qui n'avaient d'avantage à régner que d’amasser de l'argent et de dominer.

Et puis ils régnaient sur les Algériens avec une main de fer en leur escroquant leur argent et leurs richesses par le biais des impôts, de la corruption, des cadeaux, etc. En plus, ils violaient le caractère sacré des biens communs et ceux des personnes âgées et des orphelins. Et ils ne permettaient guère à l'Algérien de s'approcher de la politique.

Ils avaient chargé la communauté juive de l'économie. Ils préféraient les captives chrétiennes aux femmes musulmanes algériennes, puis ils ne parlaient pas la langue des Algériens et ne l'utilisaient que peu dans l'administration, et ils n'employaient les Algériens que dans des travaux secondaires. Ils n’étaient point justes dans l'application des dispositions de la Loi [alors musulmane] entre le musulman algérien et le musulman ottoman.

Ils étaient tellement impitoyables et tellement durs, que leur règne était caractérisé par des violences sanglantes, par de courtes périodes de gouvernement, par le chaos et la propagation de la corruption, l'injustice et la pourriture. »

Abu al-Qasim Saadallah - Histoire culturelle de l'Algérie

 

Quant aux Algériens, à cette nature vicieuse de la politique et à ces manœuvres des nostalgériques et de leurs armées d’aliénés locaux, il faut ajouter les cinq siècles de domination ottomane et française qui avaient exclu les indigènes de la fonction de gouverner ou de celle de participer à leur auto-gouvernement. Exclusion absolue, rigoureuse et impitoyable, à tel point qu’au cours de ces longs siècles il n’y avait jamais eu de chefs ou de responsables de gouvernement issus des Algériens. Tous les dirigeants étaient des étrangers - et devaient appartenir à la nation qui dominait l’Algérie. Tous étaient des intrus qui ne faisaient rien d’autre que profiter de cette domination et faire profiter leurs compatriotes. Les Autochtones - dépouillés de leur droit de se gouverner eux-mêmes, de vivre librement et en sécurité, de s’éduquer eux-mêmes, d’avoir des emplois décents, une vie humaine normale - étaient voués à être de la chair à canon, une main-d’œuvre sous-payée pour des corvées fatigantes et insalubres.

En plus, ces vaincus, même s’ils ne gagnaient pas une croûte de leur pain quotidien, devaient payer de lourdes taxes inhumaines. Ils ont été punis des peines maximales pour les moindres délits commis souvent pour des nécessités de survivance. Leur langue était considérée comme une langue étrangère et gare à celui qui la revendiquait comme langue du pays.

Même l’acte des Ottomans de céder l’Algérie aux Français - disait Assia Djebar - a été rédigé en turc et en français. Mostefa Lacheraf a raconté quand il était étudiant, le bibliothécaire lui avait interdit de consulter des livres d’histoire. Puis il y a eu les fumades - chambres à gaz avant l’expression - où des villages entiers ont été asphyxiés et brûlés vifs ou morts avec leur bétail, les sévices corporels sur les résistants et les insurgés décapités et mutilés, et leurs crânes exhibés sur la pointe des baïonnettes comme trophées de guerre et dont, jusqu’à aujourd’hui, certains musées (le Musée de l’Homme à Paris) contiennent ces trophées de la honte et de la barbarie. Nous ne parlons pas de l’usage du napalm, de la torture, des fosses communes, des terres brûlées, des persécutions diverses ... des pratiques cruelles et perverses généralisées à tout un peuple durant toute la longue période d’occupation. Un peuple qu’on voulait réduire à une bête humaine. Après tout, l’intention était là et l’acte aussi : les Français voulaient nous appliquer la solution indienne.

Ne sont-ils pas venus pour nous effacer ?

Les Ottomans n’en avaient pas fait moins. Après tout, de Tocqueville a conseillé à la France de s’inspirer des pratiques des occupants ottomans, leurs prédécesseurs : ne jamais permettre à l’indigène de participer au pouvoir, voire de s’en approcher. Les Ottomans avaient transféré toutes les richesses de l’Algérie, via de faux et cruels impôts, à la Porte Sublime. Ils avaient déboisé les forêts pour construire leurs flottes de guerre et de piraterie. Ils avaient envoyé les Algériens mourir pour défendre les frontières de leur vaste empire et pour des expansions ultérieures. Ils avaient fait une longue guerre à des peuples innocents au nom des Algériens. Ils nous avaient donc laissé une réputation tristement célèbre… une réputation de pirates !

Du reste, parmi les causes que la France avait invoquées pour justifier l’invasion de l’Algérie, il y avait la nécessité et donc la fausse bonne volonté de mettre fin à la piraterie algérienne qui faisait rage en Méditerranée.

Ces ravages qui ont représenté la politique et sa fonction en Algérie pendant cinq siècles ont imprimé dans l’imaginaire algérien une honte, une phobie, envers la politique. En plus de son indifférence sui generis à l’égard de l’intérêt de l’individu, la politique - aux yeux des Algériens - pèche par ces pratiques perverses et criminelles qui ont duré cinq siècles. Il est évident que non seulement l’Algérien ne fait plus confiance à la politique - même si c’est lui-même qui se gouverne désormais - mais il donne l’impression qu’il ne la connaisse même pas, qu’il n’ait pas la moindre idée de son importance vitale pour sa communauté et en particulier pour lui-même. Il a désappris le sens de l’État et le sens du bien commun. Il ne sait pas que la politique c’est lui-même.

Evidemment, il ne faut pas généraliser, car tous les âges sombres de l’Algérie occupée ont été traversés par des comètes incandescentes d’hommes lucides et courageux qui ont tenté de résister à cette misère historique et qui ont transmis le flambeau de la résistance à la postérité. Au fil du temps, l’Algérie s’est dotée de patriotes politisés qui, en combattant et en mourant, ont sensibilisé grand nombre d’Algériens au sens de l’État. Et c’est grâce à cette conquête politique, à cette culture politique, que l’Algérie a obtenu son indépendance et construit un État et continue son travail de sensibilisation du reste de la population.

Oui, c’est un travail énorme, très fatigant et très exigeant, car le virus de l’apolitisme inoculé et entretenu pendant cinq longs siècles mute et de temps en temps entre dans un état virulent et cause des dommages considérables à la société et à l’État : pensons à la fitna de 1963 entre factions des révolutionnaires, au soi-disant printemps berbère, à la fameuse décennie noire ou actuellement au soi-disant hirak. Toutes ces fitnas sont des crises qui ont visé l’État ou du moins l’ont menacé parfois à main armée.

Evidemment, toutes ces fitna ont été encouragées de l’extérieur, surtout par la France, presque exclusivement par elle… mais maintenant, avec les soi-disant printemps arabes, cette épée de Damoclès a changé de mains et s’est retrouvée entre les mains de l’empire américain.

Pour souffler sur le feu (instrumentaliser l’absence du sens de l’État chez les peuples vaincus), les médias des puissances prédatrices - avec leurs maîtres et leurs régimes – s’acharnent sans aucun répit à accuser nos dirigeants de corruption et de despotisme et même de crimes contre l’humanité ! Un ingrédient majeur pour créer le chaos et ébranler nos sociétés où malheureusement la proportion d’aliénés a le dessus sur les lucides incorruptibles.

Cette aliénabilité, Malek Ben Nabi l’avait appelée la colonisabilité. S’il voulait dire par ça ce long conditionnement de la population algérienne qui dura plus de cinq siècles qui a fait de lui un homme à ne plus croire à la politique, il avait raison. Mais j’ai peur qu’il ait voulu dire que le colonisé, la victime, est à moitié responsable de sa propre condition de colonisé... ce que le colonisateur a tendance à croire pour justifier son crime prédateur, cohérent en cela avec la loi de Thucydide qui établit que la force porte à l’extension.

Mais quelle que soit la faute de la victime, la victime est toujours une victime.

Après tout, l’injustice stupide de l’homme se voit dans la situation la plus injuste : quand un voleur arrache la boucle d’oreille d’une jeune fille ou d’une vieille femme en lui déchirant l’oreille, les spectateurs se rient de la situation et ne condamnent pas le voleur criminel, mais la victime qui a osé arpenter les rues bondées de délinquants dangereux couverte d’or !

« Nous sommes un pays sans mémoire. – écrit Pasolini – C’est-à-dire sans histoire. L’Italie refoule son passé immédiat, le perd dans l’oubli de l’éther de la télévision, n’en garde que les souvenirs, les fragments qui pourraient être utiles pour ses contorsions, pour ses conversions. Mais l’Italie est un pays circulaire, Gattopardèsque [en référence au célèbre roman de di Lampedusa], où tout change pour rester tel quel est. Dans lequel tout court pour ne pas vraiment passer.

Si l’Italie prenait soin de son histoire, de sa mémoire, elle se rendrait compte que les régimes ne sortent pas de nulle part, ils sont le résultat d’anciens poisons, elle apprendrait que ce pays a la particularité de vivre en grand, mais avec des topes au derrière, que ses vices sont cycliques, se répétant, incarnés par des hommes différents mais avec le même cynisme, la même indifférence envers l’éthique, avec la même allergie à la cohérence, à une tension morale. »

Pier Paolo Pasolini, “Scritti corsari”. #pierpaolopasolini

 

 

Abdelmalek Smari

 

(*) Introduction à un ouvrage en préparation sur les soi-disant printemps arabes.

 

 

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