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Vues et vécus en Algérie et ailleurs. Forum où au cours des jours et du temps j'essaierai de donner quelque chose de moi en quelques mots qui, j'espère, seront modestes, justes et élégants dans la mesure du possible. Bienvenue donc à qui accède à cet espace et bienvenue à ses commentaires. Abdelmalek SMARI

De la relativité du mal et du bonheur

 

« Chez les peuples démocratiques, les individus sont très faibles ; mais l’état, qui les représente tous et les tient tous dans sa main, est très fort. (…)

Dans les sociétés démocratiques, l’imagination des hommes se resserre quand ils songent à eux-mêmes ; elle s’étend indéfiniment quand ils pensent à l’état. »

Alexis de Tocqueville – De la démocratie en Amérique, tome 2

 

C’est dire qu’il n’ya point de grandeur pour l’individu si son état est petit ou moribond. Or le vrai grand mal dont souffrent les Algériens, c’est justement ce divorce scandaleux entre les gouvernés et leurs gouvernants. Un divorce provoqué bien évidemment par cinq siècles d’occupation étrangère (ottomane et française) qui ont désappris aux Algériens le sens de l’état et de la nation.

Le comble est que parfois – et à presque 60 ans de l’indépendance de l’Algérie - ce mal et son ampleur n’effleurent même pas la conscience de ces victimes de l’histoire !

La lettre qui suit cherche à rendre compte d’une telle cécité historique qui sévit encore en Algérie et fait des ravages moraux, politiques, économiques, sociaux, psychologiques et même épistémologiques !

 

Bonjour cher ami.

En ces derniers jours j’étais un peu pris, mais j’avais lu tes mots et les avais médités un peu.

Les temps sont durs, certes, mais - je crois – ils sont toujours à dimension d’homme. En d’autres termes, ils sont durs pour tous.

Et tout le monde doit en quelque manière composer avec : résister, fuir, s’étourdir, pester ou pleurer...

Dans les cinq cas, ce ne serait qu’humain, trop humain.

Dans les cinq cas, donc, l’homme peut rester homme et poète ou coiffeur – s’il est poète ou coiffeur (qui n’est pas d’ailleurs quelque chose ou quelqu’un, à sa manière ?!).

Car seule l’impatience ou l’aveuglement que la peur panique nous imprime peuvent nous faire perdre la raison et réagir inadéquatement, « misérément ».

Donc ici aussi (chez moi, dans ma vie de ghorba) les temps sont durs : pour quatre années de suite, jour pour jour, j'ai souffert atrocement et dans une solitude assassine !

On ne souffre pas seulement pour le pain... plutôt on souffre pour la dignité d’un droit qu’on perd ou qu’on risque de perdre (pain, bien sûr, liberté, vie, santé, travail « différent du pain », compagnie, paix, force, beauté, jeunesse et sens aussi).

D’ailleurs voilà pourquoi, à celui qui manque de pain, celui qui manque de santé ou de paix peut lui rétorquer - et sans arrogance aucune – qu’ils ont le même degré de misère.

La souffrance étant par définition subjective (surtout subjective), personne ne devrait s’en arroger le droit exclusif. Si celui qui manque de pain est une personne juste et intelligente, il comprendra de tels propos et se sentira même soulagé, en vertu de cette loi d’Ibn Khldoun : إذا عمّت خفّت (Male comune, disent les Italiens, mezzo gaudio).

Tu l’as bien dit : « il faut savoir gérer ses humeurs ».

Ce qui m’a fait échouer sur cette plage de sérénité stoïque (tout à fait à l’opposé du fatalisme), ce sont surtout mes débats féroces avec cette légion de nos concitoyens (facebookers et réels) qui croient être les seuls à souffrir dans ce monde, que les autres soient des éternels heureux et – comble ! – que ce sont nos gouvernants qui sont la cause et (implicitement et paradoxalement) le remède de leurs maux concrets ou imaginés !

Ce qui me rend fou de dépit, c’est qu’ils se tiennent pour des innocents purs, pour des honnêtes gens, pour des compétents inégalables et pour de bons samaritains – de radical bons samaritains - dont la bonté dépasse de loin celle de la providence. Alors qu’ils ne sont que de vils caritas urget puisqu’ils ont en plus le culot constant de se poser en défenseurs du peuple, selon eux, éternel mineur, impotent, misérable, victime, exclu etc.

Certains parmi eux, ne pouvant nier mes arguments sans risque de se ridiculiser, ne trouvent rien à dire que si, moi, je parle ainsi, c’est parce que je suis loin de l’Algérie (que je ne reconnaitrais plus, selon eux) et surtout parce que je vis en Italie… comme si vivre en Italie soit synonyme d’être Qaroune, Rockefeller ou Obama !!!

D’autres me prennent pour un fanfaron et me défie de pouvoir retourner à vivre en Algérie, comme si on demandait à quelqu’un qui a des enfants avec une femme italienne d’abandonner tout et d’aller refaire sa vie dans son douar à l’âge de 70 ans passés !

Ils ne comprennent pas – car ils sont des ratés – que l’homme est damné ou sauf dans son être entier : non pas parce que dieu a condamné le misérable à la damnation et le sauf à la grâce, mais parce qu’il a fait le monde de façon telle que tout marche selon des lois impeccables. Regarde par exemple les mathématiques (tu es un homme des chiffres), la physique, l’astronomie et même la science de Claude Bernard, leurs lois se plient-elles à nos désirs et nos fantasmes ?

Ainsi donc – sauf de cas très rares (une personne qui nait avec une tare monumentale : idiotie, maladie grave, manque des quatre membres et des cinq sens…) – l’homme est damné s’il n’arrive pas à se prendre en charge, s’il n’arrive pas à assumer son propre destin ou quand il lui manque l’enthousiasme, l’imagination et la dignité (الهمّة) de vivre.

Il est sauf ou du moins il se sauvera la face quand il résiste et combat, quand il sait ce qu’il veut, pourquoi et comment arriver à réaliser ses vœux et ses projets et à en profiter.

Cher ami, c’est avec grand plaisir que je te fais part de mes idées. Il y a tant d’idées intéressantes et de tout genre qui me démangent et m’incitent à écrire et à ne jamais ranger la plume.

Mais il y a une idée maitresse, qui m’a plu (de pleuvoir) du ciel de l’histoire et de la politique et qui s’est emprise de tout mon être pensant : le rapport entre les citoyens et leurs gouvernants.

Inutile de te dire que d’emblée, je trouve indispensable, voire impératif, le fait que les citoyens et leurs gouvernants doivent s’entendre.

Il y va de la sérénité de la société entière ; sérénité sans laquelle, il ne pourrait y avoir ni citoyens ni gouvernants du tout… figurons-nous les idéaux les plus nobles et les plus sublimes.

Et on a vécu une mort du genre de 1515 jusqu’à 1962, et franchement il y en a assez !

Je ne sais pas ce que tu en penses…

Voilà, j’espère que mon propos ne soit pas trop ennuyeux ni qu’il te fasse perdre ton temps inutilement.

Merci et bonne journée.

Milan 27/01/2019

 

Abdelmalek Smari

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