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BERBERICUS

Vues et vécus en Algérie et ailleurs. Forum où au cours des jours et du temps j'essaierai de donner quelque chose de moi en quelques mots qui, j'espère, seront modestes, justes et élégants dans la mesure du possible. Bienvenue donc à qui accède à cet espace et bienvenue à ses commentaires. Abdelmalek SMARI

Apostille à La poésie et les Arabes

 

« J’aime mieux nuire à l’auteur qu’au sujet. »

Alexis De Tocqueville

 

A travers cette apostille, j’entends montrer la complexité du sujet que j’avais traité dans la série d’articles intitulée « La poésie et les Arabes ».

En fait j’avais donné pour de l’argent comptant trois arguments principaux, en suivant des idées qui, après réflexion et lecture d’autres œuvres (notamment celles de Chawki Daif et Taha Hussein)*, me se sont révélées être des lieux communs !

Voici ces affirmations hâtées :

1 – que la poésie était l’affaire des Arabes,

2 – qu’il existe une poésie arabe préislamique fleurissante, prolixe et achevée,

3 – que la poésie arabe avait presque cessé d’exister lors de l’avènement du Coran.

Trois considérations qui ont besoin d’être revues et que je compte préciser ne serait-ce que pour élargir le champ de réflexion et de curiosité du lecteur, et me repentir de la légèreté avec laquelle j’avais traité mon sujet.

 

Premier point :

« Pourtant– m’objectait une amie de fb - on dit que la langue arabe était plus propice à la poésie que la langue française, et qu’elle avait plus de mots, de subtilités… ? »

Vérité en deçà de l’Arabie, erreur au-delà.

On dit tout ça et autres choses encore... on dit par exemple que la langue française est la plus riche au monde, avec ses 173.567 mots (si ce n’est avec ses 1.733.567 mots… incertitude flagrante qui dit l’absurdité d’un tel calcul !), contre la langue arabe, presque la plus pauvre de toutes les langues, avec ses 3474 mots ! https://marevuedepressedz.com/2020/02/02/classement-2020-avec-seulement-3474-mots-larabe-lune-des-langues-les-plus-pauvres-du-monde/

Au-delà de la richesse ou de la pauvreté de la langue française, dans notre cas, on dit qu’il a fallu tout juste 3000 mots à Jean Racine pour écrire tout ce qu’il avait écrit… 18.000 à Victor Hugo.

Mais la réalité est que les langues ont, chacune, son génie, sa spécificité, son heur et ses malheurs aussi. Juger l’une suivant les spécificités d’une autre, c’est comme peser un atome avec la balance d’un charcutier.

A propos de ces chiffres, du reste entièrement fantaisistes et mystificateurs, irréels en somme, l’on peut dire que celui qui les a réalisés n’a pas usé les mêmes paramètres de calcul : pendant qu’il comptait seulement une infime partie des racines des mots arabes, il a inclus en français, outre les racines de tous les mots, leurs dérivés, les néologismes et les mots empruntés à d’autres langues ; autrement comment se fait-il qu’une langue comme l’arabe, qui a plus de 14 siècles de vie, une grande et longue civilisation derrière elle et qui s’étend (et s’était étendue) sur trois continents, n’ait pu produire que 3474 mots !

Or qui connait vraiment la langue arabe, sait bien comment sont formés ses mots : pour avoir une racine, on combine 3 lettres entre elles. Ainsi avec seulement ses racines trilittères et le nombre de ses 28 caractères/sons arabes, l’on peut créer par permutations (28 au cube) plus de 20.000 possibilités de vocables.

Exemple pratique,

avec les trois lettres (ب – ح - ر), l’on peut former selon la combinaison jusqu’à 15 mots : mer, guerre, vaste, quitter, gagner, être érudit, éduquer, campagne, perdre la voix, aimer, être libre…

Cela, sans compter les mots dérivés, les quatrelittères et pentalittères,  le flux ininterrompu des emprunts et des néologismes accumulés durant les longs siècles de la vie de cette langue.

Toutefois dire que la langue arabe est la plus riche des langues, revient à dire que la langue française est la plus riche au monde !

C’est de l’absurde au même !

Ni l’arabe ni le français ne pourraient sortir de ces canons/paramètres. Seulement il ya des Arabes ou des Français qui savent mettre en exergue le génie de leur langue et la poétiser ou la ridiculiser, si ce n’est la tuer.

C’est ce que je crois.

Bien sûr qu’on peut faire une comparaison du nombre de vocables que peuvent contenir deux langues données, mais la langue est naturellement celle qui suffit à dire nos mondes ou à en créer d’autres... et je pense que français ou arabe ou tagalog ou toutes les autres langues du monde s’égalent de ce point de vue : par exemple les langues nordiques ont plusieurs mots pour dire les nuances de la glace et de la neige, peut-on dire d’elles qu’elles sont plus riches par rapport au français ou à l’arabe... ?

De toute façon, pour le peu de langues que je connais, je crois que toutes les langues sont belles, poétiques, limpides, audacieuses, sobres, pleines d’ironie et de sens et suffisantes surtout pour que leurs usagers puissent s’exprimer et exprimer leurs mondes… pourvu qu’elles trouvent parmi ceux qui les pratiquent des gens sensibles et intelligents qui savent les honorer, les aimer, les labourer et les développer.

Un des précurseurs de la sociologie moderne (Ibn Khaldoun) avait d’ailleurs bien établi, des siècles auparavant, que le vaincu tend à imiter son vainqueur…

Ce qu’avaient bien montré de leur part Albert Memmi ou Franz Fanon… l’aliénation du vaincu par son vainqueur, quoi.

Et je pense que ceux qui disent que la langue arabe est plus riche que toutes les autres langues de la planète - même s’il est vrai objectivement, moi je n’ai pas les moyens de le vérifier -, ne le disent pas parce qu’ils ont compté et comparé entre eux tous les vocables des autres langues, mais ils veulent se venger de leur situation de vaincus… ou tout simplement parce qu’ils ignorent de quoi ils parlent.

Quant à ceux qui la dénigrent stupidement en limitant ses vocables à seulement 3474 mots, ils ne relèvent que de ces malades atteints de bougnoulite chronique, syndrome de Ibn Khaldoun/Fanon/Memmi.

Cela ne veut pas dire que l’amour ou l’usage d’une langue étrangère soit nécessairement une aliénation. On peut aimer d’autres langues quand on a l’esprit grand et ouvert.

Il y a aussi ce curieux phénomène que Wilhelmiia Toivo a appelé « résonance émotionnelle réduite du langage » et qui peut tranquillement expliquer cette douce aliénation que nous rencontrons chez certaines de nos jeunes filles (les francisantes) qui préfèrent les garçons qui leur font la cour en français à ceux qui les taquinent en arabe !

« ‘‘Jurer et parler de mes émotions – disait la chercheure finlandaise - n’était pas seulement facile parce que les étudiants sont à l’aise entre eux, ou parce que je me sentais libérée d’être loin de chez moi. L’effet que j’observais était plus profond, et touchait un nombre important de gens vivant dans des contextes plurilingues.’’

De nombreuses personnes plurilingues décrivent en effet l’impression de ressentir moins de choses dans leur seconde langue, qui ne porte pas le même « poids émotionnel » que la langue maternelle. En se sentant moins lié émotionnellement à la langue que l’on parle, on peut plus facilement jurer et/ou raconter des détails de sa vie intime. Le terme scientifique pour cela est « résonance émotionnelle réduite du langage », nous apprend. »

LE MONDE | 30.03.2017 à 18h32 • Mis à jour le 31.03.2017 à 07h23 |

Donc il n’y a pas une langue libre et une autre enchainée comme le prétendent certains écrivains comme Daoud ou Atiqi, seulement, les mots de la seconde langue ne portent pas le même poids émotionnels. Les usagers d’une seconde langue n’ont pas une connaissance archéologique des mots de cette langue. 

Bref, il n’y a pas de langue sans poésie. Et il ny a pas de poésie sans beauté.

 

Deuxième point :

« Ils [les Arabes] sont même allés jusqu’à donner la priorité absolue de juger et trancher, dans les questions et les problèmes de la langue, à la poésie préislamique ; tandis que le Coran occupe la deuxième place sur cette échelle d’autorité ... »

J’avais fait cette affirmation avant de relire l’œuvre fondamentale du grand critique Taha Hussein sur la poésie préislamique chez les Arabes et redécouvrir ses thèses fort argumentées ou plutôt ses doutes bien fondés sur l’existence d’une poésie arabe préislamique telle que la tradition nous la présentait : c’est-à-dire une poésie riche, profonde, intense, bien structurée, variée, parfaite, avec ses auteurs, ses styles, ses thèmes, ses langues, ses rythmes, sa métrique, ses rimes, son génie et même ses festivals !

Après le passage de cet ouragan, ce critique de génie, sur les territoires immenses de la littérature arabe, rien n’est resté comme avant. Tout ou presque tout de ce beau monde, de la poésie préislamique, est devenu une pure chimère. 

Taha Hussein d’abord déplore l’incapacité de la poésie préislamique à dépeindre la vie religieuse préislamique, comme si ce peuple n’avait pas eu sa part de la cette dimension humaine fondamentale qu’est la religion.

« Quant à cette poésie qu’on attribue au peuple de la Jahiliya [période préislamique], elle nous montre une vie mystérieuse, aride, indifférente, ou comme indifférente, au fort sentiment religieux et à la passion religieuse qui dominent l’âme et la vie pratique [des hommes]. Sinon, où trouverait-on ce genre de choses dans la poésie d’un Imro-Ul-Qaisss, Tarfa ou Antara ? Donc n’est-il pas surprenant que toute la poésie préislamique soit incapable de dépeindre la vie religieuse de ces gens de la Jahiliya ?! 

Par contre le Coran représente pour nous autre chose : il nous représente une vie religieuse forte qui invite ses gens à la défendre autant que possible. »

Puis notre auteur s’en prend à ceux, parmi les Arabes et les orientalistes, qui conçoivent les Arabes comme des populations isolées et étrangères à l’espèce humaine. « Or ils [les Arabes] n’étaient pas isolés. Ils n’échappaient pas ainsi à l’influence des Perses, des Romains, des Abyssins, de l’Inde et des autres nations voisines. Ils n’étaient pas sans religion. Ils n’étaient ni ignorants ni insensés, ni vivaient dans l’isolement politique ou économique par rapport aux autres nations. Ainsi les représente le Coran. »

Comment est-il possible qu’il n’y eût aucune trace, dans cette poésie, de ce filon de la vie, de cette source intarissable où puisent la poésie et le savoir ?

Contrairement à cette poésie dite préislamique, aride et stérile, indifférente à la vie même des sociétés,  le Coran nous dépeint des populations où rien de ce qui est humain ne leur était étranger, c’est-à-dire il nous les dépeint en toute leur spécificité humaine.

Et Taha Hussein prouve ce qu’il avance en se basant sur maintes constatations (analyse comparative du contenu de la poésie et du Coran, incohérence qui veut que les Yéménites eussent la même langue que parlaient les Koraïchites, voire la même langue du Coran, la différence des dialectes arabes entre eux, et autres découvertes historiques et archéologiques récentes) or rien de ces différences ne transparait dans la poésie de tous les peuples qu’on retenait pour arabes du Yémen au sud jusqu’à la Syrie et l’Irak au nord de la péninsule arabe.

Le plus beau est que – comme le note Taha Hussein – ces mêmes inventeurs de la poésie préislamique reconnaissaient qu’il y avait une désunité entre ces populations, désunité qui aurait fait en sorte que chaque clan aurait eu sa langue, son dialecte, sa spécificité linguistique, alors que la poésie semble avoir été confectionnée dans une seule langue, sinon par un seul poète !

Une autre preuve du bien fondé de la théorie de Taha Hussein est que le Coran, à peine fut-il exposé à ces populations aux dialectes divers qu’il fut contaminé de leurs parlers. D’où les fameuses sept manières de lire le Coran ou les sept lectures du Coran.

Influences qui sont naturelles et nécessaires donc, mais curieusement la poésie préislamique est complètement épargnée de ces influences !

On nous a enseigné que la première référence ou autorité de la langue arabe est justement cette poésie préislamique où tous les termes du Coran trouveraient leur origine. Cela, pour démontrer que le Coran est avant tout arabe et que celui qui sait les retrouver est un érudit, pour servir des idées politiques ou de parti, ou enfin pour des motifs didactiques. Mais en réfutant l’existence de telle poésie, du coup Taha Hussein ôte à la poésie préislamique ce privilège, fait du Coran le premier référent, la première autorité linguistique et, en même temps, met à nu les imposteurs ou ceux qui profitent d’une telle confusion ou mystification.

Bien entendu, rien ne se crée ex nihilo, une poésie préislamique existait donc. Mais elle devrait être entièrement ou en grande partie ensevelie, perdue.

Ceux qui l’avaient cru ressuscitée, avaient peut-être, sans le savoir, créé un mythe fondateur. Et la réalité est toujours réalité et elle n’a pas à regarder les éléments qui la fondent : histoire ou mythe.

« Il semble que Imro-Ul-Qais eût excellé dans la description des chevaux, de la chasse, des cours d’eau et de la pluie.

Il semble aussi qu’il eût introduit beaucoup de choses qui n’étaient pas familières auparavant [aux habitants de l’Arabie].

Mais a-t-il dit ces choses dans ce poème qui est entre nos mains, ou les a-t-il dites dans une autre poésie qui est perdue et emportée par le temps et dont il ne reste plus que le souvenir, sinon des phrases courtes que les narrateurs ont prises, étoffées et composées en poèmes modernes, qu’ils ont coordonnées, fabriquées et attribuées à notre vieux poète ?

C’est ce que je crois, quant à moi. »

C’est ce que je pense moi aussi… jusqu’à preuve du contraire.  

 

Troisième point :

« Avec le Coran, l’élan de la poésie s’était affaibli pour des raisons objectives : les troubles sociaux et l’insécurité qui ont suivi cette révolution coranique, les guerres d’expansion plus tard et l’attitude du Coran lui-même envers les poètes et la poésie de la Jahiliya. » avais-je écrit… 

Mais ce n’est pas l’avis d’un autre grand critique égyptien Chawki Daif. En fait ce critique cite un passage d’Ibn Khaldoun qui affirmait dans sa célèbre Mouqaddimah la même thèse que j’affirmais dans le passage sus-cité.

« Les Arabes se sont détournés de la poésie au début de l’Islam en raison de ce qu’était venu les occuper en termes de religion, de prophétie, de révélation et de leur éblouissement par le style et l’organisation du Coran. Ils se turent alors et cessèrent de se mêler des rimes et de la prose pendant un certain temps. Mais la Révélation ne fut pas venue pour interdire la poésie et la prohiber. Le prophète, que Dieu le bénisse et lui accorde la paix, l’avait entendue et approuvée. Et dès lors les Arabes sont retournés à leur habitude de composer de la poésie. »

Mais, objecte Daif, si cela était vrai pour les croyants, il ne l’était pas pour les non-croyants. Et puis le reste et gros des tribus arabes ne s’étaient convertis à l’Islam qu’après la prise de la Mecque. Alors pourquoi ces gens, que le Coran et sa révolution n’intéressent point, pourquoi devraient-ils se laisser éblouir, voire berner, par une telle révolution dans laquelle ils ne voyaient qu’imposture et mystification ?

Pourquoi devraient-ils se laisser paralyser, catatoniser, par le charme d’un art qu’ils ne reconnaissaient pas, un art qu’ils ne trouvaient pas de leur goût et que leur sensibilité et culture répugnaient ?

Enfin ceux qui avaient vécu cette époque primordiale, étaient les mêmes personnes qui avaient vécu avant l’avènement de l’Islam.

Donc la production de la poésie arabe – eu égard aux réserves posées par Taha Hussein – n’a jamais eu de répit. Elle a continué à couler fraiche et généreuse. Plutôt elle s’est intensifiée et enrichie par les nouvelles thématiques et la nouvelle poétique que la situation coranique avait créées et mises à la disposition de leur génie et de leur sensibilité.

Et Daif dit encore : « Les livres de littérature et d’histoire sont pleins de la poésie écrite au début de l’Islam, et il s’agit d’une infinité de poèmes que nous rencontrons dans tous les événements de l’époque, il n’y a pas d’événement majeur sans que la poésie l’accompagnât, et le plus grand des événements fut le prêche du Messager de Dieu, qu’Allah le bénisse et lui accorde la paix, ... et beaucoup ont continué à faire de la poésie, dans cette ère aux évènements brillants, pour eux-mêmes et pour leurs tribus inspirés grandement par l’Islam et sa générosité. »

 

Abdelmalek Smari

 

(*)

  • تاريخ الأدب العربيّ – العصر الإسلاميّ – للدّكتور شوقي ضيف – دار المعارف – الطّبعة الثّالثة عشرة

Histoire de la littérature arabe – l’époque islamique – Dr Chawqi Daif – 13ème édition.

  • في الشّعر الجاهليّ – طه حسين – مطبعة دار الكتب المصريّة بالقاهرة – الطّبعة الأولى

De la poésie Jahilite – Taha Hussein – Imprimerie dar-el-koutoub el Misriya, Le Caire – 1ère édition

 

 

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