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BERBERICUS

Vues et vécus en Algérie et ailleurs. Forum où au cours des jours et du temps j'essaierai de donner quelque chose de moi en quelques mots qui, j'espère, seront modestes, justes et élégants dans la mesure du possible. Bienvenue donc à qui accède à cet espace et bienvenue à ses commentaires. Abdelmalek SMARI

La spontanéité déconcertante de l’âme ou Ecrire, pourquoi ?

  

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Cet écrit sous forme de lettre est une réflexion sur le devoir, le sens et le plaisir d’écrire.

Je l’ai écrit pour remercier Augusto Bianchi, promoteur du Prix Marisa Rusconi, et « Quelli del Giovedì » pour m’avoir assigné ledit Prix pour mon roman « Fiamme in paradiso » (*) 

Cher Augusto je t’embrasse avant le départ pour les vacances. Je l’ai déjà fait à paroles, mais comme on dit:  verba volant et … les écrits restent. 

Pour les écrivains, ne l’oublions pas, chaque manifestation de la vie douce ou amère, rose ou noire, est matière et prétexte à écriture et création.

Ecrire pour écrire n’a pas beaucoup d’importance si les mots, dans leurs efforts pour les fixer noir sur blanc les états d’âme et les événements de l’existence et en garder de beaux souvenirs, n’arrivent pas à arrêter le temps en défiant sa nature fluide, volage, fuyante qui entraîne l’âme humaine sans lui laisser le temps de reprendre haleine dans sa course folle, effrénée, vers la nuit de l’oubli éternel. 

Ah, le temps! Le temps finit évidemment toujours par exténuer cette même âme toujours en peine et la tuer en la condamnant en fin d’analyse à l’inertie, au néant.

Écrire pour écrire n’a pas de sens si la matière et l’astuce de l’intelligence sont incapables de donner forme à l’informe, d’humaniser ces monstres que nous appelons, par commodité et parfois par paresse mentale :  sentiments ou cette large gamme de couleurs et de nuances infinies de la condition humaine.

Écrire aura de l’importance seulement quand ça nous permet de scruter, pendant qu’ils sont en œuvre, les monstres meurtriers éparpillés dans notre âme, insaisissables, fougueux, méchants, inquiétants et magiques, et de leur assigner un nom. Car les noms sont plus dociles que les objets que leurs objets et en les domptant nous espérons dompter les choses et le monde

Les mots! Les mots sont comme du linge sale ou propre que nous étalons devant nous et voir s’il est à laver ou repasser et décider enfin dans le calme et la sereinité quoi en faire. 

Les mots sont comme ces nuages gris ou blancs que nous scrutons pour lire l’état des cieux:  les cieux de notre âme.

Les mots sont comme les sentiers de la nostalgie raides mais magiques que nous parcourons toujours avec l’étonnement de l’enfant qui a à peine appris à marcher.

Les mots sont ces endroits sacrés que nous visitons, angoissés et haletants mais toujours volontiers, avec la peur religieuse d’un vieux pèlerin.

Folle entreprise donc que celle de dompter les mots que, à chaque instant de la vie, notre sensibilité avec la complicité de la matière et l’astuce de l’esprit mettent au monde avec mille douleurs et leur choisissent le nid sans fond qu’est notre cœur.

Écrire aura un sens quand on réussit à se faire, soi même, yeux qui contemplent la vie et les choses de la vie à la lumière de la vérité et de la justice. 

Et quand-bien même cette lumière sera voilée par quelque mystificateur, les rayons de la vérité et de la justice finissent toujours par crever ces voiles infâmes.

Il faut être soi même non seulement yeux mais aussi lumière pour éclairer les sentiers sombres et indiquer le chemin à qui en a besoin.

Écrire ça sert donc à démentir les mystificateurs de l’histoire et de la mémoire humaine pour restituer à l’être son humanité. Être sensible ou intelligent ou moral ou juste ou libre signifie la seule et même chose: être humain. 

Écrire pour compléter l’incomplet ou rendre imparfait le complet, combler la faille insatiable du désir ou en attiser la flamme et la vie.

Écrire pour être témoin de l’époque, de ses coutumes, son esthétique, ses angoisses, ses espoirs, ses luttes pour la vie et la dignité.

Ecrire pour vivre et exercer son droit à la vie. Car aussi précaire soit-elle, la vie doit être toujours vigoureuse et vigilante puisqu’elle est toujours aux prises avec l’inertie des hommes et de la matière ; inertie dotée cependant d’un pouvoir inexorable corrompant et destructeur.

Écrire consiste à savoir cueillir le moment de sérénité de l’être, à savoir résister aux ténèbres quand  la nuit tombe sur nous et nous submerge de mille esprits méchants qui ne se lassent jamais de nous observer, de nous juger, de nous justicier.

Savoir résister quand les crêtes de l’inconscience nous chantent des berceuses et nous font croire que nous sommes loin des monstres qui nous habitent.

Savoir se tenir loin de l’agitation fanfaronne et stupide du troupeau assoupi, abattu, par les courants ronronnants et fatigués du jour qui vont se déposer en lambeaux de cauchemars dans nos entrailles gênant la danse joyeuse de notre cœur, atelier de musique et de poésie.

Savoir résister quand les flammes de l’arrogance et de la médiocrité humaine brûlent jusqu’à la cendre de nos vanités du jour laissant transparaître la fraîcheur tendre d’une ombre vert-bois où flambe un métal pur et noble comme la liberté.

Savoir résister quand le flux crache de son propre sein les baves impures laissant transparaître un fond limpide où évolue une symphonie de splendeurs d’une faune saine et d’une flore vierge.

Ecrire c’est savoir chevaucher les vents des tempêtes hurlantes qui paralysent le dragon de l’égoïsme et de la tristesse et l’emportent très loin au-delà des monts et des horizons libérant le bleu du ciel et le sourire du soleil.

Ecrire c’est chasser la tristesse et l’ennui de la solitude comme le printemps chasse l’hiver du froid et des moisissures avec un sceptre de fragrances et de chaudes lumières.

Écrire c’est communier avec les âmes vives et sensibles en aimant leurs désirs, comblés ou avortés, gravés pour toujours sur les tablettes d’un marbre blanc avec des caractères d’or.

Oh écrivains ! Oh poètes ! Âmes justes et sensibles, amants d’une poésie nommée vie, vous qui craignez l’indifférence comme on craint la mort, vous savez très bien – n’est-ce pas ? – ce qu’écrire veut dire…

Écrire ça signifie réhabiliter l’honneur perdu des opprimés dont la voix est éternellement étouffée mais qui reste une source inépuisable des belles rébellions. Ecoutons-les donc, ces damnés de la terre, et diffusons leur parole.

L’entreprise est difficile mais possible grâce à l’élégance de notre sensibilité et la justesse de notre engagement.

Rappelons-nous et rappelons-le aux âmes orphelines et solitaires que la musique peut jaillir de derrière l’apparence scandaleuse de la matière sourde, de derrière l’enfer noir de l’anonymat et de l’indifférence.

Elle peut jaillir de l’infiniment petit, de l’atome et de la molécule. Elle peut nous tomber du ciel là où courent les astres. Elle peut fleurir avec les patientes plantes…

Elle peut tout simplement nous parvenir des peuples écrasés mais toujours embellis de colère, de rébellion, d’espoir et de féroce amour pour la liberté.

Écrire c’est sculpter la dignité dans la roche indestructible du destin de l’enfant de l’homme avec la force rouge de la lave des magmas.

Ecrire c’est affronter l’arrogance d’une hydre multi-têtes: le bouclier spatial, la dérive de l’Alliance atlantique, la trahison de Rio et de Kyoto, l’usure légalisée du F.M.I. et de la Banque mondiale, la fabrication et le trafic d’armes, la traite des Blanches et des Noirs, le commerce des organes, le vols des enfants pauvres par les perfides O.N.G. de ladite charité et de l’hypocrisie, la voracité des multinationales...

C’est dire à cette hydre terrible et stupide : « Ça suffit avec le mensonge! Ça suffit avec la mystification! Hydre, toi qui sèmes partout misères et guerres, qui verses partout larmes et sang, qui laisses partout orphelins et martyrs, laisse-nous un peu tranquilles… ! »

Écrire c’est plaindre la poignée des soi-disant puissants du monde qui sont incapables paradoxalement de défendre leur propre ghirba quand la Dame des destins s’en prend à eux… et elle s’en prendra à eux!

Ecrire c’est plaindre ces froussards inconscients - qui pullulent dans les laboratoires et les bases de la terreur à Los Alamos, à Londres, à Paris ou à Moscou - qui recourent lâchement à une armada apocalyptique pour semer la mort et la destruction dans les pauvres poulaillers qu’on appelle par charité et hypocrisie : Somalie, Yougoslavie, Afghanistan, Irak ou que sais-je encore... ?!

Plaindre ces gens arrogants aux pieds d’argile est la moindre des gentillesses qu’une âme juste et libre peut accorder, non pas par indulgence mais par indifférence, à cette « parodie de la puissance ».

Ecrire c’est plaindre ces va-nu-pieds, ces bêtes clowns, ces bouffons impotents… savent-ils d’ailleurs qu’en ça ils ressemblent à un clochard de 80 ans qui tantôt traîne un chariot inerte d’un quintal d’ordures et d’objets inutiles et tantôt le tire en défiant les looongues rues de Milan ?!

Écrire c’est, finalement, suivre les contorsions et les turbulences de l’irrépressible âme qui joue infatigablement la belle et complexe comédie de la joie et de la douleur et qui ne craint pas de trahir Éros pour Tanatos et vice versa. 

Écrire c'est cueillir la masse brute et la débarrasser de ses luxes et ses laideurs qui lui enombrent l'essence et la candeur.

Écrire c'est façonner le vide après l'avoir meublé de sens et de beauté; c'est mettre d'accord Léonard et Michelange.

Écrire c'est fondre en un les esprits, appremment inconciliables, de Léonard et Michelange.

Écrire est un chant sans lequel la vie serait une médiocrité, un ennui continu, qui nous ronge l’âme, et ce serait alors l’angoisse, la perdition, la faillite… 

À Quelli del Giovedì, merci de la part de la spontanéité déconcertante de l’âme !

 

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(*) Suivra dans quelques jours le texte motivant l’assignation du prix.

 

Smari Abdelmalek

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