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BERBERICUS

Vues et vécus en Algérie et ailleurs. Forum où au cours des jours et du temps j'essaierai de donner quelque chose de moi en quelques mots qui, j'espère, seront modestes, justes et élégants dans la mesure du possible. Bienvenue donc à qui accède à cet espace et bienvenue à ses commentaires. Abdelmalek SMARI

Journée de la mémoire : des Fumades à l’holocauste ou Comment résister à l'énorme zizanie érigée en vérité absolue

 

 

« Je sais, alors que Othello est en train de tuer Desdémone,

il n'arrive jamais jamais au spectateur de se lever de son

fauteuil et se précipiter à sauver la malheureuse... »

Francis Jeanson




Qu'est-ce que la Fumade?

Lisons le compte rendu de la « fumade » ordonnée par Pélissier in « Lettres d'un soldat » cité en note au pied de la page 41 du livre « Algeria fuorilegge » de Colette et Francis Jeanson - Feltrinelli, Milan 1956 - (titre original « L'Algérie hors la loi »):


« Quelle plume saurait décrire ce cadre-là? Voir au cœur de la nuit, au clair de la lune, une partie des soldats français occupés à alimenter un feu d'enfer. Entendre les gémissements sourds des hommes, des femmes, des enfants et des animaux; le craquement des roches calcinées qui s'effondrent, et le continuel crépitement des armes à feu.

Cette nuit-là eut lieu une terrible lutte d'hommes et d'animaux. Le lendemain matin, quand on a essayé de débarrasser l'entrée de la caverne, un spectacle horrible se présenta au regard des assaillants.

Moi j'ai visité les trois grottes et voici ce que j'ai vu: à l'entrée gisaient bœufs, ânes, moutons; l'instinct de conservation les avait poussés vers l'embouchure de la grotte pour respirer l'air qui manquait dedans. Confondus parmi les animaux et amassés sous leurs carcasses, il y avait des hommes, des femmes et des enfants. (…)

Les grottes étaient immenses; nous avons compté 760cadavres; seulement une soixantaine de personnes en sont sorties, mais plus mortes que vives... »


De la journée de la mémoire; Hommage aux victimes de l'holocauste...

Le 1er novembre 2005, l’Assemblée générale des Nations Unies, en adoptant par consensus un projet de résolution « Mémoire de l’holocauste », présenté par le représentant d’Israël et parrainé par les représentants de 104 États membres, a proclamé le 27 janvier " Journée internationale de commémoration en mémoire des victimes de l’holocauste ".


et aux Justes de France
En 2007, à l'initiative de la Fondation pour la mémoire de la Shoah et de sa présidente, Simone Veil, la célébration du 27 janvier a été précédée en France par un hommage solennel rendu aux 2 740 Justes français reconnus par le Mémorial Yad Vashem.

Le 18 janvier Jacques Chirac a inauguré une plaque commémorative rendant hommage aux Français qui ont sauvé des milliers de Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale.
Qui sont ces Français sensibles et justes ?

Jacques Chirac en a parlé au Panthéon le 18 janvier 2007 et en a bien décrit le noble acte « Sous la chape de haine et de nuit tombée sur la France dans les années d'occupation, des lumières, par milliers, refusèrent de s'éteindre. 

Nommés « Justes parmi les nations » ou restés anonymes, des femmes et des hommes, de toutes origines et de toutes conditions, ont sauvé des juifs des persécutions antisémites et des camps d'extermination. Bravant les risques encourus, ils ont incarné l'honneur de la France, ses valeurs de justice, de tolérance et d'humanité.
[...] Aujourd'hui, pour cet hommage de la nation aux Justes de France, reconnus ou anonymes, nous sommes rassemblés pour évoquer notre passé, mais aussi pour enrichir notre présent et notre avenir. « Quiconque sauve une vie sauve l'univers tout entier », dit le Talmud, devise qui orne la médaille des Justes. Il faut en comprendre toute la force : en sauvant une personne, chaque Juste a en quelque sorte sauvé l'humanité. Cette mémoire, soyez-en certains, soyez-en fiers, perdurera de génération en
génération [...] »

Espérons-le bien ; de nouveaux persécutés, depuis, ont été inventés et seront inventés car, semble-t-il, le pouvoir du capital et la soif de dominer ne puissent s’en passer !!
« Ces Justes n'ont pas, comme les déportés, parlé avec la mort, dit Charlotte Delbo, ils lui ont arraché des vies humaines. Agissant ainsi, ils ont simplement été des hommes normaux, pour lesquels être un homme tient à la capacité à aimer ce monde et à aimer les autres. […]

Il faut que, le sachant, les générations nouvelles s'imprègnent de cette vérité, afin d'être à même de faire face aux barbaries toujours renaissantes et, comme nous l'avons fait, gardent l'Espérance. »

Pour ces citations, Cfr

http://www.crdp-reims.fr/memoire/informations/actualites/27_janvier.htm#conseileurope

L’Algérie fête-t-elle la journée de la mémoire ?

L’Algérie fête-t-elle la journée de la mémoire ? Ou bien a-t-elle éradiqué de sa mémoire les frères et sœurs de ses propres enfants, ses autres enfants, ceux de confession juive ? Les Algériens connaissent-ils cette journée ? Si oui qu’est-ce qu’ils en pensent ?

Mais tout d’abord, très cher Berbericus, qu’est-ce que c’est que cette journée ?

La journée de la mémoire a été instituée sur proposition internationale (A.G. de l’O.N.U.) de déclarer le 27 janvier comme journée de commémoration de l’holocauste des Juifs victimes du nazisme germanique, du fascisme italien et du collaborationnisme français et de celui des autres nations nazi-fascistes. Cette journée a été instituée aussi à l’honneur de ceux qui en risquant leurs propres vies ont tenté de protéger les persécutés.

La date du 27 janvier a été retenue car elle renvoie à la date de la découverte, par les troupes soviétiques marchant sur Berlin, du camp de concentration d’Auschwitz; bled où les soldats de l’Armée rouge dévoilèrent au monde entier l’horreur du génocide nazi, la Shoah, l’extermination systématique des Juifs en Europe et partout où la main des fascio-nazis-collaborationnistes pouvait arriver.

Cette journée est célébrée - Notez-le bien, cher lecteur berbericus - par l’Allemagne même (!), l’Italie, la France et le reste des pays de l’Europe et par d'autres pays encore amis d’Israël et des Juifs en général ainsi que de l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations Unies.

Ironie du sort, c’est chez ces mêmes nations - qui furent à l’origine de cette charcuterie universelle - qu’on note le plus d'initiatives, de ferveur et de constance dans la célébration de cet épisode néfaste de l’histoire de nos temps modernes, de notre siècle !

Et nous, Algériens, qu’attendons-nous pour rendre hommage aux victimes de la Shoah ? Comment serions-nous crédibles - si nous taisions, oubliions ou niions les souffrances des Juifs durant cet épisode funeste de notre siècle - quand nous allons raconter au monde les souffrances que nous avions endurées par les mains des colons français en Algérie, les horreurs des fumades, les expropriations, les famines, les répressions, les déportations, les exactions, les spoliations de tous les droits humains, les 45.000 personnes mortes de Mai 45, du million et demi de martyrs de Novembre…?

Comment osons-nous raconter nos chagrins et l’injustice de l’histoire contre nous, alors que nous taisons, oublions ou nions la souffrance des Juifs. Oui des Juifs, car nous sommes solidaires avec les peuples opprimés et nous l’avons déclaré.

N'avons-nous pas dénoncé (et nous le faisons encore) le génocide des Amérindiens, le massacre et la traite des Noirs, la souffrance des Palestiniens, des Irakiens et des autres damnés de la terre?

Et pourtant l’Algérie ne compte pas parmi ses enfants Amérindiens, Noirs, Palestiniens ou Irakiens ! En revanche elle avait eu et a des enfants qui sont Juifs ! Et si nous ne le faisons pas pour les Juifs des autres nations, faisons-le au moins pour nos frères juifs, fils et filles, aussi légitimes que nous, de notre Algérie. Faisons-le et si nous ne le faisons pas, d’autres le feront sans nous. Et ils sont en train de le faire.

Ainsi encore une fois nous raterions le train de la modernité, car celle-ci ne signifie pas seulement se barder de jeans et de portables ou se cuirasser dans des 4X4.

La modernité ne signifie pas seulement savoir calculer la course des astres ou le poids des atomes et des molécules.

Elle ne signifie pas, ou pas seulement, avoir la capacité de réduire l’espace physique en usant des avions et des fusées, non!

Ou, dans une certaine mesure, c'est ça la modernité mais c'est aussi (condition sine qua non) et surtout être capables d'abattre nos préjugés de haine, nos égoïsmes et nos visions étriquées et malveillantes pour connaître nos prochains, les respecter et, pourquoi pas, les aimer.

Si nous ne le faisons pas nous serons des minables et l’histoire et les hommes nous jugeront et nous isoleront encore davantage.


Jusqu'à quand?!

Jusqu’à quand permettrons-nous de rester encore à pâtir notre schizophrénie historique ? Jusqu’à quand demeurions-nous encore morcelés et mutilés de notre histoire ?

Ou bien sommes-nous trop paresseux pour pouvoir embrasser toute la gamme des richesses que nos ont laissées en héritage nos ancêtres ?

Tout de même! Ne soyons pas si ingrats que ça: nos aïeux ne nous ont pas transmis que des anti-valeurs, que de l'égoïsme, que de l'irrespect et des autres préjugés!

Jusqu’à quand continuerons-nous de snober des pans entiers de notre culture conçue et réalisée avec soin et amour par les hommes de notre terre et leurs siècles ?

Pourtant ce sont là des éléments fondateurs de notre identité, de notre dignité, de notre âme, de ce que nous sommes !

L’historien Romain Rainero et l’écrivain Pierre Fréha relèvent que les Indigènes musulmans avaient tu leur malheur, pourtant inconsolable, pour protester contre une certaine France (la même que Francis Jeanson appelle Celle de la grandeur française) pour avoir infligé à leurs frères Indigènes juifs, durant la terrible période Vichy, l'horreur des déportations et de l'extermination qu'on sait aujourd'hui.

Qu’est-ce qu’il nous empêche de le faire aujourd’hui où l’on n’attend pas de nous de prendre des armes et aller risquer nos biens et notre vie pour défendre cette partie de l’humanité; mais seulement d'être attentifs à un fait historique de grande importance (le génocide des Juifs en l’occurrence), d’être respectueux, de rendre hommage à la mémoire des morts victimes de la haine raciale et de l’injustice?! Et dire qu’aux pays même des persécutants, Allemagne en tête, Italie et France il y a eu des justes qui ont essayé d’arracher à la mort ce dont ils ont pu arracher.

Leurs descendants le prouvent aujourd’hui encore où ils se sont empressés à répondre à l’appel de la conscience internationale d’instituer une journée de la mémoire où l’on rappelle à l’homme sa précarité morale. Mémoire sans laquelle l'homme serait de facile rechute dans les fanges du mal et de la cruauté insoutenables, avilissants et meurtriers.

Donc il ne doit y avoir aucune excuse pour dire que ça ne nous concerne pas puisque ça ne nous a jamais concerné auparavant et ça n’a jamais fait partie de nos traditions… alors que l’histoire est ici à nous prouver le contraire.

Quant à ceux qui ont hérité les effets dévastateurs de la zizanie des égoïstes colonialistes (unique, vrai et solide bienfait de la colonisation française en Algérie), nous leur disons qu'ils se trompent quand ils considèrent les Juifs d'Algérie comme des corps étrangers, nuisibles et sans aucun droit de « la cité » (pourtant leur cité). Et, dans la sérénité et avec indulgence, nous devons enseigner à ces indifférents (comme les aurait appelés Antonio Gramsci) à respecter leurs frères, s'ils veulent être respectés par ces frères mêmes.


Corrompu, notre imaginaire aussi?

Mais nous, Algériens non-juifs, nous avons oublié jusque dans la fiction de nous rapprocher de nos frères juifs, enfants légitimes de notre Algérie, à tel point qu'une histoire d’amour entre un Musulman et une Juive ou vice versa, par exemple, nous paraît impensable et serait pour notre entendement plus loin de la plus lointaine des étoiles! Vraiment, une histoire d’amour entre un Musulman et une Juive serait incroyable!

Nous confirmerions par là tout simplement le public dit occidental dans l’image qu’il s’est fait de nous et de notre culture faite d’incompréhension et de paresse mentale.
D'autre part, il est désormais bien établi dans l’opinion publique mondiale que le Juif ne devrait jamais être d’accord avec le Musulman.

Même dans notre imaginaire, nous autres dits Arabes moyens, sévit un préjugé qui nous commande de « manger à leur table mais de ne jamais partager leur lit » !

Même les mass média dominants ne ratent pas ce train de mystification et de zizanie; bien au contraire ils ne cessent de l’alimenter de haine et d’injustice entre les frères issus de la même patrie (pas seulement en Algérie : ainsi en est-il dans tout le monde musulman).

Quand un chef politique arabe cherche à se rapprocher des Israéliens ou de les comprendre, les fanfares occidentaux, semeurs de zizanie et de haine, le considèrent comme un cynique manœuvrier. Et les Arabes ? Les Arabes le considèrent comme un traître, tout simplement!

L’on comprend les desseins des occidentaux et les bénéfices qu'ils comptent tirer d'une telle propagande (comme par exemple tenter de faire oublier leur responsabilité de l'extermination du peuple juif en projetant et imputant leur antisémitisme aux Arabes et Musulmans en général; ou bien encore accaparer le génie juif, quand ils considèrent les Juifs comme un peuple entièrement occidental, malgré la très grande différence entre les cultures des uns et des autres.)

Mais les Arabes et les Musulmans, que gagnent-ils à perroqueter cette infâme propagande et à faire leur l'antisémitisme? Une guerre des pauvres? Non, plutôt une guerre entre faibles. Car quoi que l'on dise du pouvoir des Juifs, il reste encore précaire et les Juifs sont toujours à la merci de ces mêmes puissances qui, seulement hier, avaient tenté de les exterminer.

Toutefois ce qui étonne le plus c'est que ces Arabes (musulmans) - qui sont eux-mêmes des sémites et partagent plusieurs de leurs caractéristiques culturelles et jusqu'à leurs traits physiques avec les Juifs - devraient exclure de leur fraternité les Juifs et s'exclure par là même de la barakah du génie de ce peuple.

Pourtant, matin et soir et au cours des années, ils ne cessent de lire le Coran qui leur montre par l'exemple et la prédication l'art d'être reconnaissants et respectueux envers ce peuple précurseur du Monothéisme et de tant préceptes de l'Évangile et du Coran!

Non, cher Berbericus, il n'y a pas d'autre cause à ton aveuglement moral en dehors de ton aliénation et de la zizanie coloniale.

Bien sûr il y a aussi une part non indifférente de responsabilité des musulmans algériens: l'ignorance de leur histoire, la paresse mentale, la raison grégaire et l'arrogance.

Cet état de choses, cette dégénérescence morale, pourrait s'arrêter et même invertir la direction de sa course, si seulement les mass média se lassaient un moment et s'arrêtait de servir l'impérialisme des États (dont le credo est divide et impera) et l'égoïsme des individus.

Oui si les mass média se mettaient vraiment au service de la vérité, en nous donnant des informations objectives au lieu de nous tromper avec des mystifications et des mensonges, ils rendraient plus facile la coexistence non seulement entre Juifs et Musulmans algériens mais aussi entre tous les peuples de la terre... Alors non seulement l'écriture d'une mais de beaucoup d'histoires d'amour entre les Juifs et les Musulmans serait possible. Amen.


Comment oublier?!

Cher Berbericus tu vas raconter au monde et à l'humanité entière ce que la France coloniale avait fait des Indigènes de ton Algérie et tu veux que le monde et l'humanité entière te croient, n'est-ce pas?

Sache que seuls les Justes te croient. Tu veux un exemple de ces Justes? Je t'en donne deux: Colette et Francis Jeanson.

Mais, toi, t'es-tu demandé si tu fais partie des Justes?

Crois-tu aux malheurs des autres, tous les autres, qui souffrent ou qui avaient souffert?

Que penses-tu de la Shoah, par exemple? T'inclines-tu devant la mémoire de ses victimes? Ou bien veux-tu qu'on s'incline seulement devant la mémoire de tes souffrances; et alors tu ne serais qu'un égoïste dévergondé?

Donc, cher berbericus, tu cries au monde et à la face des hommes, ce que ces deux Justes (Colette et Francis Jeanson fille et fils de l'autre France, celle des lumières et des droits de l'homme) avaient crié avant toi: Comment oublier cette autre nuit de l'horreur ?!

(Les passages entre guillemets, qui suivent, sont extraits du livre “Algeria fuorilegge”).


En effet, comment oublier « l’humiliation de toujours, l’humiliation totale (…) éprouvée par la totalité de la population. Ces hommes et ces femmes [Algériens et Algériennes] que là-bas, souvent et volontiers, sont décrits comme dangereux, perfides, paresseux ou arriérés… » ?! p. 15-16


Comment oublier « une troupe sortie d’Alger durant la nuit du 6 avril 1832, surprit aux premières lueurs de l’aube la tribu en plein sommeil dans ses tentes, et en égorgea tous les membres, les malheureux El-ouffias, sans leur laisser même pas le temps de se défendre. (…)

Au retour de cette honteuse expédition, nos chevaliers portaient les têtes des Indigènes sur la pointe de leurs lances » ?! p. 31


Comment oublier « tout le bétail fut vendu à l’agent consulaire du Danemark. Le reste du butin on l’exposa au marché de la porte Bab Azzou (Azzoun ?). On pouvait y voir des bracelets de femmes qui entouraient encore les pouls coupés, et les boucles d’oreilles accrochées aux lambeaux de chair. La recette des ventes fut ensuite partagée entre les égorgeurs…

Le soir de cette journée-là, qui restera pour toujours néfaste, la police ordonna aux Maures d’Alger d’illuminer leurs boutiques en signe de joie. » ?! p. 31


Comment oublier « Notre plus belle razzia aux dépens des Ouled Nail [qui] nous a procuré 25.000 moutons et 600 chameaux chargés de butin. Les simples soldats auraient du recevoir, comme unique quota dont ils ont droit, environ 25 ou 30 francs par tête. Notre général a préféré empocher tout ou presque. (d'Hérisson) » ?! p. 39


Comment oublier «Je lui fis couper la tête et la main gauche, et j'arrivai au campement avec la tête empalée sur la pointe d'une baïonnette et la main accrochée à la baguette d'un fusil. Ensuite tête et main furent adressées au général Baraguay d'Hilliers qui était dans sa tente et qui en était très contents, comme tu peux imaginer...(Montagnac, Lettres d'un soldat.) » ?! p. 39


Comment oublier l'arrogance mesquine de Rovigo dont le besoin vital fut « la plus belle mosquée de la ville pour la transformer en un temple du dieu des Chrétiens. » ?! p. 53


Comment oublier «la terrible famine de 1867, qui faucha 500.000 victimes parmi les musulmans (et les Juifs aussi, ajouterais-je) » ?! p. 66


Comment oublier que jusqu'à nos jours les têtes des martyrs de l'insurrection de 1849 des Zaat'cha (Cheikh Bouziane, son fils et Moussa Ed-Derqaoui) sont prisonnières du musée anthropologique de Paris?! (Cfr. le quotidien algérien El-khabar du 08-05-09)


Il va de soi qu'avec ces citations macabres, je ne voudrais nullement hausser le cœur des lecteurs ni inviter les héritiers des victimes à en vouloir aux descendants des bourreaux, ni aux premiers à en vouloir à la France car ce serait alors un acte aussi infâme que ceux des féroces officiers conquérants de l'Algérie, “Les dignes héritiers de Bugeaud, les Pélissier, Saint-Arnaud, Changarnier, d'Hérisson, Montagnac, Lamoricière, Cavaignac...” non!

Je voudrais seulement dire que l'oubli est impossible, car il dépend de nos viscères, mais le pardon est une exigence morale car il est du domaine de la volonté.

Je voudrais dire à ceux et celles parmi nous, Algériens musulmans - qui nient encore le calvaire de leurs frères juifs -, comment se comporteraient-ils si quelqu'un niait l'existence des fumades, des déportations, du génocide des Algériens planifiés et exécutés avec sang froid durant les cent trente deux ans des ténèbres coloniales.

Enfin je voudrais inviter les Algériennes et les Algériens au nom de leur damnation même de rendre hommage aux victimes de la Shoah. Car être un homme tient à la capacité à aimer ce monde et à aimer les autres.


Du « Vieil Alger » de Pierre Fréha – Ed. Orizons, Paris 2009

A propos de nos frères juifs, j’ai lu dernièrement le roman de ce fils d’Algérie et je l’ai trouvé plein de nostalgie, d’amour et de respect pour notre délicieux pays (qui est le sien aussi).

Et alors j'ai voulu parler moi même de son livre et des sensations qu'il a suscitées en moi et des idées et des mots qu'il a imprimés dans mon cœur.

Puisque c'est d'exil que nous aimons parler dans la vie, son livre en a parlé. Et parlons-en nous aussi.

Il y a quelque temps j’ai commencé à sentir le poids pesant et fastidieux de la ghorba, bien que ce fût moi qui avais cherché cette situation d’éloignement et d’exil.

Je vis désormais comme un vraisemblable exilé avec tout l’ambaradam des sentiments fort désagréables de nostalgie, de solitude, de culpabilité, d’incompréhension, d’affolement, d’inutilité et encore de nostalgie et de nostalgie encore et encore…

Bien sûr je n’arrive peut-être pas au degré de la nostalgie que le roman de Fréha cherche à décrire et qui, je crois bien, ne peut être que celle de l'auteur lui-même. Mais éprouver une sensation, c'est toujours subjectif, en ce sens qu’elle sera inquantifiable : si on est trahi, on se considère avec toute la légitimité du monde comme le plus trahi parmi les trahis. Sommes-nous déçus? Il ne saurait être au monde de plus déçu que nous… mais que ça ne nous empêche pas de demeurer frères et sœurs, dans la nostalgie et dans les larmes…

Donc puisque je suis exilé, j’aime écouter parler du pays qui me manque, du pays que j’aime, du pays pour qui mon cœur bat et frémit. Et le livre de cet Algérien éloigné m’en a parlé assez et bien et m’a invité à lire encore ses autres livres…

La lecture de “Vieil Alger” est tendre non pas parce qu’elle nous dorlote, mais parce qu’elle nous parle d’une manière soft de nous, de notre mémoire, de nos rêves et de nos soucis aussi. Elle ne théorise rien et ne nous réduit donc à aucune abstraction. Elle nous accepte entiers et tels que nous sommes, nous comprend, ne nous juge pas. Bien au contraire elle nous restitue notre humanité que nos bêtises nous font perdre souvent…

Ce livre m’a appris tant de choses sur ce que j’ai cru avoir été jusqu’ici « ma » culture ; et il a réveillé en moi tant d’autres, encore, ensevelies dans les plis de l’oubli ou de l’indifférence. Ils m’a aussi ouvert les yeux sur de nouveaux « possibles »…

D'abord, il m'a rappelé la naturalité avec laquelle mon père relatait l'histoire de confection de son premier costume par un tailleur juif de Constantine.

J’ai revécu ensuite des scènes d’enfance où mes grand-parents, mes vieilles tantes et voisines venaient chez nous de Constantine chargés d’histoires à nous raconter sur les Kabyles de Tizi et les Juifs de Rue Thiers et de la haute Casbah - leurs voisins ou amis -, sur leurs langues respectives, leurs mœurs, leurs cuisines, leurs modes de vivre et de se rapporter avec leurs voisins et compatriotes.

Certains nous faisaient part des blagues ou des scènes réelles où quelques idiots avaient trompé des Juifs au marché… ces idiots, qui s'ignoraient, se croyaient seulement arabes, seulement musulmans et, pire encore, uniques Algériens

Ils étaient mus évidemment par l’ignorance et l’hostilité atavique… ils ignoraient, les malheureux, que souvent la victime les découvrait, les dénonçait, les couvrait de ridicule et les mettait dans des embarras de conscience durables.

Ils étaient mus aussi, quelquefois, par l’excès de zèle dont le roman de M. Fréha parle et dénonce ; effet de cette zizanie que le colonialisme a réussi quand même à semer et cultiver entre indigènes de la même chair, du même sang, de la même sensibilité, de la même histoire, de la même origine commune des langues et des confessions.


Notre école

Notre école a fait le reste ; elle nous a enseigné que les Turcs sont des amis sauveurs et qu’il serait ingrat de notre part de ne pas reconnaître leur dû : le fait d’avoir fait de nous une nation et surtout un territoire.

Notre école toutefois ne nous a pas raconté les affres de l’arrogance et l’abjecte immoralité de ces mêmes Turcs. Elle nous dit par contre qu’ils étaient des frères musulmans qui nous enseignaient que le paradis tant louvoyé, tant honni, tant désiré, résidait à l’ombre des sabres, les leurs, en tombant dans leurs champs d'honneur.

Et, cela dit en passant, franchement jamais l’expression « frères musulmans » n’a été aussi douce et belle et n’avait jamais sonné à mes oreilles aussi authentique et sincère comme dans ce roman, « prononcée » par la plume de ce très sensible Algérien.

Les mots sont beaux quand ils transcendent le connu, transgressent les tabous, nous ouvrent les portes qui donnent sur le cœur de l’Autre et nous invitent à fraterniser.

Célébrer la fraternité entre les enfants d’une même mère est banal ; célébrer celle entre les enfants de deux mères serait épatent car ce serait nouveau, ce serait une rupture de la routine bête, laide et cruelle, ce serait un saut courageux dans l’inconnu, ce serait abattre les barrières et élargir les frontières de l’amitié et de la solidarité humaine et, si possible, entre les vivants…

Notre école (Ici, j'exclus mon prof d'histoire-géo au lycée) ne nous a pas dit que les Turcs avaient des pratiques sadiques et qu’ils étaient comme tous les dominants : injustes, égoïstes et opprimants.

Notre école taisait, parce qu’elle les ignorait, les assertions d’un Ibn Khaldoun qui donnait une description d’une fidélité photographique de l’arbitraire qui avait toujours animé les princes et les puissants dans son temps et les différents abus de pouvoir…

Notre école nous présentait les Juifs, par contre, comme des êtres sans autre loi que celle de comploter contre l’Arabe et le Musulman et d’adorer le veau d’or… comme si le reste des mortels n’en raffolaient pas eux aussi, peut-être outre mesure !

Pourtant, au moins pour ce qui nous regardent en tant que musulmans algériens, nous ne cessons de rabâcher les passages coraniques qui nous rappellent à l’agacement la foi limpide d’Abraham et les tables de Moïse qui devraient nous démentir et nous faire sortir de notre délire.

Notre bréviaire de préjugés nous présentait les Juifs comme de biscornus sans orgueil et sans jalousie pour leur culture… inepties que ce roman, le bon sens, l’humilité et le génie indéniable des Juifs, non seulement démontaient avec tact et force mais nous invitent avec simplicité et combien de pertinence à être décents, respectueux, raisonnables et justes…

Notre école ne croyait pas à la bonne fois et au droit de nos concitoyens juifs d’être algériens mais elle croyait, par contre, à l’incommensurable pouvoir d’un souffle d’éventail, à la fable du complot du siècle(!) ourdi par deux commerçants juifs qui d’ailleurs n’étaient point aussi puissants que ça.

Notre école ne savait-elle pas qu’au temps de Hamdane Khoudja (comme l’atteste ce dernier) Juifs et Musulmans d’Algérie, s’étaient serré les coudes et s’étaient montrés solidaires et frères face aux désastres que la prise d’Alger avait provoqués… ?

Ne savait-elle pas, notre école - et les semeurs de la zizanie aussi -, que s’il en était ainsi des relations entre ces frères divers, cela signifie qu’ils avaient toujours été frères et qu'ils avaient toujours agi solidairement d’une manière spontanée. Autrement il ne leur serait pas arrivé à l’esprit de s’organiser de la sorte au lendemain de la prise d'Alger ? D’ailleurs ce livre a bien montré cette mine précieuse de solidarité et de compréhension entre Algériens.

Quant à nous (les uniques Algériens, les seulement Berbères, les seulement Arabes... les seulement progressistes ou les Musulmans) - stupidité, ignorance et paresse mentale aidant – nous ne faisons que croire à ces salades, alors qu'il aurait valu mieux pour nous chercher plutôt à épouser le raisonnement raisonnable, clinique, personnalisé et honnête (comme nous le faisons entre nous) … connaître personnellement les autres est une forte protection et une solide garantie contre la méfiance et la peur que nous inspire l'ignorance de l'autre.

Le camp traditionaliste des Juifs algériens reproche au camp francisé, de « s’être arraché le turban – lit-on dans ce roman -, de s’être déshabillés et de s’être mis nus, de porter leurs habits pour plaire au camp français. »

Je crois que la plupart de leurs frères musulmans avaient eu la même réaction pour combattre, eux aussi, la francisation de leurs mœurs « authentiques » face au zèle de l’aliénation que montrait la minorité restante des veste-tounées (goumiya avant le terme).

J’irais même jusqu’à dire que cette position, pour l’authenticité et contre la francisation, était une arme commune dans la main des Algériens (juifs et musulmans), dans leurs tentatives de contraster la saigne de dignité et d’authenticité qu’avait provoquée la greffe catholico-française dans l'arbre de leurs mœurs et de leurs traditions.

Et s’il semble que seuls les Juifs, ou seuls les Musulmans (cela dépend du camp) y avaient réagi ou aussi succombé, c’est, d’un côté, par explication après coups. Car la zizanie coloniale eut déjà conquis et habité les cœurs des Indigènes et commencé à produire ses effets dévastateurs sur leur fraternité que les siècles avaient tissée avec une longue patience non seulement entre Juifs et Musulmans mais aussi entre Berbères arabophones et Berbères berbérophones.

De l’autre côté, il est évident que les deux groupes confessionnels qui formaient le tissu algérien se comportaient, chacun, suivant ses sensibilités propres et ses spécificités culturelles.

Il faut ajouter à ça enfin les différences individuelles à l’intérieur de ces groupes mêmes qui font que les destins s’entrecoupent, se croisent, s’entrechoquent ou convergent les uns avec les autres, selon la culture personnelle de l’individu, ses choix, ses intérêts, ses convictions qui sont toujours plus ou moins indépendants de la personnalité et de l’idéologie du groupe auquel cet individu appartient.

L’on voit à travers ce beau livre se profiler de nouveau, comme ressuscité, ce destin commun des Algériens (touts frères confondus), que l’histoire récente de l’Algérie, tourmentée et violée de toutes parts, occulte ou falsifie.

Qui sait ? Peut-être qu’un jour cette entente fraternelle entre les Algériens du terroir et ceux de la diaspora reviendra. Entente, nettement et sobrement décrite par le roman, qui suscite dans le cœur une beauté rare et une joie nostalgique.

La scène du comportement des Ioldach, ces soldats turcs, sodomistes réveille chez le lecteur conscient des vérités que l’histoire indique mais que l’habitude et la mystification ont endormies pour des lustres.

Et c'est naturel: là où sévissent l’oppression et l’injustice, meurent la morale et l’authenticité et prospèrent les instincts basiques de la débauche, de la violence et de l’hypocrisie.

Ici encore notre école nous a enseigné non pas l’histoire ou l'humanisme mais leurs fantasmes ; alors qu’elle aurait du nous préparer à être extrêmement lucides et conscients du prix à payer (en souffrances physiques et en humiliations morales) pour habiller de dignité et d'humanité l’histoire de cette Algérie que nous chérissons et ce peuple éreinté par les envahisseurs.

Cette même école nous a enseigné l’histoire idyllique de nos envahisseurs turcs qui pourtant nous portaient peu d’intérêt, et auxquels nous payions l’impôt et qui nous gardaient loin des affaires de l’état. Et même si nous avions été des Kouloughlis, ils nous auraient également exclus de la cité, de la dignité et de la justice… - nous, les véritables maîtres de notre terre, ses enfants légitimes !

Comme Hamdane Khoudja, Pierre Fréha a eu le mérite de mettre en crise cette zizanie et de dénoncer une telle mystification et pas seulement ça : plus particulièrement ce dernier a en plus ressuscité un pan non indifférent de notre histoire récente.

Il décrit tendrement une scène dont la grandeur et l’humanité sont désormais révolues, hélas mortes, où David allait le plus naturellement possible demander conseil à Baba Keffous (P. 148). Scène qui décrit le climat de confiance, de respect et de fraternité qui régnait jadis et devrait régner aujourd’hui encore et demain entre Algériens de confessions diverses.

Que dire de cette autre scène, restituée aux Algériens avec une rare honnêteté, de la prise de position d’un Ferhat Abbas qui, en pleine damnation, avait eu le courage de dénoncer avec détermination la surenchère et la zizanie ; il avait su défendre l’intégrité du peuple algérien en défendant une partie de ce peuple : nos frères juifs.

Et que dire encore de ces données socio-anthropologiques qui traversent (ou au moins jusqu’à hier traversait) la population algérienne sans distinction de classes ou de confessions ; ces éléments culturels communs à tous les Algériens, constitutifs de notre âme, de notre particularité, de la personnalité de notre peuple ?

Pour la première fois par exemple j’ai compris la signification de mettre du «ma-zah’r » dans le café. Je ne pensais pas que cette pratique avait un autre sens et une autre utilité que ceux de venir en aide à l’impuissant arôme du café !

Je ne savais pas qu’il s’agissait d’asperger de baraka le café, certes, mais surtout ses buveurs (souvent traversés par cette agressivité originelle qui tend à empêcher toute forme de communication, de connaissance, de socialisation, de solidarité…) dans le but de bénir la rencontre des hommes et sacraliser les liens qui naissent de ces rencontres.

Comme moi, d'autres Algériens ignoraient qu’il s’agissait là d’un pan de l’histoire de notre culture. Bien sûr comme disait Dante, notre malheur est que nous sommes encore ici à chercher dans la lueur du présent ce que nous avons perdu dans les ténèbres du passé…

Mais Fréha, Algérien à tous les effets, enseigne ce que ‘‘Algériens’’ veut dire à ceux qui – ironie du sort - lui refusent son algérianité!

Je sais que les hommes sensibles et sages n’attendent pas un bout de papiers pour être ce qu’ils sont, mais je suis très navré qu’à l'un des fils de l’Algérie, on refuse son algérianité ; si l'âme tient à un lieu, elle ne saurait avoir de paix ou trouver d’autre refuge en dehors du pays de l'enfance et des aïeux…

Mais, que voulez-vous? la mentalité de ceux qui décident dans notre bled est une forme de caserne et les casernes comme l'a bien dit le roman « sont les lieux de l’immunité… » par excellence.

Les arabismes qui jalonnent le texte sont très authentiques car limpides et sans hésitations; ils appartiennent à l'auteur et ils sont inconfondiblement algériens. Qu’on les considère bien et on verra que par exemple le mot « chkoun » n’est plus seulement un mot banal d'une demande vulgaire, mais un éclat de poésie et de musique.

À propos de cette zizanie coloniale, j'invite les Algériens à voir le joli film « Le chant des mariées » de Karin Albou, qui parle presque avec le même langage de ce livre de la même thématique; il raconte les destins de vie des Indigènes juifs et musulmans dans la Tunisie des années Vichy, quand la zizanie et la mystification coloniales battaient leur plein...

Sincèrement je trouve déplorable le fait que l'Algérie refuse d'accorder la nationnalité à l'un de ses fils, coupable seulement d'aimer l'Algérie mais de l'avoir quittée, dès sa tendre enfance(!), pour suivre le destin que lui traçaient ses parents!

Après lecture du « Vieil Alger » aucun Algérien ne pourra plus rester indifférent ou insensible à la nostalgie de nos concitoyens juifs de la diaspora.


Smari Abdelmalek

 

 

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