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BERBERICUS

Vues et vécus en Algérie et ailleurs. Forum où au cours des jours et du temps j'essaierai de donner quelque chose de moi en quelques mots qui, j'espère, seront modestes, justes et élégants dans la mesure du possible. Bienvenue donc à qui accède à cet espace et bienvenue à ses commentaires. Abdelmalek SMARI

Aurèle Augustin, un intellectuel élégant et engagé pour une cause divine : l’homme* (4 et fin)

 

« Il n’est douteux pour personne que deux motifs nous déterminent dans nos connaissances : l’autorité et la raison. Pour moi, je suis persuadé qu’on ne doit, en aucune manière, s’écarter de l’autorité de Jésus-Christ [de Dieu, s’entend], car je n’en trouve pas de plus puissante. Quant aux choses qu’on peut examiner par la subtilité de la raison (car, du caractère dont je suis, je désire avec impatience ne pas croire seulement la vérité, mais l’apercevoir par l’intelligence), j’espère trouver chez les platoniciens beaucoup d’idées qui ne seront point opposées à nos saints mystères. » Aurèle Augustin

http://webcache.googleusercontent.com/search?hl=it&q=cache:XdAZ-l8MEtUJ:http://fr.wikipedia.org/wiki/Augustin_d'Hippone+mort+de+saint+augustin&ct=clnk

 

Entre Augustin et Ghazali

« Lorsqu’elle [l’âme] se sera rendue suffisamment belle, elle osera se présenter devant Dieu, la source d’où le vrai découle, le père de la vérité.  » c’est Augustin qui parle et on dirait que c’est Ghazali, que ce sont ses mots, ses idées et son espoir existentiel !

Il y a en Ghazali tout ce que j’ai reconnu en Augustin : le culte de la connaissance, l’aversion du monde et l’humiliation du propre orgueil, l’amour profond de dieu, l’action coupable de l’homme et de ses passions, l’investigation scrupuleuse de soi jusqu’à la "manie", le scepticisme, la haine pour les bavardages muets

Tous les deux étaient des philosophes passionnés, épris de l’objet de leur recherche, de leur étude et de leur méditation, c’est-à-dire : la religion, cette dimension existentielle, quoi qu’on en dise, fondamentale pour la vie de l’homme.

On raconte qu’un jour, pendant un voyage à travers le désert, la caravane de Ghazali fut attaquée et pillée. Il y avait perdu ses livres aussi. Ça lui faisait mal de ne pas avoir pu sauver ses livres, un trésor inestimable pour l’époque.

Il décida alors de ne plus compter sur les livres et il affirma que "le savoir est dans la tête, pas dans le calepin", en arabe cette phrase est en rime.

Plus tard, en parlant de la connaissance comme source intérieure, Ghazali citait Ali, le gendre et cousin du prophète et père de la mystique musulmane : « Ali, dit-il, désignait son cœur et disait que c’est là le creuset d’un savoir infini mais qui reste inexprimable pour ceux qui ne savent écouter leurs cœurs ».

Cette écoute est la condition fondamentale pour chaque apprentissage : donc il faut savoir écouter son propre cœur et être libres pour apprendre.

Avant Ghazali, Augustin aussi avait dit : « Quand c’est le cœur à nous harceler pour qu’il sorte à la lumière ce qu’il conçoit. »

Comme dira Goethe plus tard : « On n’apprend que ce qu’on aime » ; un thème central des thèses d’Augustin.

« Et elle (l’âme) retrouva la lumière qui l’avait inondée… parce que si elle n'en avait aucune idée elle ne pouvait pas être si certaine de le préférer au muable. » explique Augustin dans ses “Confessions”

Ghazali, lui aussi, évoque « un arbre béni, ni oriental ni occidental, dont l’huile seule pourrait éclairer, même si aucun feu ne la touche » ; un arbre avec lequel l’esprit tend à rendre compte de ce maître intérieur, le cœur justement (cette particule divine que dieu nous a insufflé dedans) grâce auquel, l’homme, en se détachant de la dispersion de l’être et de sa perdition dans les choses inconsistantes, obtient le salut, la contemplation de la splendeur de dieu…

Outre le fait de partager l’idée que la connaissance est d’origine sorgive ou interne, les deux philosophes ont en commun d’autres idées et d’autres caractéristiques existentielles.

Augustin se fait humble non seulement devant dieu mais aussi devant ses créatures. De même, Ghazali s’est laissé aller jusqu’à la pauvreté et jusqu’à l’avilissement mondain même lorsqu’il s’était adonné à la mendicité - lui, le courtisan et maître des philosophes de son temps et pas seulement de son temps - pour obtenir une liberté céleste ! Suivit-il, en ça, le fameux conseil di Diogène ?

D’ailleurs ce sujet, cette pratique d’humilier l’âme pour la dompter, était commune à une certaine tradition philosophique classique qui a comme pivot de rotation la tempérance.

Alors qu’Augustin, de sa part, « l’universitaire assouvi - (Magazine Littéraire) -, l’arriviste arrivé, programmé pour un mariage dans le monde meilleur, [lui] renoncera à tout ceci, retournant vers son Afrique natale [l’Algérie] où était en son attente tout un autre destin.

« Je feignais, raconta-t-il, d’avoir fait ce que je n’avais pas fait, pour n’être pas jugé d’autant plus méprisable que j’étais plus innocent et tenu pour d’autant plus vil que j’étais plus chaste[14].  »

C’est une manière de libérer le chemin de la vérité et préparer le cœur à recevoir la grâce divine, à « contempler la lumière du visage de dieu » dirait Ghazali.

L’on arrive à ce bonheur, dit Augustin le Berbère, en éloignant le monde et ses vanités qui nous « éloignaient de toi. »

Ghazali voit dans les éloges et dans les blâmes deux figures d’une même médaille : le mépris. Et Augustin, se demandant comment l’on peut se débarrasser de l’éloge d’autrui, affirme « et je suis un peu meilleur seulement quand je pleure en secret dans le dégoût de moi même, et je cherche ta miséricorde… »

 

La lettre tue…

Un trait commun entre Ghazali et Augustin est le recours à l’instrument passe-partout allégorique, à la métaphore. « La lettre tue, l’esprit vivifie » dit Augustin citant Ambroise.

Ghazali aussi s'en prend à ceux qui interprètent le Coran à la lettre ; quand lui-même, le Hudjat-ul-Islam, hasardait, presque en hérétique, une interprétation du jour du jugement dernier, soutenu en cela par l’allégorie!

Interprétation fort osée puisque l’on voit s’évaporer presque et perdre de consistance la véracité concrète, établie et bien ancrée dans les cœurs et les imaginaires des croyants musulmans, une notion comme celle du jugement dernier.

En effet Ghazali en fait presque une image rhétorique qui se joue au niveau de l’imaginaire personnel de l’individu au courant de ce phénomène de... la foi !

Ainsi Ghazali donne-t-il à penser que le jugement dernier n’est que l’interprétation intime du désarroi de l’homme conscient de sa mort inexorable.

Bien sûr l’illustre Hudjat-ul-Islam ne va pas jusqu’à nier le « grand Jugement » mais entre-temps il lui met de côté ou en face, comme un prélude, ce « petit Jugement ».

Dans ce jour la mort lointaine et, donc, brumeuse et incertaine de l’univers entier - que le verset coranique entend et décrit - devient aussi la mort concrète, la mort physique, la mort personnelle individuelle, de l’individu dans sa solitude !

Et ce n’est pas un hasard si beaucoup dans les terres de l’Islam l’ont considéré et le considérèrent aujourd’hui même comme un hérétique. On a même brûlé ses œuvres et interdit ses enseignements !

Pour Augustin la philosophie n’est plus cet amour pour la connaissance platonique ou contemplatif, mais elle est savoir, elle est connaissance active, salvatrice.

En somme Augustin rattache la recherche métaphysique à l’inquiétude existentielle et au désir du bonheur en la faisant dépendre de cette inquiétude et de ce désir.

Ghazali et Augustin sont deux âmes vacillantes, séduites par la religion comme nouvel assouvissement de leur torturante soif cosmique de la connaissance, soif d’une grâce divine qui prête main forte à une pensée philosophique en crise ou, mieux, à la raison en panne.

« Qu’a-t-elle besoin ma soif, demande Augustin, d’un gentil serviteur, avec toutes ses coupes précieuses ? »

En d’autres termes, la connaissance sert-elle à quelque chose ?

Oui, répond Ghazali, et avant lui Augustin.

Quant aux Écritures Sacrées, elles sont comme un manuel d’instructions qui nous guide dans l’usage de la vie.

Elles sont un prétexte pour affronter le problème de la connaissance d’une façon générale ; problème humain par excellence et typique donc de chaque philosophie et de chaque philosophe.

Inquiétude métaphysique et scepticisme méthodique rapprochent les deux grands penseurs. Ghazali souligne par son parcours philosophique et spirituel cette inquiétude et ce scepticisme.

« Moi, confesse le philosophe berbère, dans les circonstances adverses, je regrette le bien-être, dans le temps du bien-être je crains les adversités. » voilà l’inquiétude existentielle de l’être diagnostiquée chez Augustin.

Ghazali était malade de scepticisme et justement certains le présentent comme le précurseur du doute méthodique de Descartes.

Augustin, même s’il comprend la loi de Moïse en latin, dit : « Comment je pourrais savoir que les choses dites sont vraies aussi ? Si je savais ça aussi, est-ce de lui peut-être que je l’aurais eu à savoir ? Non, dans mon for intérieur, dans le domicile de la pensée, ni hébraïque ni grecque ni latine ni barbare, sans lèvres ni langue, sans bruit de syllabes, la vérité me dirait : "il y est dit vrai" et moi, immédiatement rassuré, je dirais à cet homme-là, ton homme, avec confiance: "tu dis vrai". »

Même pour ce qui concerne la foi et la religion, on peut fonder un parallélisme entre les deux philosophes. La raison, pense Augustin, est comme les yeux et la foi est la lumière qui donne sens à ces yeux.

Et Ghazali, dans son ouvrage "La re-vivification des sciences de la religion", commence avec deux chapitres : l’un sur la liberté, l’autre sur la science et leur rôle dans l’obtention de la foi.

Car la foi n’est pas donnée d’emblée : elle est ce parcours même, ce chemin même, cette via crucis semée d’épines et parfois de roses aussi, cette roue qui se propose à arriver à dieu, à y mener.

Pour Augustin la foi développe l’intelligence parce qu’elle procède à la purification du regard : « Nous ne pourrions pas croire – dit-il - si nous n’étions pas des animaux rationnels. »

Et encore "Credere cum assensione cogitare".

 

Intelliges ut credas

Si quelqu’un m’avait traduit le "Confessions" en arabe et me l’avait présenté comme une œuvre de Ghazali, je l’aurais cru sans l’ombre d’un doute…

Mais maintenant que j’ai lu Augustin, il me vient quelque doute sur l’originalité de Ghazali. "Intelliges ut credas" est l’impératif qui me semble aussi caractériser la pensée de Ghazali, qui parle lui aussi de l’intervention de la grâce divine sans laquelle rien ne pourra être ou exister. Car selon lui, tout vient de dieu et tout ce qui vient de dieu, est bien et donc grâce.

Selon Ghazali aussi, le mal vient de l’éloignement de la loi du cœur où dieu a écrit tout le bien, et de l’attachement à la chair et aux vanités mondaines.

L’aventure philosophique et spirituelle des deux savants est, pour paraphraser le Magazine littéraire: un mysticisme rationnel d’hommes qui n’arrêtent pas d’être penseurs, philosophes, théologiens, profondément marqués par l’expérience quotidienne de la vie et de la recherche spirituelle.

Il a été dit que les livres de Ghazali, pendant qu’ils venaient brûlés en Orient arabe, au Maghreb ils étaient les bienvenus.

Est-ce ici une sorte de retrouvailles de Berbericus avec l’esprit de son illustre aïeul ? l’hypothèse n’est pas seulement séduisante ; elle est fort probable aussi.

Et donc on est en droit de dire que c’est pour ce motif que les Algériens, ayant eu dans le Ghazalisme une philosophie plus ajournée par rapport à celle d’Augustin, l’ont négligée ou, plus exactement, l’ont mise de côté.

L’on pourrait dire donc, tranquillement, que les Algériens étaient les héritiers de Ghazali qui, à son tour, fut héritier d’Augustin, car le savoir n’est la propriété privée de personne, comme dit Wittgenstein ; Tout comme le Coran est la continuation de la Bible.

L’on pourrait dire aussi que l’augustinisme a traversé la pensée philosophique-religieuse arabe ou, encore, que c’était le platonisme - adopté lui aussi par les philosophes arabes – qui fut à l’origine de cette convergence entre les philosophes chrétiens et ceux musulmans.

Ainsi l’on pourrait conclure que Coran et Évangile - étant l’un et l’autre de la même nature - ne puissent porter celui qui les étudie avec esprit platonique et méthode sceptique qu’au même et identique résultat, c’est-à-dire à Augustin ou à Ghazali.

Augustin, et je ne suis pas le seul à le dire, est un génie. Mais il reste un homme. Il nous le dit par sa vie même.

Oui. Augustin se révèle homme à travers les situations qu’il vit, car bien que la situation ne crée pas l’homme, il n’en demeure pas moins vrai qu’elle le révèle à tous les coups.

Les Écritures deviennent une étape sur le chemin de la recherche... de l’homme, justement !

 

Salut de l’âme, salut de Rome

Augustin fut le sauveur de Rome, après avoir été le témoin de son déclin. « Il était un grand héritier de la culture romaine pour ne pas savoir mesurer ce qu’avait été la grandeur de cette civilisation qui avait rayonné sur tout le bassin méditerranéen. » - écrit le Magazine Littéraire se rapportant au De civitate dei.

Plus tard au Maghreb, un autre grand penseur appartenant à la période du déclin de la civilisation arabe, Ibn Khaldoun, dira - en arabe cependant - : « Vita civitatis socialis est ».

Lui aussi cherchait à comprendre et à analyser la montée, la splendeur et le coucher du soleil de la civilisation, mais il s’arrêta à l’analyse.

Sans aucun doute, la splendeur de la Rome classique qui mourait, qui déclinait, avait trop manqué à Augustin pour qu’il la laissait mourir comme ça sans chercher à la réinventer et il fit tout pour la ressusciter de ses cendres.

Avec ses opinions, ses batailles et ses écrits il a réussi à débarrasser le terrain, à l’aménager, pour préparer la montée de l’empire de l’église, cette civitate dei qui est restée vivante et vigoureuse jusqu’à nos jours.

Ibn Khaldoun, son compatriote, n’a pas eu la chance de faire de même pour la civilisation des Arabes ; il s’était limité à en être seulement (ce qui n’était pas peu de choses) son grand observateur et analyste.

Le génie d’Augustin a peut-être été celui de porter la philosophie de l’état de contemplation à celui du Savoir concret qui - comme elle sauve l’homme de la dispersion, de l’inconsistance et de l’usure du temps et de la mort - sauve sa structure sociale.

Salut de l’âme et salut de Rome.

Ainsi était-il arrivé - le saura-t-il jamais ? - à ce pays céleste « Là où la vie est savoir… à atteindre ce pays de la richesse inépuisable où tu pais Israël [la foi] pour l’éternité sur les prés de la vérité. » (Confessions).

 

Abdelmalek Smari

 

* Conférence faite à l’occasion de la semaine augustinienne, le 1er septembre 2007, à Cassago Brianza (Cassiciacum) Varèse pour l’association Historique-culturelle St Augustin.

 

 

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