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BERBERICUS

Vues et vécus en Algérie et ailleurs. Forum où au cours des jours et du temps j'essaierai de donner quelque chose de moi en quelques mots qui, j'espère, seront modestes, justes et élégants dans la mesure du possible. Bienvenue donc à qui accède à cet espace et bienvenue à ses commentaires. Abdelmalek SMARI

Aurèle Augustin, un intellectuel élégant et engagé pour une cause divine : l’homme* (1)

 incontro agostiniano

 

« L’un des traits communément cités comme distinctifs des temps modernes est la "sécularisation". Or ce concept, que la pensée allemande, de Hegel à Weber, a constitué en instrument majeur d’interprétation de l’histoire occidentale, est marqué par une profonde ambivalence : s’il peut recouvrir l’idée d’un déclin du religieux comme "secteur dominant" de la vie sociale, il peut aussi bien viser un mouvement de transformation ou de " transfert " de schèmes, de valeurs ou de concepts religieux ou théologiques au plan " mondain ". »

www.decitre.fr/livres/La-querelle-de-la-secularisation.aspx/9782711615674/0x00000001ce76fee0

 

Pourquoi les Algériens, descendants d’Augustin, l’ignorent, le snobent, et ne lui attribuent aucun intérêt ? 

J’ai encore dans la mémoire la question que le docteur Langella, professeur de Littérature à l’Università Cattolica de Milan, m’avait posée un jour pendant l’une de nos rencontres : « Pourquoi, me demanda-t-il,  la langue arabe est possédée par le discours religieux ? »

J’ai tâché de lui répondre tout de suite. Je ne me rappelle plus ce que je lui ai dit sur le moment, mais en revenant à la maison, en ruminant la question, je découvris qu’il fallait beaucoup de temps, de recherche et de réflexion pour pouvoir y répondre complètement… et encore !

Ainsi pensais-je lui répondre avec un mail, à tête reposée. Cependant, plus j’essayais et plus je me rendais compte que je n’en avais pas la capacité.

Quand le professeur Taddeo m’a contacté pour me parler de cette rencontre sur Augustin et quand j’ai su que ça a été Langella, lui-même, à proposer mon nom à votre association, j’ai pensé alors que le moment était favorable pour tenter une réponse plus approfondie à la belle et difficile question.

Je pars donc de cette question pour dire d’emblée, avec Amartyia Sen, qu’il existe chez l’homme une tendance à catégoriser unidimensionnellement la réalité humaine pourtant extrêmement ramifiée, riche, complexe et insondable. 

S’il ne s’agit vraiment que de ça, c’est de la mystification, c’est de l’ignorance aussi. Et dans les deux cas il s’agirait alors de mépris des efforts de l’homme - en sa version non occidentale.

Mépris qui conduit à la réduction et à l’avilissement du désir légitime de cet homme-de-second-rang d’être spécial, particulier ; de son désir de se détacher des ténèbres de l’anonymat pour jouir du soleil de l’individualité, pour naître et vivre vraiment.

Augustin « est situé d’une manière telle que les principales aventures de l’âme occidentale opèrent déjà en lui, sont à l’œuvre chez lui… C’est déjà un moderne parce qu’il se sentait obligé de repenser le tout… » (Le Magazine littéraire n° 439 – février 2005).

Augustin, justement « il ose parler de lui-même, des émotions de son propre corps et de son âme, il dit "moi"… »

Beaucoup a été écrit sur Augustin, aussi bien sur sa biographie que sur son œuvre entière. Une infinité d’auteurs en ont écrit et continuent d’en écrire : historiens, théologiens, philosophes, poètes, psychologues, lettrés…  mais ce qui m’intéresse personnellement chez lui c’est de savoir : « Pourquoi les Algériens, descendants d’Augustin, l’ignorent, le snobent, et ne lui attribuent aucun intérêt ? »

Est-ce à cause de la religion actuelle de l’Algérie (dispute rétroactive entre christianisme et islam) ?

Est-ce à cause de l’ignorance, tout simplement ; ignorance qui demeure cependant innocente (?) 

Ou faut-il déceler ici une forme d’exclusion (et par là même une mystification) voulue par les colonialistes ? Car en fait ces "Seigneurs des destins des autres" ont toujours considéré comme race inférieure, à mi-chemin entre l’homme et le singe, les hommes soi-disant pas blancs ; les Africains par excellence, y compris ceux du nord. Et ils seraient de ce fait et par définition incapables d’un exploit spirituel de portée universelle, tel à générer un Augustin !

Est-ce à cause de l’autre face de la mystification – l’aliénation - qui par réaction contraint les Algériens à penser que le philosophe Augustin est "trop digne" pour être africain ?

In « Sociologie d’une révolution » Franz Fanon a analysé cette aliénation et il est arrivé à la conclusion qu’elle n’est qu’un phénomène apparent.

En fait Fanon avait mis sous la loupe d’analyse psycho-sociale un phénomène linguistique-mental fort curieux que les Algériens indigènes avaient développé durant leur condition de colonisés, à savoir : toutes les choses et tous les objets précaires ou sans valeurs devraient être arabes et seulement arabes – à commencer par les personnes elles-mêmes !!!

L’efficience et la perfection sont françaises et seulement françaises !

Ainsi donc, nous avons "rue arabe" pour le sentier poussiéreux et étroit de terre battue; "française" est la rue large, goudronnée et propre. 

Ce n’est pas du masochisme ou de l’aliénation affirme Fanon. Bien au contraire, explique-t-il, il s’agit d’une simple prise de position pour montrer à l’occupant que les Natifs aussi ont leurs choses et leurs objets.

Eux aussi ont les noms pour indiquer leurs choses et leurs objets et possèdent par conséquent ces choses et ces objets.

Eux aussi sont en quelque sorte maîtres et propriétaires de quelque chose et de quelque destin.

Et, possédant ces choses et ces objets, ils peuvent se passer tranquillement desdits bienfaits du colonialisme et avoir enfin, eux aussi, leur dignité. 

Oui, le colonialisme est une situation anormale et absurde car il engendre des attitudes et des comportements non moins anormaux et absurdes.

À propos de cette espèce de fixation sur la supériorité prétendue du prétendu homme blanc, les historiens et anthropologues d’obédience raciste n’ont-ils pas nié l’origine noire de la civilisation des pays du Nile, comme l’affirme, avec beaucoup de documents à l’appui, Cheikh Anta Diop ?

De toute façon, civils ou barbares, "les autres" ont aussi une dignité. Et ils ont même fait de cette exclusion un trait d’identité, de dignité et d’orgueil !

 

In primis le langage

Comment agit cette mystification et quels sont les mécanismes qui la sous-tendent et la maintiennent lui permettant de réussir dans ses visées destructrices ? 

In primis le langage, bien évidemment : on continue souvent à nommer la topographie des lieux avec des termes passés, obsolètes, vagues donc et imprécis car non contextualisés et non ajournés par rapport à l’actualité géographique ; des termes comme : Afrique, Madaure, Hippone, Thagaste, Milev, Césarée, Cyrénaïque…

Les noms de personne n’échappent pas, eux non plus, à ces déformations, comme dans le cas des Africains Faust, Fronton et Apulée qui, dans la version française (la langue qui intéresse le plus Berbericus), semblent étrangers à l’endroit même de leur origine, d’ailleurs comme la présence, par exemple, du son P.

Fronton semble un vrai et authentique terme français ! Et que dire de Saint Augustin ? un mot illisible en arabe… mais il a toutes les caractéristiques linguistiques pour être un mot français (catholique, par-dessus le marché !)

Sont étrangers donc à l’Algérie actuelle et le nom et le nommé des personnes et des lieux !

Au lieu de nommer avec plus de précision ces lieux et ces personnages comme ils sont connus avec leurs noms actuels, l’on s’obstine à les étrangériser et l’on se perd donc souvent et volontiers dans des généralités du passé et dans ce brouillard parsemé d’archaïsmes ; brouillard sémantique dans lequel l’on ne peut plus reconnaître ni les endroits ni mêmes les gens, aussi illustres soient-ils !

L’usage donc des noms latins, abandonnés depuis des siècles et qui sont maintenant ésotériques, contribue à cette désorientation des actuels Algériens. 

Le latin était étranger, aux débuts, à Augustin même. Il a y eu un temps – confesse-t-il - où « … de latin, je ne savais pas un traitre mot… »

D’ici à voir en ces lieux et personnes des entités complètement étrangères, sinon abstraites et irréelles, des réalités qui ne concernaient pas les Algériens (pourtant héritiers directs et légitimes d’Augustin), il n’en faut qu’un poil.

Toutefois le grand Congrès scientifique international à Alger et Annaba de 2001, du titre "Africanité et universalité de Saint Augustin" a confirmé que la figure de ce grand philosophe est, malgré tout, en train de devenir populaire dans la terre qui l’a vu naître et mourir.

« Il est le plus illustre parmi les Algériens », souligne-t-on en effet dans les actes du congrès.

Malgré sa réputation et sa grandeur universelles, il n’en demeure pas moins qu’Augustin reste encore peu connu en Algérie de par son nom, figurons-nous ses écrits et ses idées.

Dans son livre "Bianco d’Algeria", il Saggiatore, Milan1998, Assia Djebar - en parlant des victimes de la période noire du terrorisme en Algérie - a inséré, très laconiquement cependant, Saint Augustin - qui se trouve encore à Pavie en exil, pourtant mort il y a 16 siècles auparavant ! - dans la saga des destins spéciaux, et parfois tragiques, de beaucoup d’écrivains algériens.

Augustin a été donc un sujet tabou pour longtemps et il l’est encore aujourd’hui pour la plupart des Algériens.

Et de ce fait ils sont peu ceux qui le connaissent et encore moins ceux qui veulent le connaître comme grand homme de culture philosophique-théologique universelle et le reconnaître comme fils de leur terre. 

Cela l’affirme aussi et l’explique, en passant, Mgr Henri Teissier - archevêque d’Alger - à Giovanni Cubeddu - qui lui demande:  « Qu’est-ce que signifie pour l’Algérie musulmane célébrer un saint comme Augustin? »

Le sacerdoce répond : « … jusqu’ici dans ce pays on n’a jamais parlé de l’Algérie des premiers siècles, chrétienne, mais seulement de celle postérieure au VIIe siècle, c’est-à-dire celle datant de l’arrivée de l’Islam et en prenant en considération le seul patrimoine historico-religieux arabo-musulman. Donc ce congrès n’est pas un congrès quelconque: il montre qu’aujourd’hui l’Algérie accepte son patrimoine culturel intégralement, se réapproprie l’époque chrétienne comme partie intégrante de son identité nationale et reconnaît la personnalité exceptionnelle de Saint Augustin. Et ce, non pas parce que l’histoire de ce pays manque de grandes personnalités musulmanes comme le grand philosophe du siècle XIV Ibn Khaldoun ou l’émir Abd-al-Kader qui fut protagoniste de la résistance à la pénétration française… »

« Qu’entendez-vous par le mot africanité ? » demande encore le journaliste.

« Ici se pose un problème, pour nous et pour les Algériens. Il y a celui qui affirme que Saint Augustin était un "Romain", parce qu’il écrivait en latin, il avait un nom latin, Augustinus, et cetera, et donc il ne serait pas un vrai Africain… en outre…  dans la société algérienne le débat est encore vivant sur sa position "politique" : selon certains il [Augustin] aurait pris le parti de Rome contre ceux qui représentaient alors l’identité nationale algérienne en opposition à l’empire, c’est-à-dire les Donatistes. »

Mais pour ce qui me regarde, le but de mon intervention est justement chercher à expliquer cette attitude irrévérente de mes compatriotes ; attitude plus stupide qu’ingrate. 

Je voudrais tant creuser, tant rechercher, dans cette attitude hostile qu’ont eu les Algériens vis à vis de l’un des grands personnages de l’histoire, de ce fondateur de la culture dite occidentale ; et ce que je vais dire à ce propos sera une espèce de compte rendu de ma prise de conscience personnelle de la nécessité de me réconcilier avec un pan non indifférent de l’histoire algérienne ; histoire à nous niée à cause de notre ignorance, complice de l’œuvre mystificatrice d’autrui.

J’entends par le terme "autrui" la culture tendancieuse des colonialistes qui ont un intérêt vital à créer des barrières - tant fausses qu’imbattables - entre les peuples ; peuples qui du reste ne sont pas si différents entre eux.

Car ils sont voisins et ont en commun une histoire, des échanges commerciaux, des mots, des sensibilités, des idées, une culture, une philosophie, des territoires, des traditions, des mythes et des destins…

Réhabiliter cette tranche importante de l’histoire algérienne fait partie maintenant des priorités d’une classe d’intellectuels de l’Algérie d’aujourd’hui : Assia Djebar par exemple et tant d’autres en passant par le président de la République, jusque au Conseil suprême de l’Islam, entre autres institutions.

Et moi aussi, à présent que j’ai saisi l’importance historique d’un tel personnage, je voudrais contribuer, à partir de mon petit coin, à ce noble projet.

Peut-être seulement ainsi, l’on arrive à instaurer un dialogue d’amitié et de respect mutuel entre des peuples voisins qui semblent différents, lointains, incompatibles et hostiles les uns envers les autres ; alors qu’en réalité ils sont très proches et peuvent très bien être frères et solidaires – Augustinus docet.

Peut-être seulement ainsi, l’on arrive à poser les fondations d’une entente vraie et durable, car authentique, d’abord entre Algériens et Algériens et ensuite entre eux et les autres.

Si Augustin l’Algérien n’est pas propriété privée de l’Algérie, il ne saurait être non plus propriété privée de l’Église. Et ses enseignements appartiennent à toute l’humanité, tant qu’ils continuent à lui servir encore.                                 A suivre

 

Abdelmalek Smari

 

* Conférence faite à l’occasion de la semaine augustinienne, le 1er septembre 2007, à Cassago Brianza (Cassiciacum) Varèse pour l’association Historique-culturelle St Augustin.

 

 

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