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BERBERICUS

Vues et vécus en Algérie et ailleurs. Forum où au cours des jours et du temps j'essaierai de donner quelque chose de moi en quelques mots qui, j'espère, seront modestes, justes et élégants dans la mesure du possible. Bienvenue donc à qui accède à cet espace et bienvenue à ses commentaires. Abdelmalek SMARI

Le cigare de Thomas Edison ou un nouveau homo berbericus est-il possible ? ( 2 )

"Qu'il est long et difficile le chemin
qui de l'enfer mène à la lumière."
John Milton

Du progrès et de la peur de progresser

 « Le sous développement ne saurait être une fatalité. Et si le progrès était vraiment un miracle, il y a tant de peuples qui – pourtant dans leur passé n’avaient pas atteint la splendeur des Arabes – ont réalisé un tel miracle ! Le même miracle a été réalisé par des peuples qui, jadis, avaient resplendi, puis ont été déchus et maintenant après une longue agonie ils sont ressuscités pour avoir su réunir les conditions, les motivations et les défis d’un tel réveil.»  Adonis

Oui ça existe, le progrès comme d’ailleurs la nécessité pour nous, Algériens, de progresser. Et s’il y a quelqu’un qui le remet en question, souvent ce quelqu’un ne se prive pas de profiter de ses exploits et de ses commodités. Et puis on ne peut le renier vraiment, si l’on n’a pas d’abord goûter jusqu’à satiété de ses fruits ; et même dans ce cas, un tel déni ne serait que l’expression d’un « ingrat » opportunisme ou d’une oublieuse accoutumance.

Quant aux autres dénigreurs, plus lucides et sérieux, s’ils mettent à l’index le progrès, s’ils le médisent, ce n’est que pour exiger de lui davantage d’amélioration et d’optimisation et pour le moraliser aussi. Car, comme l’on voit, la modernité porte avec soi des revers, et c’est justement pour pallier à ces revers que les critiques semblent prendre en antipathie le progrès.

Anton Tchékhov s’était demandé avec ironie sur l’esprit stoïque qui prétend avoir la terre comme lit, le ciel comme couverture, les baies comme nourriture, la salive comme thérapie et le bavardage comme poésie et bonheur. Il se demandait si les stoïques de la Grèce ancienne - fauteurs de ce genre de simplisme philosophique – auraient eu le courage et la capacité de se passer du progrès humain s’ils avaient vécu en Sibérie…

L’histoire des civilisations passées et présentes, les expériences de la vie, les idées, les voyages, les rêves et les ambitions nous apprennent cette vérité tchékhovienne. Il faut bouger donc. Il ne faut pas sauter sur ce genre de sophisme nihiliste pour justifier notre paresse. Il faut se réveiller et peiner ; c’est le seul bonheur que la vie peut nous concéder concrètement et avec générosité. Le reste c’est de la mort… une mort dans la misère, dans l’humiliation, dans la médiocrité…

 

De l’échec de l’élite en Algérie

Faut-il dire que les Algériens, ne se constituant pas en élite, démontrent qu’ils sont prudents ? Ont-ils peur d’être ciblés par les visées déstabilisatrices et prédatrices des moulouk, ces tyrans dont parle le verset coranique ci-contre ?

( إنّ الملوك إذا دخلوا قرية أفسدوها وجعلوا أعزّة أهلها أذلّة وكذلك يفعلون ) 

L’histoire contemporaine de cette Algérie spéciale démontre en fait que le toujours-pauvre homo berbericus avait continué à subir plus ou moins les mêmes traitements humiliants que lui avaient réservés les Turcs qui eurent le soin (rigoureux, sans répit, impitoyable) de ne jamais permettre aux autochtones de se doter d’élites, ces vraies armes des Masses pour détruire la misère et la médiocrité.

Décrivant une journée de villégiature d’un Pacha de l’Algérie ottomane, Hamdane Khoudja écrit dans son ‘‘Miroir’’ et sans rire:  « Après un apéritif, les gens se lèvent pour la prière qu’ils suivent par une invocation à dieu pour qu’il préserve le gouvernement, multiplie le nombre des Arabes, les rende heureux et renforce leur foi dans de mesures précises afin qu’ils n’arrivent guère à partager le pouvoir avec les Turcs. »

« La précaution des Turcs était tellement forte que si les Kouroughli leur donnent des conseils, même de grande utilité pour eux, ils n’y voyaient que des pièges pour susciter leur bonne foi… [et] s’approprier du pouvoir.. » Ici aussi, M. Khoudja écrit sans rire.

C’est ce que fit d’ailleurs la France coloniale (mais avec davantage de férocité). Se sentant pris dans l’étau colonial les Algériens, comme par instinct, tentèrent de reconstituer leur élite déjà éreintée par les Ottomans. Elite qui eut le mérite non seulement de résister au sinistre projet d’anéantissement mais aussi de poser la base aux résistances futures afin de restituer à l’Algérie sa dignité historique. Péché mortel que la France ne permit pas et qu’elle n’eut de cesse, la nuit coloniale durant, de combattre en persécutant l’élite, en la chassant et en la mettant à mort.

« L’Indigène – écrit Abdellali Merdaci dans les colonnes de El Watan 18-12-08 - était alors acculé au désespoir par toutes sortes de fiscalités qui l’ont chassé de ses terres, cédées à la grosse colonisation, et l’ont interdit de séjour dans les villes. Ces images inquiètes d’une infinie désolation reviendront dans tous les numéros d’El Hack. Et Samar observe : ‘‘Aujourd’hui le cultivateur vend même jusqu’à ses outils agricoles pour subvenir aux besoins de sa famille, comme s’il voulait à jamais abandonner le travail de la terre qui ne veut plus répondre à ses efforts’’ (20 août 1893). »

Outre (ou à cause de) ces deux grands sinistres moments de dominations, turque et française, et outre cette véritable asthénie historique du peuple algérien, séquelle directe et indiscutable de telles exclusions, l’on constate une méfiance mutuelle entre l’élite et les masses censées être représentées, sensibilisées et organisées par cette même élite.

Tout se passe comme si l’élite, se sentant impuissante, jetait la responsabilité de son échec sur les masses. Celles-ci interprètent alors l’attitude de celle-là comme une preuve de mépris à leur égard, d’hostilité, de connivence et de complicité avec le pouvoir.

Nous savons que le divorce entre l’Etat et le citoyen en Algérie est parfait, malheureusement, presque définitif. En d’autres termes l’absence de la culture élitaire chez nous - ou sa faillite - est due à ce fait même que les masses, déjà en complet divorce avec leurs gouvernants, projettent la même méfiance sur l’élite ; puisqu’elles la considèrent comme un instrument du Pouvoir et co-responsable donc de leur malaise existentiel. Mais comme le dit Bernard Guillemain in Encyclopedia universalis « Il n’y a pas dans l’histoire d’exemple d’élites intellectuelles, artistiques, économiques, etc., se développant en l’absence, d’ailleurs impossible, de toute élite politique. »

Nos masses, ignorantes en tout, ne peuvent comprendre que cette apparente alliance entre l’élite et le pouvoir n’existe que parce que l’élite partage le même champ d’action avec le pouvoir, savoir : la moralisation de la Cité. Et puis c’est ce qui se passe dans toutes les nations du monde ; même les plus prospères et les plus moralisées des nations (je dirais surtout elles) ont ce type d’élite collaboratrice. Alors pourquoi, malheureux que nous sommes, devons-nous divorcer avec notre élite, ce cerveau, cette locomotive qui nous traîne, malgré notre poids mort, vers la liberté, la justice et la dignité ; véritables fondements de prospérité, de paix et de joie de vivre ? Ne reprochons-nous pas justement à nos gouvernants de ne pas vouloir nous permettre de tirer profit de ces valeurs et de ces biens de la civilisation de notre époque ?

Une autre hypothèse explicative (psychologique, cette fois) plausible est contenue dans cette indignation de Mohamed Boudarene (El Watan du 09-11-08) : « Pourquoi le secrétaire général d’un ministère ou le wali doit avoir un salaire supérieur au professeur de médecine ou au docteur d’Etat, enseignant à l’université. Il n’est pas inutile de souligner, ici, les avantages en nature, parfois équivalents aux salaires, dont disposent les commis de l’Etat. Pourquoi ces derniers sont considérés comme des cadres supérieurs de la nation et pas les autres ? »

Le ressentiment est encore plus furieux chez les strates des citoyens qui ont de faibles revenus ou des revenus de misère.

 

L’élite et le temps

L’élite reste toutefois précaire ; comme tout phénomène de la vie elle subit les effets érosifs du temps et les aléas de l’histoire. Mais sa survie et sa bonne santé dépendent de la volonté de changer de ses composantes et de leur persévérance. Et même dans les cas les plus désespérés il est toujours possible de la construire ou la reconstruire. Il n’y a pas lieu donc de verser dans le défaitisme.

Que ceux qui désespèrent et renoncent à la plantation d’un arbre, craignant de ne pas pouvoir en goûter les fruits, sachent que le fruit ne doit pas être nécessairement projeté toujours dans les brouillards d’un hypothétique au-delà à venir. Le fruit de nos actes et de nos entreprises mûrit à peine pouvons-nous déjà savoir ce qu’on veut, savoir l’exprimer en termes projectuels (en faire un projet pertinent) et réunir les conditions nécessaires pour le lancer. Le fruit vient et mûrit avec l’idée projetante même de l’entreprise projetée.

Cet arbre précoce commence étrangement par donner des fruits qui seront ses racines. Et, sa vie durant, il ne cessera de donner des fruits… même longtemps après la mort de son planteur. Devrions-nous lui faire le procès parce qu’il ne meurt pas avec son auteur ? Que cet auteur jaloux ou sceptique sache que cet arbre, aussi longtemps qu’il vivra, il fera vivre son nom...

Et patience, donc, si pour une raison (accident) ou une autre (mort naturelle) nous nous en trouvons exclus. De toute façon on n’aurait rien perdu. Car notre labeur, nos peines sont déjà des fruits dont nous devons être satisfaits. Fruit est l’exercice même de notre représentation, de notre volonté, de notre intelligence, de notre patience, de notre amour, de notre respect pour la vie et pour les autres, … n’est-ce pas pour ça que nous sommes des hommes ?

 

De l’élite et du tout-venant

 « L’élite ne se définit pas exclusivement par le niveau des connaissances, de la culture et des techniques, mais aussi par celui de la moralité, des qualités de caractères, du sens du devoir. L’élite d’un pays est composée de tout ce que ses divers éléments ont de meilleur, et pas seulement de ses meilleurs savants et de ses meilleurs spécialistes. Mais il n’existe de véritables élites nationales que là où tous ceux qui peuvent prétendre la constituer joignent à l’excellence dont ils font preuve dans leurs domaines respectifs le sens et le souci des intérêts généraux de la nation » - Le Grand Larousse encyclopédique.

En somme, être  moral soi-même et œuvrer pour la moralisation de son environnement.

Et ça signifie savoir reconnaître les valeurs humaines élaborées par la longue expérience des hommes et de l’histoire. Valeurs qui visent le respect de l’homme surtout - mur portant de sens et de responsabilité de l’existence sur terre -, sa dignité, son épanouissement, sa prospérité, ses aspirations à la justice, à la vie aisée et tendre, à la transcendance et, si ce n’est pas un gros mot, au bonheur.

En outre l’homme qui arrive à ce degré de conscience, de conviction, de confiance et d’engagement responsable doit penser aux autres, et aux moyens de leur transmettre de telles valeurs, d’abord par l’exemple, ensuite par l’enseignement direct à travers des oeuvres de l’art et du savoir. Car les masses, selon les lois de Gustave Le Bon, seront toujours différentes de la minorité élue (élue en tant que strate du sommet, particulièrement riche en représentations symboliques et en capacités organisatrices qui forme justement l’élite. Encyclopedia universalis): elles sont enclines à perdre en force morale et rationnelle ce qu’elles gagnent en force du nombre et des passions (le nombre ici est à entendre comme équivalent de conformisme et d’absence d’originalité).

Il va de soi que les passions - puisqu’elles sont une force qu’on peut dire aveugle (elles constituent une étape préalable à l’élaboration de la conscience humaine et du sens des actions de l’homme sur le monde) – nous mènent inéluctablement à la vie anarchique des instincts et à des patterns de réactions adaptatives primitives, impertinentes et inutiles car elles ne sont plus adéquates avec la Culture qui les a dépassées et qui ne s’arrête pas de s’en éloigner.

De ce fait les masses - qui représentent cette tendance à stagner ou à régresser vers de tels patterns de conduite comme les traditions et les pratiques anciennes, désormais obsolètes et négatives - doivent être éduquées, guidées, orientées avec tact, avec méthode, avec un langage franc et pertinent, avec patience et d’une manière systématique, soutenue et rigoureuse.

Qui serait capable de relever un tel défi? L’élite, avec ce qu’elle a de moderne, d’efficace, de rationnel, de pertinent et d’adapté à la nouvelle réalité de la vie humaine. L’instinct c’est la vie végétative ou un peu plus et rien d’autre. La raison, la conscience et la moralité sont ces outils qui nous permettent de dépasser cette vie de morts, pour aller vivre ailleurs dans les nouvelles aubes que nous offre le soleil de notre époque. C’est ça la dignité, c’est ça la gloire ou au moins la moindre des misères.

 

Exemple d’élites malheureuses

Les dernières péripéties judiciaires de Mami est un exemple criard et représentatif de notre élite qui ne sait que faire de ses aisances financières ou culturelles. Un exemple vraiment décevant – dirais-je - ; ça démontre combien homo berbericus est encore loin d’être responsable et digne. Il semble que pour lui la vie responsable n’est encore qu’un rêve lointain. Il ne sait pas notre homo qu’être responsable c’est d’abord être libre.

Si un tel rêve est encore loin pour la caste que nous pouvons nous vanter d’appeler « Notre Elite », figurez-vous le reste des hordes du tout-venant ! Ça se voit aussi que nous sommes emportés par le tsunami de la médiocrité et de la misère morale accumulées par les siècles (une répression sans pareil dans la sphère sexuelle, sociale, économique et politique… et de mémoire aussi). Misères que nous ne cessons de subir et de boire pour les reproduire à notre tour ( !) depuis notre naissance jusqu’à la fin de nos jours. En ce, il n’y a pas de différence notable entre notre soi-disant élite et notre non-élite.

Espérons au moins que ça servira de leçon pour nous qui ne croyons qu’accidentellement ou par caprice entêté, par esprit de « taghennanette » que la justice pourrait ‘‘corriger’’ les torts mêmes des plus grands de ce monde.

Mami, en commettant son délit, il avait sûrement à l’esprit l’absurde et immorale idée que la justice en France soit l’image fidèle de la justice dans son douar de Berbérie ! Il pensait qu’il lui suffît de payer (ou, mieux, promettre de payer) et de nier l’éclat des faits (de ses propres faits et actes !) que le désordre se métamorphoserait en ordre et que l’injustice perdrait son In (privatif) et se transformerait en justice !

Il croyait à ça parce que, comme tout homo berbericus, dans sa mentalité, la magie prime le raisonnement logique. C’est signe d’un désordre mental, de portée endémique, qui traverse de part en part les tiers-mondains, ceux-là mêmes qu’on peut appeler « peau noire, masque blanc ». A propos de cette expression Fanonnienne, Michael Jackson n’est-il pas mort – bien que dans un semblant de dignité – de cet essoufflement de se faire peau blanche ?

Mami n’a pas la stature de M. Jackson, mais il a la même arme : être considéré par les siens comme un grumeau de la crème de l’élite de son douar. D’où : sa tentative (échouée heureusement) de se tailler (jusque dans la justice française !) une loi à sa mesure, où ses idioties et ses grossiers et cruels délits seraient reconnus comme une sagesse, comme un droit légitime indéniable…

Il ne nous reste, quant à nous, qu’à le plaindre, tirer chapeau à la justice française qui nous fait espérer en la Justice et, enfin, bannir de nos actes et de nos fantaisies de telles pratiques barbares et de tels délires ridicules et humiliants.

Mais toi, pourquoi retourner à tant d’ennui ?

Pourquoi ne gravis-tu point le délicieux mont,

Principe et source de toute joie ?

Dante (La Divine Comédie – Enfer, chant I, 76. 77. 78

La langue de l’élite et la question des principes

Quelle langue l’élite doit-elle parler? celle des principes, bien sûr ; c’est-à-dire celle de la franchise, du respect, du pragmatisme, de l’auto-formation-information continue, celle de l’ordre, de la discipline, de la recherche esthétique, du culte de l’originalité créative, de la solidarité réaliste (participation politique), de la sacralité de l’intérêt général et de la liberté individuelle.

L’élite a pour mission l’abomination du suivisme (d’abord dans ses propres rangs puis dans ceux des masses), de la modestie mal assumée et hypocrite, de l’arrogance d’eunuque, de la charité qui enfante la fainéantise, la mendicité, le parasitisme.

Comme vous voyez c’est tout un programme qui, au fur et à mesure qu’il vient au jour, crée une conscience, des principes, des projets, des concepts, des méthodes, une culture qui enrichira la Culture.

Les principes sont importants, mais comme toutes les règles que le groupe impose à ses composants, ils incitent l’individu à les transgresser. Etre homme de principe ne devrait plus signifier avoir des principes selon lesquels un individu donné devrait agir avec des scrupules névrotiques, mais ça devrait signifier la nécessité de formuler dans un langage clair et pertinent le chaos de nos désirs, de nos besoins et de nos convictions après avoir bien mesurer les moyens, les outils, les contextes, les sensibilités et, aussi, le zèle ou les résistances de ce qui nous entourent… pour en faire des projets de société modernes. Rendre enfin pertinents et réalisables ces projets d’abord au niveau de la raison et des concepts puis au niveau concret et réel. Il est évident que ce travail de représentation, de programmation, de réalisation, de suivi et d’évaluation sera de la compétence d’une part de la société que nous appelons élite.

Berbère ou arabe, ces deux langues avec la troisième acquise, le français, ne doivent pas constituer des  choix qui s’excluent l’un les autres où il n’y aurait pas de place pour une deuxième possibilité ! Cette rigidité névrotique cache une paresse mentale en prétextant l’identité tout en prêchant la division entre des gens que tout unit (et surtout l’histoire qui, à elle seule, peut suffire pour faire d’un peuple une Cité affine et homogène) et que seules les particularités personnelles, comme c’est naturel, distinguent les individus les uns des autres en leur évitant la vie ennuyeuse et imbécile du troupeau.

 

Quand l’élite devient-elle élite ?

L’élite existe mais elle ne sera telle que quand justement elle prendra conscience d’elle-même et de son rôle de guide et de locomotive censée mouvoir ces wagons inertes de tout-venant dont la cité est composée. Elle ne sera telle que quand elle commencera à s’organiser pour sortir du noir de l’anonymat et se distinguer. Cet épanouissement ne lui sera possible que par un travail organisé, utile, sensé et conscient.

Travailler pour restaurer l’élite (comme on a restauré l’état algérien après des siècles d’agonie) et la faire émerger nous coûte moins et nous rapporte plus que l’ambition mal calculée, absurde et populiste de vouloir sauver le peuple en se laissant sombrer avec lui dans la misère et la médiocrité.

Les Algériens sont habitués à croire que si ce n’est pas l’autre (le gouvernant) la cause de leur malheur, c’est la fatalité. Viciés comme ils sont par l’innationnalisme qu’ils ne cessent de téter avec les différentes superstitions : religion globalisée, mimétismes oriental, rationaliste, scientiste et autres abonnements aux zaouias, ils ne peuvent ou ne veulent comprendre que les choses politiques sont inertes de par leur nature,  condamnées donc à la pourriture. Ils ignorent qu’en politique, les choses (et le destin même) doivent être secouées par la conscience de l’homme et sa volonté de devoir changer et progresser, s’il veut vraiment vivre décemment et vaincre la misère et l’ennui. Les masses ont besoin, pour ça, de gens illuminés et de modèles vivants et crédibles.

L’élite devrait tendre à arracher de la fange de la médiocrité les débats pour les porter vers les hauteurs où résident l’espoir, l’esprit sérieux et le souci esthétique.

L’élite peut faire en sorte que les vrais détenteurs de pouvoir, de richesses, de culture et de moralité créent des espaces et des forums où ils exhibent et confrontent leurs savoir-faire, leurs créations, leurs capacités, leurs originalités, leurs styles de vivre, enfin leurs contributions au progrès et à moralisation de leur cité. Ce n’est qu’ainsi que le reste se décide à faire de même. Les hommes et les femmes élus doivent se considérer des pôles attirant et pas des queues traînées dans la fange des bas-fonds de la pauvreté et de la misère morale.

Il faut trouver des rituels positifs et qui ne nuisent pas à l’intérêt public. Il faut avoir du courage et assumer les propres responsabilités. Il ne faut surtout pas se soucier trop de l’ordre établi ou craindre pour lui. Si cet ordre est pertinent, il se maintient par sa propre pertinence ; et s’il est bête, il périra de toute façon et, avec lui, la personne qui s’accroche à lui.

Ce sont ces principes et ces directions que l’élite devrait traduire en culture et en langue de tous les jours et qu’elle doit observer et diffuser en les rendant simples et accessibles.

“L’ordre et le désordre – affirme le jeune révolutionnaire (A. Gramsci) – sont les deux mots qui retournent assez fréquemment  dans les polémiques de caractère politique. Partis de l’ordre, hommes de l’ordre, ordre public… le mot ordre a un pouvoir taumaturgique, la conservation des instituts politique est confiée en grande part à ce pouvoir. L’ordre présente et se présente comme quelque chose d’harmonieusement coordonné, de stablement coordonné, et la multitude des citoyens hésite et s’effraie dans l’incertitude de ce qu’un changement radical pourrait porter… se forme alors dans l’imaginaire l’image de quelque chose de déchiré violemment, l’on ne peut voir l’ordre nouveau possible, plus organisé de l’ancien ordre, plus vital de celui ancien… l’on voit le seul déchirement violent, et l’ esprit couard recule dans la peur de tout perdre, d’avoir devant lui le chaos, le désordre inéluctable… » Giuseppe Fiore « Vita di Antonio Gramsci »

A suivre

 

Smari Abdelmalek

 

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