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BERBERICUS

Vues et vécus en Algérie et ailleurs. Forum où au cours des jours et du temps j'essaierai de donner quelque chose de moi en quelques mots qui, j'espère, seront modestes, justes et élégants dans la mesure du possible. Bienvenue donc à qui accède à cet espace et bienvenue à ses commentaires. Abdelmalek SMARI

Du discours, de son écho et de l’art d’abattre les morts

 

 

« Bouteflika continue dans sa glorification du guide de

 la révolution iranienne, balayant d’un revers de main

l’image du régime répressif et extrémiste instauré par

« le guide suprême » de la révolution iranienne.

En ces temps où l’islamophobie pervertit au plus haut point

l’image de l’Islam, il est étonnant de placer un Khomeiny

comme une référence à suivre pour le monde musulman. »

Nadjia Bouaricha El Watan 03-08-08

 

 

 

Eloge de l’écho

C’est, pour un peu de temps encore et pour certaines gens, les vacances (cette fois avec un -a- court) ; c’est pourquoi je vais proposer au lecteur un autre texte (du 02/02/97) moins hard, bien qu’il soit un peu long. C’est aussi l’occasion pour moi de mettre à jour un texte qui, à peine a-t-il été écrit, a été archivé. Il aurait pu rester à l’ombre, enseveli sous la poussière des archives et des jours passés, si les réactions critiques à la visite de M. Bouteflika en Iran (et spécialement au mausolée de Khomeiny où il s’est recueilli à la mémoire de ce dernier), n’avaient éveillé en moi, de nouveau, ce mort-né.

Et c’était presque dans le même état d’esprit que j’avais écrit ce dit texte, que j’avais intitulé alors « Averroès et Halladj ». C’était, je me souviens encore, la rentrée sociale de l’année 1996-97. Avec les membres de notre association culturelle, nous nous étions réunis pour débattre du programme des activités de l’année entrante. Il y avait un point qui grinçait fort et qu’il n’a pas retenu l’intérêt ou l’adhésion de tous : il s’agissait de décider si on devait, ou non, inclure dans l’agenda la présentation d’un roman inédit aussi sulfureux que le fameux « Versets sataniques ».

Je dois dire que je m’étais montré à son égard, de loin, plus tolérant que mes confrères qui étaient tous Italiens. J’ai usé de tout mon pouvoir pour l’inscrire à l’agenda. Alors, j’avais déjà lu l’œuvre sus citée de Salman Rushdie et j’en étais sorti avec une opinion qui ne singeait guère celle du chœur dominant, celle qui donnait comme allant de soi que l’œuvre en question était adressée contre Mahomet !

Mon idée à moi était que le « Versets sataniques » était à lire comme l’œuvre d’un pauvre immigré en quête d’intégration et de reconnaissance. En fait Salman Rushdie y critiquait la xénophobie quasi structurelle de la Londres des gentils et supermen blancs, chrétiens et occidentaux. Critique que Londres a savamment récupérée à son avantage propre et tournée contre Mahomet et l’Islam. De là à persuader les peuples dudit Occident - qui n’attendaient que ce genre de farces pour briller encore - et leurs suiveurs Arabes (entre autres aliénés et stupides, pour qu’ils aient un grain de cette brillance) il ne restait qu’un cheveu de négligeable épaisseur.

Pour ce qui me regarde, c’est à partir de cette idée même que j’avais jugé alors l’œuvre en débat du beau titre « Champs de fleurs, champs de sang ». Tout comme Rushdie, l’auteur de cet autre roman - un réfugié politique Iranien, qui vivait dans une jungle de cité, Milan, qui se voulait elle aussi une cité de gentils et supermen blancs, chrétiens et occidentaux - était en mal d’intégration et de reconnaissance. Il devait en quelque sorte renier tout ce que l’identifiait à son destin ; destin de ne pas avoir été un superman, blanc, chrétien et occidental. Le monde des damnés de la terre avec bon nombre de leurs élites est plein de cette perversion identitaire. Une perversion qui se rachète cependant par sa propriété ou son mérite collatéral de créer tout de même un brin de culture et une non-indifférente littérature..

J’avais demandé à connaître l’auteur, qui était devenu plus tard un ami. Il avait participé à la révolution islamique – racontait-il – mais une fois avait-il réalisé ce qu’était la véritable nature de cette révolution, il s’est reconvertit au laïcisme et plus tard à l’athéisme et est devenu un bouffe-prêtres, bouffe-rabins et bouffe-imams. C’est cette saga du propre vécu politique qu’il avait romancisée.

Je dois admettre que son oeuvre a été réussie sur le plan poétique, mais son analyse politique à mon avis manquait de rigueur : elle était plus d’ordre émotivo-idéologique que rationnel. Analyse qui toutefois conserve toute sa dignité, car un roman ne doit pas être jugé comme un essai philosophique ou une monographie scientifique. Sa nature est aussi d’ordre émotionnel et, pour cette raison même, le roman devrait être poétique. Plus un roman est chargé d’émotions, plus il s’approche du poétique et plus il est sincère et pertinent.

En fait si je vis un évènement, je l’éprouve sur ma peau et dans mes entrailles. Si j’ai les moyens de le comprendre, cet évènement, et de le traduire en mots et en images pour l’exprimer d’abord à moi-même et ensuite à mes semblables, ce sera le meilleur mode d’appréhender le monde et de participer de là à la création de la culture en enrichissant le domaine des possibles humains par mes propres expériences et ma propre sagesse.

Le roman, comme l’art en général dont il tire d’ailleurs ses propriétés, s’il lui arrive de poser des questions, il ne devrait pas se soucier trop d’y trouver des réponses. Le roman, pour paraphraser Christine Mauduit, tend à fixer les valeurs sociales et morales qui fondent l’identité de l’homme. Il amène le lecteur à réfléchir sur lui-même et sur l’existence, sur les rapports des hommes entre eux et entre eux et la nature, sur les valeurs par quoi l’homme se définit, en somme sur la condition de l’homme.

Chaque chose occupe un espace et projette une ombre, et chaque son lance un écho, même sur le plan virtuel. Devant le flux ininterrompu de nos perceptions, l’espace de notre entendement et de notre sensibilité en général se trouve, par la force des choses, contraint à se reformuler d’une manière constante afin de se saisir, de s’autogérer et de ne pas se laisser donc dépasser par les évènements. Ce genre de réaction est strictement nécessaire et inhérent à tout discours adressé à nous, reçu ou intercepté par nous. C’est une sorte d’écho qu’un discours projette nécessairement dans les arcans de notre être. C’est de cette ombre sonore sans cesse renouvelée, cette reformulation continue, cette antithèse de l’œuvre, cette non-indifférence gramscienne qu’il s’agit quand on a à faire à la communication avec les autres, à l’interrogation et à la compréhension du monde et de nous-mêmes. Et c’est créatrice de culture et de valeurs.

J’avais lu ledit roman et l’auteur était devenu donc un ami. Sa connaissance ou notre amitié m’a amené à écrire ce texte qui met en scène l’art d’abattre les morts. Loin de moi l’idée de juger les personnes, je voudrais seulement mettre en scène des personnages et quelques unes de nos mœurs et voir ce que ça produirait. Si le culte des morts est jusqu’à nos jours vu et avalé avec une certaine indulgence, l’art d’abattre ces derniers relève encore de l’indécence. C’est cette lâche pratique d’abattre les morts que mon présent écrit tend à comédier, à jouer avec et à se jouer d’elle.

J’espère ne pas alourdir cet épisode outre mesure, mais cette mise au point est nécessaire pour introduire un écrit de forme inédite.

 

 

Smari Abdelmalek  
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