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BERBERICUS

Vues et vécus en Algérie et ailleurs. Forum où au cours des jours et du temps j'essaierai de donner quelque chose de moi en quelques mots qui, j'espère, seront modestes, justes et élégants dans la mesure du possible. Bienvenue donc à qui accède à cet espace et bienvenue à ses commentaires. Abdelmalek SMARI

Le luxe indispensable : Les mots assassins et les territoires sans propriétaires identifiés ( 2 )

« L’antichambre était remplie de dames de tout age,

de mages de toutes couleurs, de juges, de marchands,

d’officiers, de pédants ; tous se plaignaient du ministre.

L’avare et l’usurier disaient : « Sans doute cet

homme-là pille les provinces » ; le capricieux lui

reprochait d’être bizarre ; le voluptueux disait :

« Il ne songe qu’à ses plaisirs » ; l’intrigant se flattait

de le voir bientôt perdu par une cabale ; les femmes

espéraient qu’on leur donnerait bientôt un ministre

plus jeune. Babouc entendait leurs discours ; il ne put

s’empêcher de dire : « Voilà un homme bien heureux ;

il a tous ses ennemis dans son antichambre, il écrase de

son pouvoir ceux qui l’envient ; il voit à ses pieds ceux

qui le détestent. »

 Voltaire  « Le monde comme il va »

 

 

Mouvements browniens

Alors, où réside le problème? Dans le cas de l’Algérie, s’agit-il de la constatation objective d’un vrai problème ou s’agit-il d’un simple préjugé, fruit de fantaisie ? En d’autres termes, quelles sont les raisons qui font en sorte que l’Algérie soit considérée comme un pays spectre, sans Etat et sans citoyens? Ces derniers seraient réduits à une espèce de hordes de primates barbares, indisciplinés mais asservis cruellement par leurs chefs. Les hypothèses explicatives de cette absurdité peuvent être nombreuses mais la plus plausible demeure la suivante : l’Algérie est considérée comme un pays sans Etat pour la raison même que ses habitants n’avaient jamais eu l’occasion historique de créer une structure qui les gouverne ni même en avaient développé l’idée. Les raisons qui fondent cette hypothèse, qui se veut conceptuellement pertinente, résident dans la longue nuit des ininterrompues invasions et colonisations que ce pays a vécues durant son histoire et qui ont fini par lui rendre difficile l’accès à la culture citoyenne, à la citoyenneté entendue en termes modernes. Mais d’aucuns, malheureusement, s’entête encore à penser que cette nuit de cauchemars est due au fait que ce peuple ait été toujours facilement prenable, soumissible et domptable ; même si paradoxalement il semble de caractère insoumis et rebelle. Un peuple candidat au statut d’éternel sujet, de pérenne colonisable et de sous-développé par nature et par vocation ! De cette hypothèse, l’on peut expliquer ou faire en découler tant d’autres :

- c’est un pays qui n’a pas encore pris ou pu prendre le chemin de la séparation entre religion et politique ;
- c’est un peuple qui a des rapports pervers avec l’autorité et toute autre forme de pouvoir : toute autorité serait de trop et devrait être donc nécessairement combattue ; et si l’on ne peut en avoir raison, on apprend à s’y soumettre jusqu’à ce que se présente une autre occasion pour la combattre ;

- c’est un peuple encore machiste, scandaleusement misogyne, qui s’ampute volontiers et bêtement de la moitié de ses compétences et ses potentialités (les femmes) ;

- c’est un pays, à cause même de son aliénabilité structurelle, qui ne peut exister que faisant allégeance tantôt à droite tantôt à gauche, tantôt à Est tantôt à Ouest, tantôt à Nord tantôt à Sud, ou à toutes ces directions à la fois. D’où ce tiraillement qui crée un champ de tensions indisciplinées et de sens chaotiques et instables, un champ de mouvements browniens, en somme ;

- c’est un pays qui s’identifie volontiers à une culture politique surannée d’obédience orientale, puisée directement dans « Mille et une nuit », qui prêche et inculque aux hommes l’art d’être des sujets, la science de la dictature, la nécessaire soumission au sceptre et au glaive et enfin le culte des despotes ;

- c’est un pays dont la population est formée et a toujours constitué une mosaïque de tribus diverses et adverses, divisées et belliqueuses ;

- c’est un pays qui cultive une politique de fermeture et d’isolement et n’accepte pas, comme il a toujours fait, l’ouverture vers l’autre, la confrontation avec l’autre, les auto-critiques et les mises et remises en question des statu quo, les innovations d’idées politiques, morales, esthétiques ou  technologiques ;

- c’est un pays essentiellement constitué de nomades et s’il lui arrive de s’organiser, en quelque sorte, il ne peut déboucher que sur une société rurale, paysanne et primitive donc ;

- enfin le pays n’a jamais eu ou su développer quelque forme locale d’élite, de bourgeoisie ou de classe moyenne qui aurait fait de moteur ou de locomotive au train qui est le reste de la popolation-plèbe.

Bien sûr, il y aurait d’autres hypothèses mais quelles qu’elles soient, elles procèdent de l’une ou l’autre des hypothèses sus-citées ; à moins que l’on y ajoute la malédiction de quelque marabout, l’enchantement de quelque sorcière, la thèse de la déficience organique caractéristique du cerveau algérien, celle de la couleur de la peau, du climat, du genre d’alimentation ou de l’origine géographiques ! De toute façon ce genre d’explication par la magie ou par l’absurde n’est ni sérieux ni de notre compétence.

Maintenant écoutons ce que dit, un citoyen français (un certain Pierre Richard), sur le quotidien « Le Monde » 01-02-02 « Un tel dynamisme (il entend, par ce, les grandes capacités sociales et économiques que son pays possède), par contraste, montre encore assez clairement le principal handicap de notre pays. Bien qu’il ne soit pas nouveau, le malaise profond de l’Etat n’est pas moins préoccupant. La lourdeur de la gestion étatique et le hiatus grandissant entre les citoyens et les pouvoirs publics - rendu manifeste à cause de la hauteur des taux de non participation aux élections - contribuent à l’installation d’une véritable rupture publique. Celle-ci croît à mesure que l’histoire avance. » Qui aurait pu dire que l’existence du même phénomène négatif, le divorce entre l’Etat et les Citoyens, pouvait se vérifier dans un pays profondément enraciné dans la culture d’Etat et qui compte parmi les plus vieilles structures étatiques dans le monde ! Qui pourrait prétendre que la notion d’Etat e France n’existait pas, pour la seule raison que l’Etat traverse actuellement quelque crise ou quelque hostilité de la part de ses citoyens ? Que représentent un ou deux siècles dans la vie d’un peuple par rapport à l’histoire millénaire comme celle de l’Algérie ? Il ne faut pas oublier que le pays de berbericus avait donné du fil à retordre à l’Empire romain et que l’équilibre auquel était arrivé, par la force des évènement et par la nécessité de la coexistence et de la survivance aussi, a toujours été précaire. Oui l’Algérie avait toujours opposé une résistance farouche à ses différents occupants, même si parfois elle donnait l’impression qu’elle fut soumise et qu’elle acceptât volontiers son joug et son assujettissement. 

 

Qu’en est-il des conquérants arabes ? 

Tout en étant des envahisseurs comme leurs prédécesseurs Phéniciens et Romains les Arabes ont toujours su associer les populations conquises à la gestion de l’Etat et au gouvernement de la société. Ceci ne veut pas dire que les Amazighes avaient toujours accueilli leurs agresseurs avec des couronnes de fleurs et des bannières palpitantes de joie. Cependant le cas des conquérants arabes demeure particulier par la tolérance que ces derniers manifestaient et devaient avoir à l’égard des croyances et des coutumes des autochtones, pour la majorité de confessions chrétienne et juive, des Gens du livre, des dhimmis donc. L’exemple historique le plus éclatant en est la prise de l’Espagne qui fut entreprise par quelques quatre ou cinq centaines d’Arabes et une dizaine de milliers de berbères. L’on peut dire la même chose des Turcs Ottomans (1516 - 1830) : les Algériens furent associés, en temps de paix comme en temps de guerre, à la gestion de la structure étatique qui les gouvernait. Et si, souvent, le Dey (le gouverneur général de cette période-là) est désigné par la Porte sublime à Constantinople ce n’était que pour la forme. L’empire Ottoman se considérait comme une espèce d’Etat des Etats, une supra-structure centralisé en tant que « Maison du Calife » protecteur et défenseur des musulmans. Mais souvent, ni avec les Arabes ni avec les Ottomans, l’identité du peuple algérien fut mise en discussion ou leur fut niée. L’arabisation et l’islamisation de la société algérienne furent d’ailleurs le résultat d’un long processus historique et l’œuvre, en sa quasi-totalité, des populations autochtones. Expliquer ce phénomène organique qui a duré des siècles par l’effet immédiat, par génération spontanée, due à l’invasion massive des hordes hilaliennes relève plus du fantaisisme, de la bêtise et de la paresse mentale, que de la méthode d’analyse historique. La langue turque, quant à elle, fut la langue d’une poignée de Turcs, par contre celle du Diwan (administration et gouvernement) fut l’arabe qui jusqu’alors était déjà la langue de la majorité des Algériens (berbères arabisés). Toutefois le jour où les Ottomans ont commencé à exclure les autochtones des hauts postes clefs de la responsabilité politico-administrative (consulter les témoignages de Hamdan Khoudja dans son œuvre autobiographique « Le Miroir ») et surtout quand ils ont cherché à imposer le turc comme langue officielle des affaires du Diwan, ce jour-là ils ont signé la fin de leur vie non seulement en tant que seigneurs et dignitaires en Algérie mais surtout en tant que hôtes respectés ou mieux en tant que Citoyens de ce généreux Bled. Ils ont poussé leur mépris jusqu’à rédiger le texte de capitulation du Dey, le texte de vente de l’Algérie, en langue turque (Assia Djebar)! Ainsi ont-ils libéré les Algériens de leur engagement moral de devoir continuer à les respecter, les chérir, les honorer et surtout à leur payer la Lazma (l’inhumain et insupportable impôt). Cette arrogance caractéristique des agonisants assigna un coup fatal aux turcs en Algérie et fut un signe avant-coureur de la décadence inexorable de l’empire Ottoman et des sociétés arabes qu’il assujettissait. La campagne d’Egypte conduite par Bonaparte donna le coup de grâce à une conscience assoupie des musulmans dans le monde arabe surtout. Ces derniers, plus que leurs co-religionnaires dans le monde, se sont rendus compte pour la première fois que le corps qui les régissait ne répondait plus, il était dans un profond coma irréversible. Pour la première fois ils se sont aperçus de la différence épouvantable et scandaleuse qui les séparait des Européens et de l’Europe riche, puissante, civile, avancée et hautement organisée.

 

Mots assassins et territoires sans propriétaires identifiés.

En profitant d’un côté de ce marasme existentiel des sociétés musulmanes et de l’autre côté de leur propre progrès technologique et organisationnel, les puissances européennes ne rencontrèrent pas de grandes résistances  pour chasser les Turcs et s’accaparer des espaces « vides » où il n’y aurait plus eu la moindre « autorité ». Ces mots entre guillemets sont, parmi tant d’autres exemples de mystifications, de mots assassins, inventés justement par les fascistes de colonistes (comme l’on disait au temps de Tocqueville) pour asseoir et justifier leur idéologie expansionniste et hégémonique. En d’autres termes de tels mots signifient, selon le glossaire colonial, territoires sans Etat, abandonnés donc et sans propriétaires identifiés. Territoires qui reviendraient de droit à ceux qui se lèveraient tôt pour aller y implanter leurs bannières ou y installer quelque bivouac. Je voudrais citer un autre exemple de ce genre de mystifications flagrantes et cruelles qui continuent de peser encore aujourd’hui sur nos têtes, nous tiers-mondiens, comme la malédiction. Cet exemple, parmi une infinité d’inventions, est puisé dans le monde de l’édition : la maison d’édition italienne, Bompiani, présente à son lecteur un personnage historique de la trempe de Abdelkader comme le «chef d’un groupe de tribus hostiles à la pénétration française, et (qui) conduisit contre celle-ci une longue guérilla. » Ainsi est présenté le réinventeur de l’Etat algérien et promoteur de la Résistance aux lendemains immédiats de la prise d’Alger par les troupes françaises ! est-il besoin de recourir à des mots imbéciles comme celui de tribus ou guérilla, quand il est plus honnête et plus approprié, du point de vue historique et intellectuel, de parler de peuple et de guerre de résistance ? Ce genre de mystification tranquillise la conscience des colonistes (admettons qu’ils aient eu quelque chose qui puisse ressembler à de la conscience) en leur signant à blanc le chèque du sadisme, du mépris, de l’humiliation, d’exploitation, d’expropriation parmi tant d’autres licences et entreprises de bienfaits coloniaux. En fait les colonisateurs européens, orgueilleux de leur suprématie technologique et organisationnelle et mus par de boulimiques intérêts aussi égoïstes que mortels (intérêts qu’ils savaient, par-dessus le marché, à la portée de leurs mains), n’ont pas cessé de manœuvrer, à défaut d’exterminer les populations autochtones, pour effacer leurs cultures vaincues et sciemment avilies ou les enterrer dans les tombes et l’obscurité de l’oubli cosmique. Les français en Algérie représentaient la crème de l’espèce d’oppresseurs racistes. Le mode barbare et déshumanisant suivant lequel l’Algérie fut conquise et colonisée a révélé aux Algériens le caractère essentiellement avilissant et leur a donné une idée claire sur les intentions des envahisseurs français : dominer pour mieux exploiter. C’était ça le leitmotiv des tenants de la colonisation et non le soi-disant fardeau de l’homme soi-disant blanc de civiliser ou assister les peuples en danger de mort civilisationnelle. En Algérie, au Tibet ou ailleurs, l’on a toujours devant soi des individus qui appartiennent à la même espèce à laquelle appartiennent les mêmes colonisateurs. Puisqu’il en est ainsi des hommes, de tous les hommes de la terre et de l’histoire, une résistance ne peut qu’éclater et prendre forme à chaque fois qu’un groupe d’hommes agresse un autre. Ainsi en est-il de l’Algérie : une résistance prit forme dès le premier jour de l’invasion pour continuer ensuite d’une manière ininterrompue et avec toujours plus de vigueur, de détermination, de systématicité et d’efficacité donc. Cette résistance qui ne cessa de s’organiser, de gagner de l’ampleur et de prendre conscience d’elle-même et des valeurs de justice, de liberté et de dignité qu’elle défendait, a été couronnée par la Révolution de novembre 1954 et l’indépendance de l’Algérie, comme l’on sait.

 

La leçon d’une exclusion historique

Que peuvent-ils enseigner aux Algériens, ces siècles de tyrannie et de domination turco-française ? Que peuvent-ils nous enseigner ces siècles entiers de médiocrité et de barbarie sinon le doute total et l’aversion pour tout ce que peut porter le cachet Etat ? Que peuvent-ils nous enseigner sinon le doute et la haine pour l’Etat et pour tout ce qui se rapporte à l’Etat ? Maintenant nous pouvons dire que les hypothèses sus-citées trouvent une explication plausible et donc convaincante. Quand l’on avance l’une ou l’autre de telles hypothèses, l’on ne fait rien d’autre qu’affirmer l’une des nombreuses répercussions de l’hypothèse fondamentale à laquelle nous sommes arrivés à la fin de cette analyse : Exclus de l’Histoire et éloignés de la sphère du politique pendant de longs siècles par les occupants Turcs et, surtout, Français, les Algériens ont développé un comportement suicidaire qui se traduit par le doute et l’aversion qu’ils ont vis-à-vis de l’Etat, le leur! Ils ne sont pas capables ni ils veulent s’acquitter, avec conscience et responsabilité, des devoirs indispensables que leur assigne la vie dans la Cité, comme celui par exemple d’œuvrer pour le Bien commun, en payant les taxes. Ce n’est pas que l’Etat n’existe pas en Algérie. L’Etat a toujours existé, en quelque sorte et sous quelques formes, même si ceux qui ont la vue courte prétendent le contraire ; même si parfois son existence semble se brouiller et se volatiliser dans la brume de l’ignorance ou de la mystification. Certainement il lui arrive, comme à toutes les structures et manifestations humaines de la vie, de s’éclipser aussi à cause de quelque crise ou dysfonctionnement, mais cela ne l’empêchera jamais d’exister parce qu’il est inhérent à la vie humaine en groupe et en constitue l’un des aspects multiples. Par exemple la différence entre la crise d’Etat dans la France de Pierre Richard et celle de notre Algérie est que dans le premier cas il s’agit d’un accident de parcours normal, pendant que dans le second, il s’agit de la confusion générée par le manque d’expérience dans la praxis de la citoyenneté. D’où l’attitude mentale obnubilée que semble exprimer le Citoyen algérien par l’interrogation suivante : « Est-ce le même Etat oppresseur, égoïste et raciste que je dois servir ? Est-il le même Etat avec un nouveau visage qui, pas plus tard qu’hier, cherchait à m’humilier et à me sucer le sang ? Ou bien s’agit-il de l’Etat que j’ai toujours connu et reconnu à travers l’histoire de mon pays et qui a toujours veillé à mes intérêts et à ceux de mes concitoyens ? » Pour terminer avec cette partie, voici un témoignage de l’Algérien - quoi qu’on en dise - payeur d’impôts, gros calibre, malgré les exactions qu’il subissait quotidiennement dans nos villes et nos campagnes au temps de l’occupation française : Un grand nombre de parlementaires français dont Mille Voy, Doisy, Abel Ferry déclarèrent le 3 février 1909 à la chambre : « Au point de vue de l’impôt, les Algériens paient le triple, le quintuple des Européens et parfois même davantage, et c’est pourtant aux colons qu’est faite la plus large part dans les dépenses. Les premiers paient et ce sont les seconds qui consomment. » Pourquoi cherche-t-il à s’en dérober aujourd’hui que tout lui revient, à lui seul et à ses propres enfants, à la fin du processus ?

A suivre

Smari Abdelmalek 

 

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