Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

BERBERICUS

Vues et vécus en Algérie et ailleurs. Forum où au cours des jours et du temps j'essaierai de donner quelque chose de moi en quelques mots qui, j'espère, seront modestes, justes et élégants dans la mesure du possible. Bienvenue donc à qui accède à cet espace et bienvenue à ses commentaires. Abdelmalek SMARI

L’intégrisme islamique, le temps des gangs et le ciment organique

« Avant toute chose, écrivaient-ils, prions pour ceux qui sont morts le 11 décembre, prions pour que l’Algérie retrouve sa sérénité d’antan, prions pour que nos jeunes cessent leurs aventures mortelles et prions pour un avenir radieux et plein d’amour pour les générations futures. Permettez-nous (cher Journal) de vous dire que vous êtes la chandelle qui éclaire le paysage de vos lecteurs. Nous, élèves du collège Mezaache Abdelmadjid, nous sommes très honorés de vous rendre visite et de rendre visite aux journalistes qui ne cessent de nous informer sans relâche, sans fatigue et sans peur, sur tout ce qui se passe ici en Algérie et ailleurs dans le monde car les informations, que vous publiez, nous rendent libres. Comme l’a si bien dit Voltaire: «Plus l’homme sera éclairé, plus il sera libre». Ainsi, nous vous souhaitons bonne fête de l’Aïd, joyeux anniversaire pour vos 13 années de parution et joyeuse année 2008 pleine de santé, de succès et longue vie au Quotidien d'Oran. » Le quotidien d’Oran 18-12-07

 

Moi aussi, avant de poursuivre le fil de mes idées, je joins ma voix à celle de ce bouquet d’enfants, fils de Ain Timouchent, pour souhaiter un Aid Said à l’Algérie et à ses hôtes, un Joyeux Noël et une Bonne année, au nom des Algériens aussi, aux amis et aux frères de par toute la terre.

 

Le temps des gangs

Avec ce chapitre, j’essaie de faire une lecture du film de Scorsese pour montrer en quoi consiste l’Empire des States (il faut l’écrire avec la ‘e’ majuscule), pour montrer la barbarie fondatrice de … l’Empire. Tous les empires sont des monstres créés et assumés à partir d’une mosaïque de réalités disparates et adverses, d’égoïsmes féroces, d’enfers divers dont seul le bûcher d’un autre enfer plus grand, plus fort et plus terrible puisse avoir raison. Celui-ci, seul, peut dévorer ou éteindre les flammes des différences et des hostilités. Celui-ci, seul, peut tenir ensemble ces différences et ces hostilités, comme le fil les grains (pas toujours et nécessairement homogènes et organiques) d’un chapelet. Voir l’enfer sans y être, n’est-ce pas en soi un plaisir ? Voilà ce que l’Empire tend à faire voir à ses sujets. Le principe qui fonde une chose sera lui-même l’aliment qui la nourrit et la protège tout au long de sa croissance, jusqu’à la mort naturelle de la chose même. Dans son film, Gangs of New York, Scorsese tend à nous faire comprendre que les gangs ou le gangstérisme cru et nu fut l’œuvre (et l’est encore aujourd’hui) des premiers américains anglo-saxons (provenant de l’ex empire mourrant), les soi-disant natives ou qui se considèrent tels. Après avoir neutralisé les concurrents conquistadores des autres nations, après avoir exterminé parallèlement les peuples autochtones, ils se sont tournés vers les Irlandais. Et c’est en vertu de cette lutte fondatrice de la nation pure et une que l’Autre,  l’Irlandais, vient nécessairement diabolisé. Il fallait exagérer le péril irlandais jusqu’à ce qu’il accouche du ciment de cohésion nécessaire au serrement des rangs fragiles et qui tendent à casser à tout moment. L’Irlandais - cette épine atroce bien enfoncée dans la plante du pied du bon Anglo-saxon (le doux Anglo-Saxon, protestant et patron incontesté des lieux) - se prêtait bien alors à ce jeu étrange mais vital pour la nation en processus de naissance encore. L’Irlandais alors réussît, à lui seul, à conjurer l’angoisse qui taraudait, harcelait, tenaillait la vie paisible de l’innocent Native. Dans ces temps là, il n’y avait pas encore les Italiens, les juifs comme les voyait un certain Henri Ford, ou comme plus tard les communistes, les Latinos et récemment les arabo-musulmans. Les autres diables (Amérindiens et autres conquérants concurrents) étaient exterminés ou au moins réduits à la plus faible et la plus hébétée et inoffensive des expressions.

 

Tout comme une hyène blessée

Tout corps est foncièrement composé. Tout corps est donc sujet à la dissolution. Tout corps enfin, pour maintenir sa consistance et son identité, a besoin d’un ciment de cohésion. Les empires l’ont trouvé, ce ciment, dans la menace d’un autre corps extérieurement constitué. S’il n’existait pas, il faudrait l’inventer. Scipion après la destruction définitive de Carthage, se serait réfugié dans un silence lacérant, dans un regret douloureux, non pas par sens de culpabilité mais par le vide qui s’était installé à la place de l’illustre Cité et l’horreur qui avait rempli les lieux. Tout ce qui resta des splendeurs de Carthage consistait en un vide, en une espèce de trou noir qui avait englouti matière et lumière, en une espèce de tombe, de zéro, zombi dévoreur des chiffres et des nombres aussi infinis soient-ils. Pendant que ses soldats et légionnaires exultèrent (comme récemment les G.I. exultèrent d’une Bagdad qu’ils s’étaient jurés de ruiner, qu’ils ont mis à sac et livré aux flammes), Scipion proie à une épouvante incommunicable  aurait voulu tant leur crier: « Quel monstre est désormais digne de la force de Rome ? Contre quel monstre Rome va exercer son excès épouvantable de force de destruction ? » L’épouvante lui vint de la réponse que lui suggérèrent ses demandes mêmes : « La seule force désormais digne de Rome, c’est Rome elle-même. C’est contre soi-même désormais qu’elle va diriger ses pouvoirs de destruction  et exorciser ses idées noires de haine et de mépris ! C’est désormais elle-même qu’elle va combattre comme ennemie de soi-même ! » Pour l’amour du ciel ! l’Empire de nos jours a encore d’autres Carthages sur sa table de travail avant qu’il se mette, affolé et enragé, à dévorer son propre corps en croyant d’en éliminer les plaies, tout comme une hyène blessée.

 

Des héros anciens et nouveaux de l’Empire

Le film de Scorsese montre du doigt l’incompatibilité religieuse qui mine les deux clans (protagonistes du film) bien chrétiens, qui les secoue et les divise. Une incompatibilité qui existait déjà en Irlande et en Angleterre (qui l’occupait et  d’une certaine manière l’occupe encore aujourd’hui) avant qu’ils partissent à la conquête du Nouveau Monde. La preuve est que dans le film, les « Natives » (gouvernants, pauvres ou délinquants) et Irlandais (nouveaux débarqués) prient le même dieu pour qu’il les soutienne contre les maux du clan adverse. Absurde, non ? Les pompiers, nouveaux héros américains, n’avaient pas un rôle flatteur au temps des gangs et Scorsese, le maudit, tenait à lier les ancêtres escrocs aux braves descendants. Scorsese nous indique du doigt une autre prouesse de l’Empire humain et humaniste, accueillant les pauvres et les persécutés des vieux continents, ces papillons fuyant le froid et les ténèbres pour aller mourir à la lumière du pays de la liberté. Le réalisateur nous montre le bureau d’accueil qui remet aux immigrés à peine débarqués nationalité de l’Empire, feuille de route et billet de transport pour aller mourir pour la défense de ce dernier mais nouveau pays pour l’immigré. Ce malheureux avait entendu à la nausée une chanson du type :  « Ici, dans l’Empire, tu es dans un pays libre. Tu peux faire tout ce qui te chante. » Et Scorsese de démentir et de dénoncer : « Ce n’était pas vrai pour tout le monde. » Ainsi le sang, qui a toujours dépeint l’Empire, ne doit jamais quitter sa lame. Il y va de la survie de l’Empire. La mutilation périphérique sert de serrer les rangs des organes internes, seuls responsables de la survie de l’Empire et aussi de son pourrissement. Mai le chaos demeure indépassable, et « le passé - comme le dit Amsterdam-De Caprio - la torche qui éclaire notre chemin ».

 

Lâches préjugés qui n’ont pas qu’une seule vie

Scorsese a certes puisé dans le livre homonyme « Gangs of  New York » 1927 de Herbert Asbury mais il l’a rendu fonctionnel, organique même, à une thématique qui lui tient tant à cœur : combattre les préjugés récalcitrants qui continuent à sévir encore aujourd’hui à l’encontre des minorités point anglo-saxonnes. Lâches préjugés qui n’ont pas qu’une seule vie. Les Italiens sont réduits souvent à ces deux mots : spaghetti, mafia. Le réalisateur combat de telles idées perverses et racistes, en décrivant une NY des origines pourrie. Une NY, véritable fief de délinquants, de voleurs, de prostituées, de bordels… le tout de cachet et de marque anglo-saxons, c’est à dire des décades avant que les italiens – spécialement - exportèrent et greffèrent la mafia au sein de l’Eden des purs et bons Natives. Voilà peut-être pourquoi le film n’a pas été du goût de l’honorable ‘Los Angeles Times’ qui y a vu « un film long, inutile, d’une violence gratuite et sans aucun sens. » A l’issue de la présentation en ante prima du film à Rome, Scorsese répondit à la question de l’éventuelle mais fort probable frappe contre l’Irak, tout en ayant à l’esprit la lutte ouvertement déclarée, l’art de mutiler l’adversaire, de le supprimer, les divers accrochages, la violence gratuite et institutionnalisée, le service aveugle des intérêts égoïstes assurés par les serfs de cette louve dantesque qui est l’Empire. C’est en fait de cette réalité sui generis et fondatrice même de la nation américaine que l’illustre réalisateur d’origine sicilienne (intellectuel lucide, engagé, honnête, non indifférent au sort des humains et à leurs malheurs) avait essayé de donner une idée, d’en rendre compte, pendant qu’il répondait à la question. Une réalité qui saute aux yeux de n’importe quel historien honnête et impartial. Une réalité pas si propre que ça et qui existait déjà depuis la naissance des nations, appelées plus tard à jouer le rôle d’empires.

 

Du Territoire de l’Empire

« Je souhaite – ajoute-t-il - que la diplomatie vainque et arrive à éviter le conflit. » Mais était-il convaincu ? Son film donne malheureusement l’indice d’une résignation, puisque l’Empire est là avec un cœur plus vigoureux que jamais, foncièrement belliqueux et qui pompe violence et cruauté. Certes, il y va de la propre survie ! De ce point de vue, les States seront les derniers en droit de prétendre être les chantres, les garants, le Père éternel de la liberté et de la démocratie. Ces valeurs, entre-temps, peuvent attendre et peuvent se réduire à de simples spectateurs. L’Empire se comporte comme si le monde était sa propriété privée, une espèce de basse-cours, où ses sujets sont à enfermer – au nom de quelque chose ou de quelque épistème qui s’appelle sauvegarde des valeurs chrétiennes – dans une spirale de cruauté et de misère morale. Une espèce de territoire labile, mouvant, en perpétuelle extension, sans frontières si non celles que les résistants opposent à la cupidité et à l’avidité de l’Empire – dans une prison d’humiliations et de haine, dans un enfer d’oppression et de déprédations sans limites ni honte. Et si parmi les sujets se trouve quelqu’un qui n’est pas d’accord, quelque insolent qui veuille résister, l’Empire jette sur lui l’anathème par le chantage, par la mystification, par les accusations, par la propagande tendancieuse et mensongère. Que voulez-vous ? dans cette vraisemblable guerre tous les coups sont permis. Il y va de la défense du propre territoire, du propre espace vital. Pour rafraîchir les mémoires, Hitler aussi arguait de son espace vitale pour cacher sa folie meurtrière. Tout ce grand bazar d’injustices et de haines se passe si non par la bénédiction des mass media asservis, endormis et complices, du moins par leur absence et leur indifférence. Et il n’y a pas à s’en étonner : ces mass media sont pour la majorité contrôlés par les producteurs et trafiquants d’armes, par les pétroliers, par les financiers, par les assoiffés de pouvoir que l’Empire protège bien volontiers et qu’eux, en retour, lui savent bien gré, le défendent, l’inspirent  et en chantent la gloire. L’Empire a d’autres serfs, plus stupides et modestes - pour ne pas dire misérables -, qui ne demandent qu’à le servir. Ces serfs stupides n’ont pas besoin de recourir à la publicité pour faire passer leurs messages de chant et de louange pour l’Empire : ils ont tout à leur disposition. Par contre, les militants pour la paix, pour le respect et la dignité de l’homme (les non indifférents, au sens que Gramsci donne au mot indifférence), eux, doivent payer avec les yeux l’accès à quelque media de second ordre.

 

Le dieu de l’Empire

Le dieu de l’Empire est un dieu de guerre : il arme généreusement les gens qui lui servent. Il est mythomane et de ce fait il crée une mystique pour souder les fissures éternellement ré-ouvrables. Il œuvre et manœuvre inlassablement pour rassembler organiquement des corps sociaux différents, nombreux, disparates, problématiques, hostiles, ennemis mais qui sont appelés à coexister, à vivre sous le même toit de la même cabane. Quant aux damnés de la périphérie de la planète, croyants ou non, solidaires ou non, ils ont l’exigence de s’unire les uns aux autres sous n’importe quelle bannière pourvu qu’elle ne soit pas celle du putride et assassin Empire. L’Empire fait en sorte que ses sujets ne s’intéressent nullement à ses bas-fonds, à ses péchés historiques. Une peur qui pourrait moins réveiller les monstres endormis mais point domptés et neutralisés que rappeler aux-dits sujets le vrai visage et la vraie nature donc du système politique impérial basé plus sur une organisation de type tribal et autoritaire que civil et démocratique. Le tribalisme n’est pas encore mort et la violence sauvage est toujours là aux aguets et prête à jaillir des sources peu profondes de la soi-disant nouvelle humanité de l’homme, de cette écorce frêle et légère comme le voile de l’hymen, de cette chimère que le même Empire appelle civilisation. (A suivre)

Références :

-         Cahiers du cinéma/ janvier 2003.

-         Positif/ février 2003 n° 504

-         Le monde/ 8 janvier 2003

 

Smari Abdelmalek

Article précédent Article suivant
Retour à l'accueil

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article