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BERBERICUS

Vues et vécus en Algérie et ailleurs. Forum où au cours des jours et du temps j'essaierai de donner quelque chose de moi en quelques mots qui, j'espère, seront modestes, justes et élégants dans la mesure du possible. Bienvenue donc à qui accède à cet espace et bienvenue à ses commentaires. Abdelmalek SMARI

Mieux vaut tard que jamais

Chers lecteurs, d’abord je m’excuse pour vous avoir donné à lire, pour cette saison torride, un texte tortueux et trébuchant qui était l’interminable analyse du roman de Boudjedra. Je ne l’ai pas fait exprès, je vous le jure. Ecrire est un acte où souvent la liberté trouve son pleine expression. Ecrire c’est s’exposer à l’imprévu. Ecrire c’est donc explorer des territoires d’idées et de paroles vierges et inédites où l’acteur devient spectateur et proie impuissante devant les monstres de la création. C’est ladite analyse qui me conduisit :  déjà dès les premiers mots je sentais que je n’étais plus, moi, le maître mais le suiveur. Pour me faire pardonner, je vous soumets une nouvelle en deux parties intitulée à l’origine Le jeune homme et la vieille. Nous irons vivre à Paris est le titre de la première partie. C’est une nouvelle inédite, écrite en français. Je l’avais présentée il y a dix ans de ça dans une bibliothèque communale de Milan ensemble à d’autres nouvelles en italien, dans un recueil intitulé « I ragazzi dell’Atlantide » (Les enfants de l’Atlantide). Bonne lecture.

 

Nous irons vivre à Paris (I° partie)

Quelque part dans un appartement milanais, deux enfants, la fille a 55 ans, le garçon en a 30.

- « L’enfer c’est les autres. » - comme disait Sartre.

- Oui, comme je te l’ai dit, vous, les arabes, vous êtes odieux.

- Tu peux me dire pourquoi ?

- Pour plusieurs raisons. D’abord vous vous arrogez le droit d’épouser plusieurs femmes à la fois !

- Ce n’est pas vrai dans la réalité.

- L’autre jour j’ai rencontré un turc, avec qui d’ailleurs j’ai fait l’amour. Il m’a promis de m’épouser. Il me disait même qu’il m’aimait !

- Et après ?

- Et après, après il s’est avéré qu’il était déjà marié non pas à une mais bien à deux femmes ! Tu te rends compte?

- Comment en es-tu sûre ?

- Je l’ai vu de mes propres yeux. C’était un dimanche, il se pro­menait avec elles, toutes les deux, au jardin Sempione!

- Ah, maintenant j’ai compris… oui, c’est ça… ton désarroi… quand je t’ai dit que je suis arabe…

- Oui, vous les arabes, vous n’avez pas de respect pour la fem­me.

- Mais ce n’est pas possible ! Tu sais qu’on nous a enseigné que la femme avant l’avènement de l’Islam n’avait aucun statut, aucun droit, aucu­ne dignité ?

- Et votre prophète lui a donné la dignité humaine comme cadeau ...

- Oui.

-  … en ne lui reconnaissant que le quart d’un homme !

- Le quart d’un homme ??

- Ne faut il pas quatre femmes pour un seul homme ?

- Oui.

- Votre prophète en avait cinq !

- Non, tu te trompes : il en a épousé neuf.

- Neuf ! Mon Dieu ! Ecoute, Gaber, soyons sérieux. Pourquoi tu ne te fais pas chrétien pour m’épouser ?

- Je n’accepte pas un mariage à ce prix.

- Bien sûr, tu garderas ta religion, et moi la mienne. Mais aux yeux de l’Eglise tu seras catholique. Regarde Nicola, par exemple, ce Tanzanien dont je t’ai parlé. Il était arabe, non ?

- Moi je ne le connais pas.

- Moi je le connais. Pourquoi tu ne fais pas comme lui ? Une peti­te goutte de l’eau bénie ne te fera sûrement pas mourir.

- Je ne suis pas, Dieu merci, un enragé on un hydrophobe. Seule­ment je ne suis pas convaincu de votre religion.

- Pourquoi ? Ne l’es-tu déjà plus? As-tu déjà changé d’opinion ?

- Non, mes convictions sont fermes.

- N’as-tu pas dit, toi-même, que tu as un grand respect pour cet homme là… ce Dieu qui s’est fait homme pour sauver les enfants du Seigneur ?

- C’est sûr que tous le musulmans non seulement le respectent mais doivent le respecter et ne jamais dire de lui que du bien. Celui qui faillit à ce commandement est un hérétique, un non musulman, un Kafir.

- S’il en est ainsi, pourquoi as-tu peur de sa religion ?

- Je n’ai pas peur de sa religion, mais ce que m’exaspère dans tout ça c’est que vous le considérez comme fils de Dieu.

- Regarde-le bien en face. Son visage n’a-t-il pas les traits et la beauté d’un ange ?

- D’abord ce n’est pas son vrai visage, parce qu’il avait e­xisté il y a 2000 ans de ça. En ce moment-là il n’y avait ni appa­reils photographiques ni peintres portraitistes au sens moderne du mot pour immortaliser son authentique physionomie. Donc tout est fondé sur de suppositions et des approximations. Ensuite je ne voudrais pas être un collectionneur de religions : une seule me suffit et largement.

- Regarde bien son visage. J’ai entendu dire qu’un célèbre peintre américain du XVIII° ou du XIX° siè­cle, je ne me rappelle plus, a prouvé que le visage que tu vois sur cette image est bel et bien celui de Jésus Christ.

- D’ailleurs cela n’est pas important, Jésus peut bien ressembler à quelqu’un : n’est-il pas un homme ?

- Il est fils de Dieu !

- L’essentiel est que nous, les musulmans, le respectons comme nous respectons tous les autres prophètes et messagers de Dieu: Moha­med, Moise, Josef, Ismaël, Isaac, Abraham, Noé, Adam et toute la série. En plus les musulmans ont l’obligation de ne dire de Marie que du bien.

- Vous au moins vous n’êtes pas comme une de ces maudites sectes - se réclamant pourtant du Christ ! - qui considèrent que Marie était une prostituée. C’est scandaleux, non ? Dire d’une Sainte, mère d’un saint, une infamie pareille…

- Ecoute, Franca ...

- Non, appelle-moi Françoise.

- Ecoute Françoise … chérie (?) … moi je t’aime, vraiment. Et ce, malgré toutes les différences qui existent entre nous, différences de pays, de langue, d’age, de religion, de sexe ...

- Il n’y a pas de grandes différences. Et puis… prenons l’age par exemple : dix ans, voyons c’est peu de choses. Si tu consens à m’épouser, je serai heureuse. Les varices dispa­raîtront ainsi que les douleurs rhumatismales. Tu sais que j’ai seulement besoin de ton soutien moral. Mais dis quelque chose, bon sang !

- Qu’est-ce que tu veux que je te dise ?

- Dis-moi que tu es d’accord et disposé à m’épou­ser !

- Si je ne le suis pas, pourquoi est-ce que je suis venu ici, à ton domicile?

- En es-tu sûr?

- Très sûr.

- Jure-le-moi.

- Je te le jure.

- Parfait. Oh Gaber, Gaber, je t’aime moi aussi. Dis moi que tu es prêt a te faire chrétien. Ce n’est rien.

- Et toi, pourquoi est-ce que tu tiens à ce que je le devienne, s’il est si insignifiant que ça ?

- Pour moi, c’est très important car je dépends de l’Eglise. Ce n’est pas que je ne respecte pas ma foi, mais l’Eglise, pour le moment, m’aide de temps en temps. Elle me donne à manger. Elle m’aide a payer le loyer. Si elle apprendra que j’ai épousé un islamique, elle coupe­ra court à cette aide, d’ailleurs, dérisoire.

- Mais je serais là pour t’aimer et te soutenir. Avec les documents j’aurais le droit, non seulement, de résider en Italie, mais aussi celui d’y travailler.

- Comment je peux te faire confiance, si tu ne renonces pas à ta religion qui te donne le droit de me trahir en épousant autant de femmes que tu voudras ?

- Tu ne sais presque rien de l’Islam et des musulmans. Malheureu­sement pour toi.

- Dieu Merci. Pourquoi fais-tu cette tête ? Pourquoi es-tu triste ? Ris, parle ! Je n’aime pas un mari lugubre.

- Je ne suis ni triste ni lugubre. Je suis en train de penser.

- A quoi tu penses ? Approche un peu mon chéri. Allonge-toi près de moi… voilà... comme ça. Quelle bouche! Quel sourire que tu as! Tu sais que les Italiennes aiment les hommes comme toi ?

- Je m’en fous des italiennes, tant que j’ai Françoise entre les bras.

- Tu m’aimes vraiment ?

- Oui.

- Oui ! Comme tous les arabes, tu manques de bonnes manières ! Je veux t’entendre le dire clairement.

- Je t’aime, Françoise chérie.

- Ah Gaber! Gaber! Quand nous serons mari et femme,  nous irons à San Remo chez ma soeur. Je te présenterai à elle et à son mari. Ce dernier est un médecin… mais… qu’est-ce que tu mijotes? Ne veux-tu pas par hasard faire l’amour une autre fois ? Tu es une bête, un obsédé, un…

- La femme insatiable d’amour me plait beaucoup.

- Uffa ! Tu n’es qu’un obsédé sexuel. D’ailleurs tu es un islamique… tiens-toi tranquille ou tire-toi de mon lit !

- Il m’est impossible de me tenir chaste dans le lit avec une fem­me à poil.

- Tu sais que nous avons péché deux fois déjà ?

- Oui. Et je suis prêt à le faire une autre fois et une autre encore. Où est le mal ?

- Moi je suis prête à le faire … seulement une autre fois … pas plus d’une fois.

- Qui t’en empêche ?

- Demain matin je dois aller me confesser. Entre nous, que dira le prêtre si à chaque fois j’irai  le voir pour lui de­mander l’absolution du même péché ? Il sera exaspéré, non ?

- Est-il raisonnable que le pardon et notre salut même dépendent de l’intervention de quelqu’un d’autre que nous-mêmes ?

- Ce n’est pas un quelqu’un d’autre, c’est le Prêtre. Mais toi tu ne le fais pas?

- Je ne suis pas chrétien.

- Fornicateur ! Mais tu as péché ! Tu brûleras dans les flammes de l’enfer !

- Oui j’ai péché mais, chez nous, demander pardon à Dieu ne doit passer par aucun intermédiaire, même pas par Mohamed, et encore moins par un homme ordinaire, comme nous, aussi pécheur que nous le sommes.

- Voilà pourquoi votre prophète s’est tapé neuf épouses.

- S’il avait fait ça c’est qu’il était fort et juste. Toutes ses épouses l’aimaient – dit-on - plus qu’elles n’aimaient leurs amies, leurs pères ou leurs fils.

- Et cet homme-là n’était-il pas fort, lui aussi ? N’était-il pas juste ?

- Tous les prophètes de Dieu le sont.

- Pourquoi lui, n’a-t-il pas fait comme Mohamed ?

- S’il ne l’a pas fait, ça ne veut pas dire qu’il aurait condam­né ce que Mohamed a fait. Ça veut dire tout simplement qu’il avait d’autres missions à accomplir.

- Oh quelle fatigue ! Chéri va nous préparer un de ces cafés que toi seul tu sais faire.

- Après, Franca, je veux dire, Françoise. Pour le moment faisons l’amour.

- Obsédé, va !

- Tu es hypocrite. Ça te plait d’être nue comme un ver, sur un lit avec un homme à tes côtés, mais tu fais mine de t’en ennuyer éperdument !

- Laisse ton membre tranquille. Ne le touche pas ! Mon Dieu qu’il est dur ! Comment fais-tu pour le garder aussi longtemps en érection ?

- Parce que je suis avec toi.

- Non, je vais te le dire moi : parce que tu m’aimes. N’est-ce pas vrai ? Dis-le-moi, Gaber. Mais c’est pour quand ce café?

- Pour tout de suite.

- Tu sais où se trouve la poudre. La cafetière est dans l’armoire. N’oublie pas de refermer le robinet du gaz, après. Moi entre temps je me repose un peu. Ce n’est pas que j’aie mal mais je suis seu­lement fatiguée, très fatiguée. Le Docteur avait raison quand il m’a dit : « Ecoutes Francesca, si tu veux guérir de tes maladies psychosomatiques - car c’est bien  la na­ture de tes maux - il faut éviter de vivre seule. Trou­ve-toi un mari et fais l’amour de temps en temps. C’est un bon remède. »

- Mais pourquoi tu ne l’as pas voulu quand je te l’ai demandé ?

- Ne l’ai-je pas fait ?

- Quand ?

- Hier, avant hier.

- Pourquoi pas aujourd’hui ?

- Ecoute Gaber, je ne suis pas une imbécile. Je dois suivre les conseils de mon Docteur. Il m’a dit « de temps en temps » non : tous les jours. Alors! Ce café est-il prêt ?

- Dans quelques instants, ma chérie.

- Excuse-moi, chéri, si je fais une pisse.

- Je t’en prie.

- Mais toi, tu ne pisses pas ou quoi?

- Je n’ai pas bu beaucoup d’eau.

- Tu sais que mon Docteur m’a recommandé de vider la vessie et les intestins sans retenue, sinon le corps s’intoxique. Mais toi tu n’es pas malade au moins ?

- Non, pourquoi?

- Parce que tu ne pisses pas trop.

- Un café pour ma chère chérie.

- Merci trésor, mets-le sur la table.

- Sucre?

- Deux cuillerées.

- Deux aussi pour moi.

- Tu as vu, Gaber ? Je n’ai plus fumé depuis ce matin. C’est évident, je ne suis plus seule. Tu sais que je fume uniquement parce que je m’en­nuie. Quand je t’aurai pour époux je ne fumerai plus. Dis-moi que tu ne m’abandonneras jamais.

- Ne t’inquiète pas trop. Nous vivrons ensemble tant que nous voudrons.

- Tu as parlé avec le prêtre ?

- Pourquoi ? Dois-je le faire ? Moi je veux un mariage civile.

- Mais dis-moi que tu n’es pas marié.

- Je ne suis pas marié.

- Jure-le-moi.

- Je te le jure.

- L'essentiel, c’est que tu dois faire quelque chose. Ne me laisse pas tomber. Ne crois surtout pas qu’avec le mariage tu seras enchaîné. Au con­traire, tu demeureras libre. Nous sommes unis sur le papier. Comme ça, toi, tu trouveras un gîte. Tu viendras dormir chez moi quand tu veux, je ne t’empêcherais pas d’aimer d’autres femmes. Et moi je ne serais plus reniée par ma famille et, surtout, par ce fils de pute de mon fils qui m’a oubliée en suivant une garce venue de je ne sais quel pays.

- Ça ne tient qu’à toi. Si tu veux vraiment être ma femme, accepte moi comme je suis. De mon côté, je ne te demanderai jamais de changer ta religion.

- C’est vrai, Gaber ? Je peux aller à l’église ?

- Voyons ! Qui t’en empêchera, si tu veux y aller?

- Est-ce vrai que les arabes doivent passer la nuit, de temps en temps, à la mosquée ?

- Non ce n’est pas vrai: moi par exemple, je peux ne pas y aller pour toute une semaine.

- Alors je peux aller à l’église?

- Mais oui… Voyons !

- Tu es un ange, Gaber. Tu sais pourquoi est ce que je t’ai choi­si ?

- Parce que je t’ai plu.

- Oui parce que tu es beau garçon, mais surtout parce que, dés que je t’ai vu au jardin en train de lire, j’ai remarqué que tu n’étais pas un clochard. En plus tu avais les souliers cirés et les ha­bits bien propres.

- Tu sais pourquoi je t’ai acceptée, moi ?

- Pourquoi ?

- Parce que j’ai pressenti en toi une sorte de charme. Je ne dis pas que tu me paraissais belle en ce moment là, mais plutôt une femme excentrique, ouverte, intelligente. Tu te souviens, nous avons parlé beaucoup ce jour-là, religion, philosophie, littérature, art et poésie ? Tes idées m’avaient plues beaucoup.

- Tu sais que  j’ai écrit une vingtaine de livres ? Je ne les ai pas publiés, cependant. Mais y a-t-il une différence ?

- Peu, trop peu de différence.

- Qu’est ce que nous mangerons, ce soir ?

- Moi je mange la pasta avec le fromage et toi le poulet, si tu veux.

- Pourquoi tu ne manges pas le poulet ?

- Parce que je l’ai pris au supermarché. Il n’est pas égorgé.

- Vous êtes drôles de gens, vous autres islamiques. Vous ne mangez pas la viande, vous ne buvez pas le vin ! Bref, fais ce qu’il te plaira de faire.

- Je ne sais pas préparer le poulet.

- Je m’en occuperai, ne t’en fais pas.

- Tu n’as pas une boite de thon ?

- Non. La dernière, tu l’avais consommée hier. A propos, quand tu reviens la prochaine fois, n’oublie pas d’apporter avec toi un peu de thon, du fromage et quelques steaks, si tu as de l’argent bien sûr.

- Franca ?

- Françoise, s’il te plait.

- Françoise !

- Qu’y a-t-il mon ange ?

- N’as-tu pas un peu de poivre ?

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