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BERBERICUS

Vues et vécus en Algérie et ailleurs. Forum où au cours des jours et du temps j'essaierai de donner quelque chose de moi en quelques mots qui, j'espère, seront modestes, justes et élégants dans la mesure du possible. Bienvenue donc à qui accède à cet espace et bienvenue à ses commentaires. Abdelmalek SMARI

ENTRE LE CŒUR ET LA RAISON – Partie II – (9)

« Caïn est venu ici pour construire des villes et des routes, domestiquer gens, sol et racines. Zoudj était le pauvre parent, allongé au soleil dans la pose paresseuse qu’on lui suppose, il ne possédait rien, même pas un troupeau de moutons qui puisse susciter la convoitise ou motiver le meurtre. » Kamel Daoud

 

Contre quel Camus Daoud est-il insurgé ?

Surement pas contre le Camus qui « avait atteint le territoire d’une langue inconnue, plus puissante dans son étreinte, sans merci pour tailler la pierre des mots, nue comme la géométrie euclidienne. », ni contre le Camus qui parlait « avec la précision austère que vous imposent les derniers instants de votre vie. »

Non, bien au contraire, Daoud estime fort bien ce « grand style », le génie de son auteur, de « décrire le monde comme s’il mourrait à tout instant, comme s’il devait choisir les mots avec l’économie de sa respiration. »

Il y a à dire que la langue de Daoud ne vient pas moins, ne vaut pas moins, par rapport à celle de Camus, « son héros ».

Je crois qu’étant ébloui par la langue et le style de Camus, il a voulu l’imiter et en l’imitant, Daoud l’a dépassée ou du moins, s’en est forgée une non moins essentielle, non moins poétique, non moins limpide et précise que celle de son inspirateur.

« Caïn est venu ici pour construire des villes et des routes, domestiquer gens, sol et racines. Zoudj était le pauvre parent, allongé au soleil dans la pose paresseuse qu’on lui suppose, il ne possédait rien, même pas un troupeau de moutons qui puisse susciter la convoitise ou motiver le meurtre. »

Voilà par contre où Daoud en veut à Camus.

Voyons avec cette citation et d’autres encore en quoi consiste cette langue limpide et poétique, profonde et ironique, libre et digne – et pourtant étrangère - d’un Algérien qui se l’est apprise loin de son bercail.

« L’amour, c’est embrasser quelqu’un, partager sa salive et remonter jusqu’au souvenir obscur de sa propre naissance. » page 143

Ces mots sont une peinture, un tableau sublime, qui décrit on ne peut mieux ce sentiment grandiose et non moins sublime qu’est l’amour.

Un tableau en mots qui n’a d’égal que ce tableau de couleurs, de formes, de sensualité et de sens qu’était « L’origine du monde » de Gustave Courbet.

Voyez cette langue de Daoud, admirez-la, par ses images suggestives et belles et souvent amusantes, ironiques… et viscérales aussi, voire charnelles :

« Meriem est partie avec son odeur, sa nuque, sa grâce, son sourire... » page 138, voir aussi plus loin, page142 : « La présence d’une autre femme dans mon sang... »

Ou encore :

« C’est une nationalité, Arabe, dis-moi ? Il est où, ce pays que tous proclament comme leur ventre, leurs entrailles, mais qui ne se trouve nulle part ? »

C’est tout simplement du Daoud.

 

Le français en Algérie est une langue « bien vacant » ?

Le français en Algérie est une langue « bien vacant » ?

Daoud en fait l’hypothèse, mais pour ironiser. Il sait bien qu’une langue ne se ramasse pas dans la rue puisqu’elle ne tombe pas du ciel, mais qu’elle est le fruit d’un labeur éreintant, d’une imagination bienheureuse et d’un amour passionnant qui durent toute la vie de l’apprenant.

Lisons ce qu’en dit lui-même à page 174 : « J’ai beaucoup travaillé ces choses [ses premiers écrits narratifs, c’est-à-dire la langue qu’il utilise] mais avec une manie de nudité qui me desséchait moi-même. (…) C’est mon cœur et ma chair qui ont bien écrit et pas mon intelligence. »

Néanmoins, la langue française pour les Algériens - et peut-être aussi la langue des conquérants en général pour les conquis – est toujours approchée d’abord par sa valeur utilitaire. Ce n’est qu’après qu’elle devient franchement aliénante. Cela ne veut pas dire que l’apprentissage des langues étrangères dans des conditions normales soit forcément aliénant. Non.

Sa langue ? C’est « la langue de ton héros. Apprise seul à l’école. Un instrument, une espèce de profondeur stratégique : n’est-ce pas l’instrument adéquat de cette contre enquête ? » … « Une loupe pour retrouver un assassin. »

Pour Daoud comme pour Mouloud Mammeri ou Malek Haddad et tant d’autres Algériens, la langue française est fondamentalement un instrument.

Ce n’est donc pas un simple bien vacant comme on croit comprendre de cette citation de Bensaada, qui parait-il n’a pas saisi l’ironie ni l’allusion.

« Il [Daoud] prétend qu’elle est un «bien vacant», abandonnée en Algérie par les colons français lorsqu’ils quittèrent leur ancienne colonie. »

Poursuivons avec l’opinion que s’est faite Bensaada du rapport de Daoud avec les langues de l’Algérie (non tous les Algériens considèrent l’Algérie unilingue, ça va de soi) : « Kamel Daoud considère la langue arabe comme une langue de colonisation. Certes, cette affirmation peut être discutée dans des cercles savants, mais le chroniqueur ne dit jamais que la langue française est aussi une langue de colonisation.  ( …)  Et cette comparaison des langues arabe et française ne s’arrête pas là. Pour lui, la langue arabe est une langue morte «piégée par le sacré, par les idéologies dominantes» alors que le français est une langue de liberté, de dissidence et d’imaginaire. » Et Bensaada interpelle, pour sa cause, Albert Memmi : «Dans le conflit linguistique qui habite le colonisé, sa langue maternelle est l’humiliée, l’écrasée. Et ce mépris, objectivement fondé, il finit par le faire sien. De lui-même, il se met à écarter cette langue infirme, à la cacher aux yeux des étrangers, à ne paraître à l’aise que dans la langue du colonisateur.»

http://algeriepatriotique.com/fr/article/ahmed-bensaada-%C3%A0-algeriepatriotique-%C2%ABkamel-daoud-est-un-n%C3%A9ocolonis%C3%A9-qui-s%E2%80%99%C3%A9vertue-%C3%A0#.V3TwFMJxjng.facebook

Il se peut bien que Daoud soit un aliéné à la Memmi, un déçu de sa condition d’Arabe (d’ailleurs comme des millions comme lui), avec la mentalité d’un Momo, d’un encore-bougnoul ; mentalité perverse qui prend de temps en temps le dessus et cache ce côté lumineux et optimiste de la dignité et de la liberté.

Je me souviens d’une enseignante à l’université de Constantine qui nous a confié, à nous ses étudiants, que les filles préfèrent les garçons qui leur faisaient la cour en français à ceux qui les interpellent en arabe.

Et ce n’est pas entièrement de la faute à ces sempiternels colonisés : c’est la faute à l’histoire des vaincus. Seuls les siècles à venir purifieront cette situation malsaine.

Il se peut donc que Daoud se sente tellement offensé d’être Arabe qu’il préfère mettre les mains devant (et s’insulter lui-même !), pour conjurer l’injure des injuriers et leur enlever le plaisir de l’insulter.

 

Dire et rire

Ce qu’il ne faut pas oublier toutefois c’est que - tout en critiquant (méprisant ?) la langue arabe classique, Daoud la parle et l’écrit bien… ne serait-ce que pour avoir fait l’imam d’une mosquée pour presque deux lustres, « imam de son lycée, entre 1983 et 1990. » (selon Bensaada).

Mais lui reprocher ce passé, c’est comme on reproche à la rose le fumier qui a fertilisé le terrain où elle est née ! Quoi qu’il en soit Daoud a poussé à l’extrême l’art de dénoncer la médiocrité en la disant tout en en riant. Il dit et il rit. Art que devrait avoir tout écrivain authentique. Voilà.

Bref, ici aussi, dans cette critique/mépris de la langue arabe, Daoud n’est pas le seul à exceller… D’ailleurs c’est une querelle d’écoles qui datent désormais depuis la campagne de Napoléon en Egypte. En fait depuis ce choc terrible qui a réveillé les Arabes de leur sommeil civilisationnel,  maintes écoles de pensées et de réflexions ont vue le jour pour chercher la cause de leur retard et leurs défaites, diagnostiquer leur mal, formuler des hypothèses pour lui trouver des remèdes, trouver des solutions à leurs problèmes et s’en sortir enfin avec un minimum de frais.

Parmi ces hypothèses, il y avait aussi celles qui concernaient la langue arabe. Plusieurs penseurs ont vu la source du problème des Arabes dans cette langue, pour citer encore Bensaada, «piégée [selon Daoud] par le sacré, par les idéologies dominantes» alors que le français est une langue de liberté, de dissidence et d’imaginaire. »

D’autres plus raisonnables en ont attribué la cause, d’abord à l’hégémonie des puissances prédatrices et à leurs sabotages de la culture des vaincus et ensuite à la paresse des Arabes eux-mêmes.

Et on est encore aujourd’hui à ce point : à patiner ou à réfléchir… c’est selon : ceux qui veulent maintenir en vie cette langue classique et ceux qui veulent la réformer et la rénover en la fragmentant au nombre de dialectes existants. Seul l’avenir le dira, certainement pas à nous car nous serons dans un autre monde, mais à la postérité.

Donc en vouloir à Daoud pour cette opinion serait une injustice tout court. 

De toute façon, comme dit le proverbe italien : « Se sono rose fioriranno. » Dans le cas contraire, l’on « sait bien, comme disait Kateb Yacine, qu’un musulman incorporé dans l’aviation balaie les mégots des pilotes, et s’il est officier, même sorti de Polytechnique, il n’atteint au grade de colonel que pour ficher ses compatriotes au bureau de recrutement…»

« Il [l’assassin] tremblait de peur devant ma résurrection, alors qu’il avait dit au monde entier que j’étais mort sur une plage d’Alger ! »

Voici le miracle de la langue, n’importe quelle langue, quand elle est aimée et travaillée avec honnêteté, patience et persévérance, avec génie.

L’assassin colon pense avoir enseveli l’Algérien colonisé, alors qu’il le voit ressuscité dans la personne du fils du gardien, Daoud, et il tremble. Et il le comble de prix et d’honneurs pour gagner sa sympathie et pour qu’il ne le dénonce pas en révélant le résultat de sa contre-enquête, et c’est là le vrai sens de l’œuvre de Daoud et des égards qu’il a eux de certains cercles français, les nostalgériques plus précisément.

Ma foi, on a bien réussi à déplacer le débat par ce glissement sémantique de la surface de cette plaie qui endolorit encore Camus, même et pourtant, mort, sur ces macaques qui se croient gardiens du trône de Rahman et gardes du corps d’Allah, et qui en mercenaires à tout faire se prêtent bien à jouer le jeu de teneurs de chandelles à ceux qui les sodomisent.

Cette œuvre est une mine de promesses et de bourgeons : on pourrait même condamner l’auteur pour son attitude affichée de violent ou de va-t-en-guerre, et l’on trouve dans son texte un passage qui nous donne raison. « À bon supporter... l’injustice… si l’on peut tout résoudre par quelques simples coups de feu ? » page 101, mais sa Contre-enquête demeure toutefois un joyau de la littérature.

 

Une langue proverbiale

« Généralement on dort mieux après l’aveu. »

Notant aussi en passant cette capacité communicative géniale qu’a l’auteur de synthétiser, ou mieux de proverbialiser ses pensées, ses observations et ses émotions même !

En fait à partir de scènes ou de gestes qui chez un autre auteur auraient sonné comme des banalités, chez Daoud même des banalités deviennent proverbiales, et l’on se voit portés à conclure que toute la langue est proverbiable, voire est née pour être proverbes et maximes.

Une capacité que possèdent seulement les poètes – et pas n’importe lesquels, bien évidemment – ceux inspirés.

Une capacité qui traverse de part en part tous les écrits de Daoud, même ceux considérés mauvais ou injustes.

Somme toute, une capacité poétisant la langue et évitant par là au lecteur l’ennui, lui adoucissant les idées fortes qui frôlent l’hostilité et le dégoût à force de fréquenter – pour la combattre – l’âpreté de la médiocrité et de la paresse intellectuelles.

Le choix du nom Moussa pour la victime de Meursault, n’est-ce pas une allusion au fait que la situation coloniale est considérée de la même nature du nazisme ?

Moussa c’est un nom d’origine juif.

Daoud aurait pu opposer le nom/cliché de Mohamed, comme il est de tradition, mais en toute contre-attente il a choisi le nom d’un israélite. Que voulait-il dire au juste, en donnant comme signifié le mot juif au signifiant arabe ?

Il voulait dire avec plus de force le scandale de tous les Meursault et leurs sponsors, rappeler par là à la classe bien pensante des Français et des Francisés aussi – qui, avant de se découvrir des gens per bene, furent des nazi-fascistes et collaborationnistes – que l’Arabe fut, et est encore, dans la même condition de ce Juif haï et exterminé, non pas pour une faute qu’il aurait commise, mais tout simplement pour ce qu’il est.

Il se peut bien qu’il en soit ainsi. Après tout, l’œuvre d’art est par définition polysémique.

Admirons cette autre expression dense et originale : « Enterrer des morts et tuer des fuyards. » Et c’est le minimum de justice et d’hommage rendus aux victimes et à leurs bourreaux.

Et pour ce faire, pour faire justice, il faut identifier le mort. Et l’Arabe mort assassiné, le voilà identifié, donc découvert son cadavre, il ne nous reste qu’à l’ensevelir et c’est l’hommage qu’il attend de nous.

Mais une fois le corps retrouvé et interrogé, autopsié, on ne va pas tarder à lui soutirer des aveux : il ne peut plus nous cacher l’identité de son bourreau et le scandale de l’injustice subie. Et une fois identifié, le criminel sera jugé et justice rendue au bourreau et à la victime.

 

Abdelmalek Smari

 

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