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BERBERICUS

Vues et vécus en Algérie et ailleurs. Forum où au cours des jours et du temps j'essaierai de donner quelque chose de moi en quelques mots qui, j'espère, seront modestes, justes et élégants dans la mesure du possible. Bienvenue donc à qui accède à cet espace et bienvenue à ses commentaires. Abdelmalek SMARI

ENTRE LE CŒUR ET LA RAISON – Partie II – (10 et FIN)

 

« Ne dirait-on pas, à voir ce qui passe dans le monde, que l’Européen est aux hommes des autres races ce que l’homme lui-même est aux animaux ?

Il les fait servir à son usage, et quand il ne peut les plier, il les détruit. »

Alexis de Tocqueville – De la démocratie en Amérique

 

 

Terrible Camus, homme blanc, européen, enfin homme par excellence ; au-dessous de lui l’Arabe !

« À chacun l’excuse d’un astre et d’une mère. » ironise Daoud dans sa Contre-enquête sur le fragile (pas seulement absurde) alibi du héros de L’étranger.

Pendant que ses prédécesseurs (Yacine, Mammeri, Feraoun) semblent constater cette injustice envers le peuple algérien, Daoud montre qu’il est maitre de la situation et qu’il peut non seulement la combattre, mais la vaincre et la tourner en ridicule. Et il a démontré cela avec une rare génialité.

Attention, cela ne veut pas dire que le roman de Daoud ait éliminé toutes les conséquences fâcheuses du colonialisme. Loin de là, mais il a débarrassé l’Algérie et les Algériens de la malédiction de Camus. Quant aux problèmes de l’Algérie relatifs à la période coloniale, ils sont encore nombreux et chacun d’eux a plusieurs niveaux et requiert de véritables cultures de prise de conscience, de lutte et de résolution du problème… 

Faut-il déduire que Yacine, Mammeri, Feraoun et autres « grondeurs » de Camus n’aient rien fait pour cette juste cause “donner un nom à l’Arabe” ou que leurs protestations étaient vaines ?

Non !

Eux, ils avaient agi selon leur conscience et dignité pour dénoncer cette glissade de Camus, leur frère et confrère écrivain. Et c’était déjà en soi une besogne grosse et ardue comme escalader une montagne. Car malgré tout l’art de Camus et des Camusiens et malgré l’hégémonie de la culture coloniale en ce temps-là, ils ne s’étaient pas laissés leurrer ou intimider : ils avaient hurlé leur rage contre l’injustice de l’histoire et de son bras terrible Camus, le redoutable aliéné/aliénant de l’histoire coloniale.

Et Camus n’était pas un rien dans ce combat, d’ailleurs comme le tout-puissant système colonial où il s’était trouvé enfermé, peut-être malgré lui. Il était (paraphrasant De Tocqueville) l’homme blanc, l’Européen, l’homme par excellence ; au-dessous de lui l’Arabe !

Et donc c’était à une autre génération le devoir de relever ce défi titanesque, le défi de corriger l’histoire, et c’était Daoud qui en a eu le mérite.

Eux, ils avaient bien décrit ces “indigènes qui n’avaient rien eu et avaient tout subi.” Comme l’a si bien reformulé Daoud.

On peut dire que ce dernier est monté sur les épaules de ces géants pour bien voir la bête immonde, bien la connaitre et la combattre mieux. Et il a réussi.

Il a réussi à donner un nom à cet Arabe sémantiquement mutilé, emblème de l’Algérie donnée pour morte. Il a réussi du coup à ressusciter un univers que l’œuvre de Camus continuait à ensevelir, pour trois quarts de siècle environ après l’indépendance de l’Algérie.  

Et ce n’est pas un hasard si le seul passage du Coran qui plaît [encore] à Daoud/narrateur, selon son aveu même, est celui où il est question de ressusciter l’univers à partir d’un élément ou le tuer en en tuant un élément : « Si vous tuez une âme, c’est comme si vous aviez tué l’humanité entière. »

Donc, Yacine et frères ont bien posé le diagnostic. Et la manière dont ils l’ont posé peut être considérée en soi comme un remède, mais malheureusement c’était un de ces remèdes-consolations dont un malade terminal ou un malade qui a un tissu nécrosé peuvent se contenter pour un  laps de temps, confondant superstitieusement le soulagement de la guérison (dont la caractéristique principale est l’effacement de la douleur… tout comme le calmant !) avec l’étourdissement de la sensitivité due à la potion des désespoirs !

En fait que ce soit Yacine, Feraoun, Mammeri, Edward Said ou même d’autres comme El Husni du quotidien Echourouq, tous y ont opposé qui une amère ironie, qui une plainte pour le Camus-de-sa-maman, qui avec des démonstrations de la logique puisées dans l’art même de fictionner… mais leurs efforts, pour louables qu’ils fussent, n’ont pas réussi à effacer l’affront.

Et quel affront pourrait égaler celui non seulement de décréter ta mort, mais de t’exécuter et effacer ta mémoire de l’existence et de l’histoire ?

Ne sont-ils pas venus, les Français et leurs Camus, pour nous effacer de la terre ?

Ne sont-ils pas venus avec, dans leurs bagages de mort et de destruction, une solution finale avant les termes ? Solution à laquelle ont donné le nom de solution indienne, en référence aux génocides perpétrés par les Anglo-américains (comme les appelait Alexis de Tocqueville) contre les Amérindiens. 

Devant un tel mal, un mal extrême, les efforts des précurseurs furent utiles, certes, pour leur juste diagnostic et pour leur indignation, mais ils étaient impuissants par les remèdes qu’ils y ont préconisés… toujours est-il qu’ils en eussent préconisés.

Dans son Benito Cereno, Melville s’est rangé du côté du troupeau, malheureusement, pour une cause criminelle, du côté de l’abus de la suprématie des dits Blancs de l’Amérique. En ce sens qu’il a sciemment évité d’exposer à la lumière du jour l’injustice criminelle et mensongère de ses concitoyens, ses soi-disant Blancs.

Car, le voulant ou non, l’histoire qu’il nous a racontée - malgré lui et malgré la cruauté reprochée aux rebelles et tous leurs autres comportements qui dans d’autres lieux peuvent être considérés perfides et répréhensibles - est une histoire épique qui raconte la résistance d’un groupe d’individus qui ont subi une injustice extrême et une humiliation extrême.

Ce groupe d’hommes dignes s’est vu contraint de résister, de se défendre avec les mêmes armes de leurs bourreaux (la ruse et les armes) pour neutraliser leurs bourreaux et s’affranchir.

Et quel traitement pourrait être plus injuste que celui qui vous met les chaînes de l’esclavage, qui vous utilise comme une bête de somme et qui peut vous vendre, s’il veut, ou vous battre ou vendre votre femme et vos enfants sans que vous ayez à ouvrir la bouche, ne serait-ce que pour le blâmer ou le dénoncer ?!

Malheureusement cette révolte ne dure qu’un instant, car la force du mal, la force de leurs bourreaux, la force des soi-disant Blancs, finit par reprendre le dessus et mater la rébellion.

Chez Camus, L’homme révolté, l’Arabe ne dit ni ah, bah… il ne connait pas la révolte ! D’ailleurs n’a-t-il pas été considéré comme un être hybride à mi-chemin entre le singe et l’homme ?!

Même en ridicule il y a des degrés… et Meursault a dépassé le héros de Melville.

 

De la mère... Algérie

Une autre thématique importante de cette œuvre de Daoud est la lutte du puiné contre la tyrannie de l’ainé ; la colère face à une telle usurpation est d’autant plus absurde et irritante que cette usurpation vient d’un mort ! Bien entendu l’ainé est innocent. Et c’est la mère qui, au nom de ce fils mort assassiné, exerce cette tyrannie sur le puiné, l’enfant unique qui lui reste. Une mère que l’injustice a aveuglée de manière à préférer l’enfant mort à celui vivant.

Là aussi, il suffit de remplacer la mère par l’Algérie, pour retrouver l’un des thèmes archi-battu par Daoud dans ses Chroniques : l’instrumentalisation du culte exagéré des Algériens pour les chouhada et les moudjahidine.

Cette irritation de Daoud est une provocation pour « prouver l’existence » des autres Algériens qui n’ont pas eu la chance de se faire martyrs ou moudjahidine… pour accéder eux aussi aux privilèges des victimes de la guerre française. Une perversion que seuls les terroristes/mercenaires du FIS avaient franchie !

Ainsi l’Algérie s’est trouvée – paraphrasant l’auteur même – devant un fils mort mais chouchouté et un autre vivant mais délaissé et donc envieux et qui la regardait souffrir avec une joie cruelle.

« Eh oui ! Je m’en souviens, j’avais ressenti une étrange jubilation à la voir souffrir réellement, pour une fois. Pour lui prouver mon existence, il me fallait la décevoir. » 

Et ce n’est pas une invention de Daoud cette méfiance qui parfois frôle l’iconoclastie ou le sacrilège à l’endroit des martyrs et des anciens maquisards. Bien au contraire, c’est une attitude assez diffuse parmi les Algériens.

Une méfiance que les cinq siècles d’occupations étrangères (ottomane, espagnole et française) ont inoculée dans le tissu, voire dans l’ADN, des Algériens. Funestes occupations qui avaient désappris aux Algériens qui ils étaient et jusqu’au sens de la patrie.

Une méfiance donc qui avait été induite ou plutôt ravivée chez certaines personnes par la situation de la victoire de la guerre qui avait emmené avec elle, non seulement la libération de la mort, de la peur et du servilisme, mais surtout ces bénéfices secondaires que sont les biens vacants, surtout les biens immeubles.

Si au début de l’indépendance, cette méfiance était peu représentée parmi les Algériens – qui ne voulaient alors que la libération de l’occupant, dussent-ils avoir de la terre comme nourriture – la relative prospérité des années post indépendance et l’avènement d’une génération étrangère à la guerre et à ses misères et donc à ses conséquences morales (accepter la vie dans l’austérité) ont fait en sorte que les privilèges des anciens combattants et fils des martyrs provoquèrent des irritations, des envies, des sentiments d’exclusion et d’injustice.

Donc Daoud ou son héros n’ont pas inventé cette irritation, mais ils l’ont hérité de cette situation historique de l’Algérie post-indépendante.

A ce propos Daoud nous donne à lire dans un dialogue entre le colonel instructeur du meurtre de M. Larquais et Haroun son assassin où l’on voit comme poindre l’origine même de cette attitude de méfiance. Un dialogue que je me permets de reformuler pour éviter une longue citation :

  • Tu as vingt-sept ans, alors pourquoi n’as-tu pas pris les armes pour libérer ton pays ? Réponds ! Pourquoi ?! Est-ce que tu le connais, celui-là [le drapeau] ?
  • Oui, naturellement.
  • Le Français, il fallait le tuer avec nous, pendant la guerre, pas cette semaine !
  • Cela ne change pas grand-chose.
  • Cela change tout. Il y a une différence entre tuer et faire la guerre. On n’était pas des assassins mais des libérateurs. Personne ne t’a donné l’ordre de tuer ce Français. Il aurait fallu le faire avant.
  • avant quoi ?
  • avant le 5 juillet ! oui, avant, pas après, bon sang ! alors ?

Si j’ai tué M. Larquais le 5 juillet à deux heures du matin, est-ce qu’on doit dire que c’était encore la guerre ou déjà l’indépendance. Avant ou après ?

  • C’est vrai que ton frère a été tué par un Français ?
  • Oui, mais c’était avant le déclenchement de la révolution.
  • Il aurait tout simplement fallu le faire avant. [maintenant] Il y a des règles à respecter. Ton frère est un martyre, mais toi, je ne sais pas…

L’œuvre de Daoud n’est qu’un roman, comme d’ailleurs celle de son héros Camus ; bien qu’il y ait encore des lecteurs qui continuent à donner de l’importance aux livres, comme conteneurs de vérités indiscutables, données une fois pour toutes et disponibles à celui qui ose les prendre ou les consulter et non comme des champs de sens qu’il faut s’évertuer à interroger et construire et avec quoi il faut interagir.

L’on sait que les romans ne sont que des assatir (histoires, fabulae) où langage et images se mirent les unes dans l’autre et vice-versa. Ce ne sont justement que des romans à lire, mais toujours avec intelligence et avec sensibilité.

Le Daoud du cœur est, malgré lui, un héros national qui a rajouté une pierre à l’édifice de la reconstruction de la dignité dont le système colonial a tenté de priver l’Algérie.

Le Daoud de la raison est un héros pour soi-même… c’est personnel et c’est son affaire. 

« Le recueillement et la sagesse, c’est bon pour les bras ayant déjà livré combat. » écrit Kateb Yacine dans Le Cercle des représailles.

 

Abdelmalek Smari

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