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BERBERICUS

Vues et vécus en Algérie et ailleurs. Forum où au cours des jours et du temps j'essaierai de donner quelque chose de moi en quelques mots qui, j'espère, seront modestes, justes et élégants dans la mesure du possible. Bienvenue donc à qui accède à cet espace et bienvenue à ses commentaires. Abdelmalek SMARI

ENTRE LE CŒUR ET LA RAISON – Partie II – (8)

 

« Moi qui m’attendais à retrouver dans cette histoire les derniers mots de mon frère, la description de son souffle, ses répliques face à l’assassin, ses traces et son visage, je n’y ai lu que deux lignes sur un Arabe. Le mot Arabe y est cité vingt-cinq fois et pas un seul prénom, pas une seule fois. 

(…)

Rien de rien, l’ami. Que du sel et des éblouissements et des réflexions sur la condition de l’homme chargé d’une mission divine. Le livre de meursault ne m’apprit rien de plus sur Moussa sinon qu’il n’avait pas eu de nom, même au dernier instant de sa vie. »

Kamel Daoud, « Meursault contre-enquête »

 

« Connais-tu M. Larquais ? »

 « Que dira-t-on ? Que je n’ai pas pleuré quand j’ai tué Joseph ? Que je suis allé au cinéma après avoir tiré deux balles dans le corps ? »  page 98.

Imaginons que le crime fût commis par un Arabe contre un Meursault et que les juges l’eussent condamné pour ces mêmes futilités (ne pas avoir pleuré, être allé au cinéma).

Chez Meursault cela a fonctionné pourtant ! Plus encore, sous la plume de Camus cela est devenu une tragédie humanisable, à échelle humaine !

Chez l’Arabe cela n’aurait jamais fonctionné. Ça aurait été le ridicule éternel.

Mais pourquoi Daoud, qui ne voulait que justice soit faite – fait-il commettre à son héros un crime aussi crapuleux que celui que Camus avait fait commettre à son Meursault ?

Ce meurtre, le meurtre du frère de Moussa, alias l’Arabe de Camus, est-il une manière avec laquelle Daoud avoue sa velléité de vengeur/justicier, correcteur du tort de Meursault/Camus ?

Ou bien s’agit-il d’une simple métaphore où la mère incitatrice au meurtre (qui soutient son fils avec sa présence, en dirigeant son bras et son regard…) représente l’Algérie blessée que l’indépendance lui rend enfin justice, non seulement pour le crime de 1942, celui de Meursault, mais de tous les crimes qu’elle avait subis depuis son viol le 5 juillet 1830 jusqu’à sa libération en juillet 1962 ?

Et puis de toute façon la victime du frère de Moussa alias Haroun n’était pas musulmane, et sa mort, d’ailleurs comme celle de l’Arabe de Camus en 1942, n’était pas interdite. D’ailleurs c’était bien dans l’air du temps, ce temps où pas plus tard que la veille, « Qui aurait cru que [un Algérien] aurait à juger un Algérien pour le meurtre d’un Français ! »

« Une pensée de lâche » n’est-ce pas, ridicule, invraisemblable… une pensée absurde, justement ?

Est-ce une manière élégante de la part de Daoud de rendre à Camus son reste dans sa propre monnaie, de régler ses comptes à Camus pour le crime absurde qu’il avait fait commettre à son héros ?

Ou bien le meurtre du Français n’est qu’un subterfuge, une manière de faire revivre l’agonie de l’Arabe sur la plage à deux heures de l’après midi sous un soleil qui fond l’acier, pour nous montrer où réside la vraie tragédie : c’est-à-dire du côté de celui qui souffre, de celui qui subit l’injustice, du côté de la victime… en tout cas pas du côté du bourreau ?

Ou bien voulait-il nous montrer qu’entre les deux crimes, celui commis dans la fraicheur de la nuit est le plus clément ?

Absurde ?

Si vous voulez, n’est-on pas en plein dans l'absurde ?

Le meurtre de M. Joseph Larquais… un autre meurtre ?

Non, c’est le nom de la victime de Haroun, le frère de Moussa. Notez en passant cette autre subtilité ou classe de l’auteur algérien ou de son héros : il n’a pas omis de laisser intacte la dignité de sa victime. Non seulement il en révèle le nom, mais le prénom aussi et moult détails sur sa vie. Vous voyez, malgré l’abject extrême, Daoud n’a pas manqué de jeter un regard de considération sur la victime de « son héros » en respectant son identité.

En plus le meurtre de M. Larquais, qui pourtant pourrait être justifié dans la confusion générale de la fin d’une guerre longue et atroce, n’a pas laissé indifférent celui qui l’a commis. Le coupable, on le voit, est tourmenté par une culpabilité atroce. Il ne veut pas qu’on le laisse impuni.

« J’en conclus que j’étais condamné – et pour cela, je n’avais besoin ni de juge, ni de dieu, ni de la mascarade d’un procès. Seulement de moi-même. » (l’expression soulignée pourrait bien servir d’instrument/alibi pour les inquisiteurs de Daoud, les Hamadche et leurs mandataires récupérateurs).

Ne pas assumer les conséquences de ses actes, en les considérant « gratuits » - au sens que Gide donnait à cet attribut -, serait une lâcheté, « une gratuité inadmissible ».

Et l’état d’âme du héros de Daoud est une scène/attitude vraisemblable, naturelle, humaine, quoi… contrairement à l’état d’âme de Meursault, un monstre indifférent… artificiel de toutes pièces… invraisemblable justement.

Est-ce bien ça ce que veut dire Daoud ? et à qui ? à Camus/Meursault ?

Bien entendu, toujours est-il que ce tandem, auteur du meurtre de Moussa, ait la possibilité de l’écouter…

Pourquoi pas ?

Mais à défaut, il y a les camusistes. Et c’est à ces derniers que Daoud décoche ses flèches d’ironie et de sarcasme.

 

La correction de l’histoire

« Généralement on dort mieux après l’aveu. » lit-on à la page 103.

Donc l’on dort mieux après l’aveu… mais quel aveu devrait-il nous faire, lui, Daoud ?

Est-ce un clin d’œil à cette œuvre/aveu – comme l’avait démontré E. Said dans Culture et impérialisme – qui voit dans l’œuvre de Camus (et pas seulement l’œuvre de Camus) une sorte d’expression de l’état colonial avec tout le trousseau de l’injustice, de l’arrogance et de la violence gratuite et cruelle ?

Si l’on dort mieux, on vit mieux aussi.

Peut-être que cet aveu, par identification et incarnation par l’individu de cet état d’âme collectif, ait servi une certaine prise de conscience de l’injustice que le Meursault collectif, la société française coloniale, infligeait à l’Arabe collectif avec l’excuse (fort bête, ça va de soi) de la météorologie ou des astres ; cacher le soleil, obscurcir avec les têtes noirs des Arabes cet éden qu’est l’Algérie qui devrait devenir exclusivement française, mais quelle refuse de l’être à cause des têtus et têtes arabes qu’on continue à faucher, mais qu’ils continuent à se multiplier et à faire d’écran entre les pauvres malheureux Meursault et le soleil qu’ils cherchaient à usurper.

C’est probable, car dès que le moment historique s’est-il présenté il y avait eu, parmi ces Meursault mêmes, des Justes qui, avec courage et liberté, avaient daigné aider d’abord leurs frères de sang, les aveuglés Meursault, encore obnubilés par l’arrogance et l’injustice, à s’en sortir et sauver l’image d’une France compromise qui se dit chantre des droits de l’homme alors qu’elle n’hésite pas à faire de « Tuez l’Arabe ! » son impératif moral, sa vocation, sa première nature.

Ensuite ces Justes, qui ont fait honneur à la France, avaient aidé les Arabes (Moussa) qui furent contraints de recourir aux armes pour casser le joug colonial et s’en libérer.

Quoi qu’il en soit, cette œuvre de Daoud est une véritable correction de l’histoire. Elle est aussi une belle vengeance sublimée, cependant. Elle est une conscience et un acte d’engagement civil en tout cas, qui a de la classe.

Malheureusement certains Algériens, en snobant l’œuvre de Daoud ou en en dénigrant l’auteur, donnent à croire que cela ne leur importe pas !

Ces aliénés, les nôtres, la refusent-ils, cette vengeance civile, car juste et élégante et donc justifiée ?! De toutes les façons il s’agit bel bien – aussi monstrueux et scandaleux que cela puisse paraître – d’une magnifique correction de l’histoire injuste et vexante envers l’Algérie et l’Algérien.

Comment est-il possible que les nôtres refusent-ils cette correction de l’histoire, une histoire qui n’a pas été tendre et juste avec leur peuple ?

Ou bien les nôtres la veulent-ils, cette vengeance, trempée dans le sang des autres ; et tant pis ou peu leur importe si ce sang est innocent.

Les nôtres la veulent-ils comme arme de chantage ?

De toute façon Daoud trouve inadmissible « La gratuité de la mort de Moussa ».

Une telle gratuité est aussi ridicule que celle de la mère de Haroun qui croit avoir identifié en la personne de Joseph Larquais un coupable pour la simple raison qu’ « il adorait se baigner à 14 heures ! Il en revenait bronzé, insouciant, heureux et libre. »

Il est mort car il aimait la mer !

Quelle belle explication absurde… par l’absurde !

(دير روحك بهلول تشبع كسور )

En fait on est en plein dans l’absurde, mais pour faire un procès à l'absurde.

 

Abdelmalek Smari

 

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