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BERBERICUS

Vues et vécus en Algérie et ailleurs. Forum où au cours des jours et du temps j'essaierai de donner quelque chose de moi en quelques mots qui, j'espère, seront modestes, justes et élégants dans la mesure du possible. Bienvenue donc à qui accède à cet espace et bienvenue à ses commentaires. Abdelmalek SMARI

ENTRE LE CŒUR ET LA RAISON – Partie II – (7)

 

« Le soir, on jouait aux billes, et le lendemain, si l’un des enfants ne venait pas, cela voulait dire qu’il était mort – et on continuait de jouer. » Kamel Daoud – Meursault, contre-enquête

 

Moi nostalgique de l’Algérie française ? Non ! 

Nous lisons à la page 41 : « Moi nostalgique de l’Algérie française ? Non ! » où semble se défendre non pas tant le héros de Daoud, que Daoud lui-même !

Mais qui l’a accusé d’être un nostalgique d’une telle infamie ? et d’abord existent-ils ces accusateurs ?

Malheureusement, oui.

Et qui sont-ils ?

Les aliénés, les encore-bougnouls, ceux qui ont écouté les mystificateurs – récupérateurs de Daoud ou plutôt de son œuvre – et cru injustement que l’œuvre de Daoud était une insulte adressés à eux, au lieu d’être un règlement (élégant, cela va sans dire) de ses comptes au colonialisme et à ses résidus encore actifs et en vigueur.

Pourtant Daoud voudrait tout simplement que justice soit faite. Il ne cesse d’ailleurs, pas un seul instant au fil des pages de son roman, de faire un véritable réquisitoire à cette Algérie française !

Il y dénonce, avec ironie en plus : « le cadavre d’un Arabe resté en travers de son gosier [le gosier du colon]… » ou cette autre aberration dite aussi bienfait de la colonisation : « un sac de jute cousu par ma mère pour m’en faire un habit » ou encore cette autre honte énorme de l’homme colonial : « C’était l’époque des épidémies et des famines. » pp. 38/39

Ou à la page 52 : « Je revois encore M’ma se cramponnant au bras de l’un des amis de Moussa, traverser avec crainte les quartiers des Français car nous étions des intrus... »

Bref, ce roman de Daoud est une dénonciation hurlée haut et fort des exclusions successives et systématiques que subissait l’Algérien de souche sur sa propre terre, par la France coloniale.

 

Que des provocations ?!!!

On lit à la page 61 : « Pourquoi ce rapport compliqué avec le vin ? Pourquoi diabolise-t-on ce breuvage quand il est censé couler à profusion au paradis ? »

Et on est amenés à penser : « Certes, c’est une provocation, mais c’est surtout une juste et légitime considération sur les myriades de contradictions qui caractérisent et traversent de part en part notre société jeune et qui cherche encore une voie, sa voie. »

Mais les mystificateurs et leurs clients les islamistes cherchent de nous présenter cette considération comme le point cardinal de cette œuvre d’art (née par inspiration sublime d’une autre œuvre d’art, même si elle lui est diamétralement opposée voire même offensante) afin de l’abaisser au rang de la provocation vulgaire et moraliste et lui faire rater sa vocation esthétique et sa portée poétique.

Non, le roman de Daoud est une œuvre sublime qui plane légère et élégante su les cimes des joutes artistiques nobles.

L’auteur n’aurait pas eu à s’expliquer, se justifier ou faire l’avocat de ses personnages. C’est plutôt au lecteur d’en juger, s’il est honnête. Et tous les lecteurs devraient être intelligents (de comprendre), du coup ils savent que ce sont là des affaires de personnages ; l’auteur, lui, doit s’occuper de son œuvre totale… au moins il ne devrait pas privilégier un détail au détriment d’un autre.

C’est ce genre de provocations – questionnements légitimes -  qui, chez Daoud et pas seulement chez lui, suscitent l’attention des ennemis de l’art et de la culture et les dressent contre l’auteur et son œuvre qui sont là pour secouer les dormants et les réveiller du sommeil de l’inconscience et de la médiocrité.

Ils leur reprochent leur impertinence, inventée de toutes pièces, cela va sans dire. Mais en réalité ils en veulent à l’auteur et son œuvre pour son insolence ; l’insolence de ne les pas avoir laissés dormir béatement dans leur sommeil de l’ignorance et de l’irresponsabilité historique.

Les gardiens du temple colonial savent qu’il existe (c’est d’ailleurs leur création !) une telle armée de serfs et bougnouls chroniques et ils savent comment les manipuler, rien qu’en parlant d’eux et en leur ouvrant les grandes pages de leurs grands journaux et tv, en chouchoutant leur amour propre quand on les fait sortir des ténèbres de l’anonymat aux éblouissantes lumières de « M’as-tu vu ? On parle de moi dans le monde entier ! »

On n’a pas besoin de payer ces serfs ignorants. Le comble est qu’ils vont savoir grand gré à ces infâmes gardiens du temple impérial-colonialiste.

Daoud, entre autres Salmane, Nagib, Djaout, Fouda…, en a fait les frais.

De l’art de l’écriture, de la belle métaphore de Rushdie qui déride la Couronne de la civilisation de sa Majesté, de la belle risée de Mahfouz, de la poésie de Djaout, du rationalisme de Fouda, enfin des lumières que ces artistes créent et diffusent, on n’en parle plus : on ne parle plus que des obscurantistes et de leurs ténèbres, dont on fait des tueurs à gages et des mercenaires.

Ces obscurantistes ont la fonction de tirer vers le bas nos artistes et nos intellectuels… ils les contraignent, sinon d’être des imams comme eux, à être des anti-imams, pas plus que ça.

Rien que ça !

Ces serfs stupides, ces serfs malgré eux et à leur insu, sont téléguidés par des mystificateurs gardiens de l’ordre colonial, vers ces tas d’ordures sémantiques et de provocations. Et ils se prêtent malheureusement à merveille à dévier l’attention de nos auteurs des vrais sujets de l’art et de la pensée, afin d’abattre leurs œuvres et n’en épargner que des cadavres puants de fatwa, de moralisme et d’autres bédouineries.

On sait que le but principal d’un artiste digne de ce nom est la critique la plus profonde et la plus élégante de ce que l’homme peut avoir de répugnant et de ridicule, de cruel et d’injuste, de mensonger et d’arrogance.

Daoud s’est révélé de la trempe de ces artistes non seulement dans sa Contre-enquête, mais dans ses chroniques au Quotidien d’Oran.

Mais sa Contre-enquête est une perle de critique parmi les plus originales, les plus pertinentes et les plus convaincantes qui aient jamais été adressées au redoutable Camus.

Qu’y-a-t-il de plus scandaleux et tragique que la ridiculisation d’un dieu – et Camus nous a toujours été présenté comme un dieu, avec son livre parmi les plus lus au monde ?!

C’est cette vérité qu’un téléguidé comme ce Hamadache a été chargé de liquider, en déplaçant les regards et les débats de Camus et de son œuvre de propagande colonialiste sur des futilités sur boire le vin, niquer un pédé ou faire le procès à dieu ou tirer sur lui.

Contre-enquête est ni plus ni moins un boulet rouge tiré contre cette citadelle de l’immonde, contre l’ignorance et la vileté des lâches, serfs et maitres, et qui aurait soufflé toute la statue Camus. Un boulet mortel et inattendu devant lequel l’ordre colonial, ses vestiges et ses continuateurs ont été pris de surprise, dépourvus de toute défense à part la mystification.

 

Une question de bédouineries ?!

Et, ma foi, comme dans le cas des Versets sataniques de Rushdie, les mystificateurs du temple colonial ont réussi à détourner nos regards du tort de Camus et à le poser sur le tas de fumier que les Hamadache ont remués !

En voici quelques exemples de ces expressions ordurables, ces « arguments vaseux » : « Dieu ne veut pas que l’humanité boive pendant qu’elle conduit l’univers à sa place et tient le volant des cieux… »  pp. 61/62. Ou celle-ci à la page 76 : « La religion pour moi est un transport collectif que je ne prends pas. »

Mais l’effronterie des mystificateurs est telle qu’elle nous fait passer inaperçues ces gemmes de la poésie de la critique des crimes de la France coloniale :

« Sans le corps, on ne pouvait rien prouver. » p. 58 et ce sera de même sans nom, d’ailleurs. « Un Arabe que l’on peut remplacer par mille autres de son espèce,... » p. 58

 

p. 69 « Le vol du pain et du sucre pour lesquels M’ma pleure et se lacère le visage ! »

 

p.70 « Or ce premier mensonge, je l’ai commis un jour d’été. Tout comme le meurtrier, ton héros, s’ennuyant, solitaire, penché sur sa propre trace, tournant en rond, cherchant le sens du monde en piétinant le corps des Arabes. » en somme « inventer une tragédie à partir d’un bout de journal... »

 

« Eux [les colons] étaient les étrangers dont les heures étaient de toute façon comptées : ils partiraient un jour ou l’autre, c’était certain. »

 

Et c’est quoi l’Arabe ? Un simple regard du colon, un spectre. Alors que les Algériens avaient « un prénom, un visage et des habitudes » Mais il suffit du seul regard du colon « pour tout perdre, à commencer par son [nom] » p. 71

 

« Est-ce que tu apporteras du pain ? » p. 71 lui lança sa mère, mais Moussa apportera sa mort. 

 

p. 72 « Pourquoi une pute ?  pour insulter la mémoire de Moussa, le salir et atténuer ainsi la gravité de sa propre faute ? J’en doute aujourd’hui. Je crois davantage à la volonté d’un esprit tordu qui a campé des rôles abstraits. » … « si tu m’avais rencontré il y a des décennies, je t’aurais servi de la prostituée/terre algérienne et du colon qui en abuse par viols et violences répétés. »

« prostituée/terre algérienne » : une lecture de la rhétorique camusienne, coloniale, en clefs daoudiennes, post-indépendance.

 

p. 73 « Que faisait ton héros sur cette plage ? Pas uniquement ce jour-là, mais depuis si longtemps ! Depuis un siècle pour être franc. » … « Moussa était à la plage avant lui et que c’est ton héros qui est venu le chercher. »

Ici aussi on est devant un Daoud qui a compris d’une manière sobre mais viscérale le mythe colonial dont Camus fut victime ? complice ?

 

p. 74 « Tout s’est passé sans nous. » Pour ce crime, le monde entier est tenu pour complice car « il assiste éternellement au même meurtre en plein soleil, personne n’a rien vu... »

 

Enfin, je termine avec cette simple vérité annoncée avec une rare élégance, p. 82 : « Les sentiments vieillissent lentement, moins vite que la peau. Quand on meurt à cent ans, on n’éprouve peut-être rien de plus que la peur qu’à six ans, nous saisissait lorsque, le soir, notre mère venait éteindre la lumière. »

Et réduire après ça ce chef-d’œuvre à une histoire de fatwa ou à une imamerie !

 

Abdelmalek Smari

 

 

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