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BERBERICUS

Vues et vécus en Algérie et ailleurs. Forum où au cours des jours et du temps j'essaierai de donner quelque chose de moi en quelques mots qui, j'espère, seront modestes, justes et élégants dans la mesure du possible. Bienvenue donc à qui accède à cet espace et bienvenue à ses commentaires. Abdelmalek SMARI

ENTRE LE CŒUR ET LA RAISON – Partie II – (6)

 

« Avant l’indépendance, on fonctionnait sans date exacte, la vie était scandée par les accouchements, les épidémies, les périodes de disette, etc. »

Kamel Daoud - "Meursault, contre-enquête"

 

Des deux mères

« Aujourd’hui, M’ma est encore vivante. »,

C’est avec cette boutade introductive que Daoud répond à celle de camus « Aujourd’hui maman est morte ». 

La mère de Camus/Meursault, la France coloniale, est morte de sa mort naturelle car l’injustice ne saurait fondre les nations, tôt ou tard elle les fait crever comme des abcès.

Réalité macabre bien décrite aux pp. 22/23 du « Contre-enquête » :

« Depuis des siècles, le colon étend sa fortune en donnant des noms à ce qu’il s’approprie et en les ôtant à ce qui le gêne. »

Sans nom on est mort, car le nom est porteur non seulement de mémoire mais aussi de projet de vie. Il est donc vie.

Le défendre c’est défendre la dignité de celui qui le porte. Renoncer à cette dignité c’est abdiquer, c’est s’éclipser de la vie, c’est mourir.

Or avec « Aujourd’hui, M’ma est encore vivante. », Daoud ressuscite sa maman, cette même Algérie dont le héro de Camus avait nié l’existence à ses enfants. Il les avait punis (pour quel crime ?!) en en taisant le nom, comme l’aurait fait Octavio Paz avec ses arbres hostiles.

Il avait puni donc cette Algérie par désespoir : « Le meurtre qu’il a commis semble celui d’un amant déçu par une terre qu’il ne peut posséder. » p. 13

Mais qu’importe, si sa maman est morte, c’est la faute à l’Arabe ou au soleil de l’Arabe ! et tant pis si cela n’a pas sauvé la maman chérie… plus chérie que la justice.

Il est voulu des siècles pour que le système colonial arrive à l’impératif de tuer l’Arabe… et il en est voulu autant à l’Algérie résistante pour arriver à récupérer le nom perdu de ses enfants et les ressusciter.

Tout était pourri durant la période coloniale, et sur tous les plans comme le montre ces quelques citations dans l’œuvre de Daoud.

A la page 27, l’auteur soulève un vice de procédure, même romanesque, dans l’aveu de l’assassin : « Que voulez-vous que je vous dise, monsieur l’enquêteur, il y a aussi la version que l’enquêteur donne sur un crime commis dans un livre ? » … « Il n’y a pas eu d’enquête sérieuse. »

Une enquête sérieuse sur la mort de l’Arabe ?

Il n’y en a pas eue : pas le moindre témoignage de la part du témoin oculaire, ne serait-ce que pour livrer le nom de la victime !

« Nous, petite collection de poux... » p. 28

C’est à ces tas de poux que la France et ses bienfaits de sa colonisation ont réduits les Algériens.

Une collection de poux ! Quelle expression réussie !

Une expression d’une rare originalité et d’une rare éloquence qu’on ne peut trouver que chez les plumes des grands talents.

Des expressions de telle éloquence, il y en a dans les écrits de Daoud, Chroniques et Contre-enquête. De telles expressions entreront sûrement et facilement dans les annales des maximes et proverbes qui comptent dans la littérature.

Camus n’a pas été juste avec ses « compatriotes » indigènes. Non. Et, comme nous l’avons déjà dit, il n’y a pas que le crime de non-nommer que Camus avait commis, il y a aussi la version injuste et humiliante qu’il donnait de cet esprit de chevalerie chez l’Algérien qui considérait la femme comme une sœur de sang. Une connaissance de la psychologie et des mœurs des indigènes qui s’est révélée  générale chez un Camus. Une connaissance approximative qui frôle les lieux communs, si elle ne les crée pas de toutes pièces.

Page 31 « Je me souviens de la route vers Hadjout, bordée de récoltes qui ne nous étaient pas destinées, du soleil nu, des voyageurs dans le car poussiéreux. » …

On pourrait ajouter à ce tableau funeste d’autres détails d’un « immense labyrinthe fait d’immeubles, de gens écrasés, de bidonvilles, de gamins sales, de policiers hargneux et des plages mortelles pour les Arabes. Pour nous deux, la ville resterait toujours le lieu du crime ou de la perte de quelque chose de pur et d’ancien. »

Le souvenir de cette situation horrible (la colonisation) que l’Algérie a perdue n’est pas une perte rousseauite, car on ne la regrette point. Bien au contraire, on la considère comme salutaire.

Mais le souvenir, la mémoire, est là qui nous interpelle.

Et si notre bourreau veut qu’on lui pardonne ses crimes, qu’il sache que c’est en maintenant vive cette mémoire qu’on peut lui pardonner. Car la mémoire est le seul pardon sincère. Le seul pardon des justes.

Et l’œuvre de Daoud fait partie du processus de maintenance de cette mémoire. Au fil de cette Contre-enquête riche et dense de détails de vérité inébranlable sur la nature méchante du colonialisme en Algérie, nous nous trouvons en face de maints indices qui nous rappellent la nature immonde de l’entreprise coloniale et de son responsable : le colon qui s’approprie ces récoltes en étendant ses fortunes et en écrasant l’Algérien, sémantiquement (comme l’a fait Camus) et charnellement (comme le faisaient fellahs et forgerons petits blancs).

Vivre c’est être obséder aussi par le sens de la vie et la peur de mourir, non par la peur de vivre. Et c’est ce qui résulte de l’œuvre de Daoud. En fait ce n’est pas la peur de vivre qui paralyse l’Algérien du temps de l’Indigénat, mais le système infâme et cruel de cet Indigénat.

Donc, ce n’est pas comme le donnent à croire certains pourfendeurs de Daoud (camusistes et barbus islamistes), qui lui attribuent cette conception nihiliste de la vie, et que lui, pourtant, n’a de cesse de fustiger, et eux de le vouer aux gémonies de l’enfer et à la répression de la loi.

Donc cette conception est une arme à double tranchant contre l’absurde aliénant de Camus, un absurde deux poids deux mesures, et contre celui des barbus morts avant l’heure qui, par leur pessimisme, font fuir de Dieu ses propres créatures.

Lisons ce passage de la page 35 « On vient ici quand on veut échapper à son âge, son dieu ou sa femme... » D’où un autre grief !

On isole de dieu ces pauvres créatures et on les condamne pour ce même éloignement !

C’est un peu l’inverse des caritas urget qui eux créent la misère pour pouvoir exercer leur délire de charité. Ceux-là te poussent à l’hérésie pour justifier leurs buchers.

La mère de Moussa est une mère à tout faire. Son enfant un garçon de corvée. Et s’ils faillent à leurs tâches de serfs, le colon engraissé, obési, après tant de récoltes volées, n’hésite pas à s’asseoir sur leurs poitrines s’il ne les dévore tout bonnement. Voilà la condition du colonisé.

Et c’est cette condition que l’œuvre de Daoud dénonce tout simplement.

 

Abdelmalek Smari

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