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BERBERICUS

Vues et vécus en Algérie et ailleurs. Forum où au cours des jours et du temps j'essaierai de donner quelque chose de moi en quelques mots qui, j'espère, seront modestes, justes et élégants dans la mesure du possible. Bienvenue donc à qui accède à cet espace et bienvenue à ses commentaires. Abdelmalek SMARI

ENTRE LE CŒUR ET LA RAISON – Partie II – (5)

« Louis XIV était depuis longtemps l’ennemi des Hollandais, qui l’insultaient ou le raillaient de leur mieux, presque toujours, il est vrai, par la bouche des Français réfugiés en Hollande. »

Alexandre Dumas - La tulipe noire

 

Daoud, un écrivain maudit ?

 « Pourquoi le meurtrier a été relâché après sa condamnation à mort et même après son exécution, pourquoi mon frère n’a jamais été retrouvé, et pourquoi le procès a préféré juger un homme qui ne pleure pas la mort de sa mère plutôt qu’un homme qui a tué un Arabe. » p. 65

Oui, en effet pourquoi cette cécité générale ?!

Je dois préciser que dans l’édition de l’Etranger que j’ai lue bien trois fois, je n’ai pas trouvé un passage où Camus avait parlé dudit relâchement de Meursault. D’où la conclusion suivante : Daoud, qui ne manque point d’ironie, voulait nous dire que malgré le tort de Meursault (ou du roman) et malgré l’absurde accusation (ne pas pleurer la mort de sa mère), il a fini quand même par avoir une certaine sympathie et surtout une réputation universelle ; alors que l’Arabe, la vraie victime qui devrait avoir sympathie et surtout justice, non seulement il ne les a pas trouvées, mais lui-même (son nom) n’a jamais été retrouvé avant l’intervention de la Contre-enquête de Daoud.

Et encore ! notre Arabe devrait s’estimer heureux d’avoir pu vivre et arriver à l’âge où il fut tué : « car à l’époque il ne s’agissait que de la faim, pas d’injustice. » Contre Enquête - p. 39

Daoud, un écrivain maudit ? chez nous ?

Serait-ce parce qu’il est l’une des victimes désignées de l’empire et ses satellites qui œuvrent à leur manipulation, à leur récupération ? ou bien parce qu’il s’est montré impitoyablement dur dans sa critique envers les mœurs de ses concitoyens ?

Pour trancher la question, il nous faut faire la part des trois Daoud (en réalité, il n’y a qu’un seul Daoud qui évolue et change d’habit, mais point – je l’espère bien – de substance) : d’abord le Daoud des Chroniques, ensuite celui de la nuit de Cologne et enfin celui de la Contre-enquête.

Dans ses chroniques, le lecteur trouve un Daoud qui ne regarde personne ni rien en face : il critique la politique, les jeunes, les vieux, les institutions, les religieux, les laïcs, les femmes, l’école, la ville, les souks, les marchands, les fêtes, Ramadan, l’histoire et tout ce qui fait la société algérienne… en somme il critique ce qu’il croit être la médiocrité dans la société des Algériens.

Certains malcontents le considèrent comme l’envers, diamétralement opposé, d’un fanatique islamiste, dans le sens que chez lui, la critique procède d’un fanatisme (quand bien même a-religieux) non moins violent que celui d’un extrémiste religieux. Tous les deux donnent une  image déformée de l’Algérie et des Algériens, quand ils donnent à croire que les Algériens sont ni plus ni moins qu’une espèce de homo islamicus.

L’islamiste ferait le djihadisme, Daoud ferait l’exégète de l’islamisme !

L’un et l’autre confirment de toute façon une telle image, et voilà le secret de leur succès, aux yeux de ceux (l’empire et ses lieutenants) qui profitent d’une telle confusion sémantique planifiée.

Et dans quel but ?

La stratégie ultime de l’empire est de détruire en nous – nous les damnés de la terre – toute sérénité et nous chaotiser donc pour pouvoir faire de nous ce qu’il veut.

Le second Daoud, c’est celui de la nuit de Cologne – le Daoud qui s’est montré un Torquemada parfait - où il a accusé de criminelle perversion sexuelle les centaines de millions d’Arabes.

Et là, ce n’est plus une sphère de la connaissance ou des débats, mais un véritable champ de guerre déclarée à ses concitoyens en Algérie et dans tout le monde arabe.

Et là, donc, on peut parler d’un Daoud récupéré (malheureusement pour lui, bien entendu) par les adversaires des Arabes. Quand je dis les adversaires des Arabes, j’entends dire certains nostalgiques et tenants de l’idéologie suprématiste héritée du système colonial classique.

Mais si les Chroniques et la nuit de Cologne font du concitoyen de Daoud le champ d’action par excellence, la Contre-enquête – et là nous arrivons au troisième Daoud – a pour objet quasi exclusif l’ordre (désordre) colonial français en Algérie.

Et là, les nostalgiques « corrigeant » ce qu’il  devrait corriger (supprimant par exemple le prénom, Albert, à Meursault), il ne leur restait que focaliser l’attention sur les trois ou quatre passages où l’auteur taquine la sensibilité religieuse de l’Algérien. Et ils ont bien réussi dans cette affaire de mystification… et c’est tout à fait logique : ils en ont les moyens de leur politique.

Mystification bien savante puisqu’elle a réussi à faire dévier les regards – même des esprits les plus vifs et impartiaux - du vrai sens de l’œuvre, à savoir : une critique géniale au roman de Camus. Quelle perte, et quelle déception pour ces regards qui se trouvent enfin pour la première fois en face à une œuvre de génie à en contempler la beauté, la justice et la lumière.

Les mystificateurs insistent donc fort sur un détail (une brindille coupée de l’arbre du sens général de l’œuvre) en faisant taire tout le reste, feuilles, rameaux, branches, tronc et racines et tout le jardin et jusqu’à toute la terre fertile et généreuse où croit cet arbre. Ils insistent, en les tintamarrisant, sur ces futiles et insignifiants détails, pour suffoquer les innombrables témoignages contraires de l’œuvre qui démentent la mystification des nostalgiques.

Donc, tout comme l’œuvre de Salmane Rushdie, celle de Kamel Daoud est soumise à un certain ostracisme, puisqu’elle a été vidée de son sens vrai, original.

Ces mystificateurs ont réussi à faire de Daoud un chantre de l’hérésie contre l’islam. Et les siens, ses gens ingrats, en ont fait un, un arriviste, un converti de récent à un illuminisme tard découvert.

Mais pour qui d’abord l’écrivain écrit-il si ce n’est pour sa nation, sa mère dirait un Camus ? Même si ensuite nous prétendons d’écrire pour notre époque ou pour toute l’intelligence de cet univers.

Et Camus lui-même, pour qui a-t-il écrit, si ce n’est pour la France de l’époque coloniale ?

Donc si une nation rejette son écrivain, ce sera le mal extrême. Et la consolation (prix ou éloges) que peuvent lui apporter d’autres regards reste quand même sinon amère, du moins maigre. Et il n’y a pas de plus lâche que l’ingratitude.

 

Abdelmalek Smari

 

 

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