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BERBERICUS

Vues et vécus en Algérie et ailleurs. Forum où au cours des jours et du temps j'essaierai de donner quelque chose de moi en quelques mots qui, j'espère, seront modestes, justes et élégants dans la mesure du possible. Bienvenue donc à qui accède à cet espace et bienvenue à ses commentaires. Abdelmalek SMARI

ENTRE LE CŒUR ET LA RAISON – Partie II – (3)

 « - Eh bien ! voici, cher Amédée : m’est avis que depuis de La Rochefoucauld et sa suite, nous nous sommes fourrés dedans ; que le profit n’est pas toujours ce qui mène l’homme ;  qu’il y a des actions désintéressées…

  • Je l’espère bien, interrompit candidement Fleurissoire.
  • Ne me comprenez pas si vite, je vous en prie. Par désintéressé, j’entends : gratuit. Et que le mal, ce que l’on appelle le mal, peut être aussi gratuit que le bien. »

André Gide – « Les caves du Vatican »

 

 

Ingratitude ou tentative ultérieure de re-tuer l’Arabe ?

 « Longtemps après, lorsque cette histoire devenue un livre célèbre quitta ce pays et nous laissa sans gloire – alors que ma mère et moi y avions offert le sacrifié - ... ». Daoud – « La contre-enquête », page 53

En fait l’on ne comprend pas pourquoi les Algériens étaient exclus de la gloire de Camus, ce fils de l’Algérie ; gloire que c’est pourtant l’Algérie qui la lui a offerte.

N’est-ce pas de l’ingratitude ? ou s’agit-il plutôt d’une tentative ultérieure de re-tuer l’Arabe, en l’excluant de ce banquet de la célébrité ?

N’avons-nous pas été, nous les Algériens, ne serait-ce qu’un bon sujet pour cette histoire qui est arrivée aux confins de l’univers ?

Ne méritons-nous pas au moins l’honneur d’avoir inspiré le génie de Camus, de lui avoir fait de substance à plume, comme nous fîmes de chairs à canon, ou de bras de service pour les guerres et les besognes de son empire… colonial ?!

Bref, « Que faire d’un homme – dit encore Daoud, page 59 - que vous rencontrez sur une île déserte et qui vous dit qu’il a tué, la veille, un Vendredi ? Rien ? »

En fait l’Algérie des Colons c’est cette terre de mer et de soleil sans les Algériens. Ou du moins pour avoir en propre cette mer et ce soleil, il suffit d’en éliminer les Algériens, par tous les moyens, à commencer ou à finir – peu importe - par la sémantique.

Du reste, faire un procès à quelqu’un qui avoue un crime à l’endroit d’un non-colon, de quelqu’un donc qui n’existe pas, serait comme faire un procès à quelqu’un qui s’auto-accuse de la mort de Jules César, des moulins d’un Don Quichotte ou de l’image d’un Narcisse noyée dans l’eau…

Absurde, non ?

N’était-on pas déjà en plein dans l’absurde et sa littérature, c’est-à-dire dans le système colonial et ses littérateurs ?!

D’ailleurs Feraoun, Mammeri, Yacine ou Said reprochent à Camus cette absence/exclusion (chasse à l’homme sémantique) de l’arabe/indigène de l’univers de l’existence effective, fut-elle romanesque… sémantique.

« En pleine guerre d’Algérie, l’historien Pierre Nora donne son explication politique de L’étranger par ces termes, parce qu’il tue un Arabe, Meursault représente le désir inconscient des Français en Algérie : conserver le territoire et détruire l’ennemi. » 

https://www.algeriepatriotique.com/2017/04/23/contribution-de-youcef-benzatat-meursault-et-le-secret-de-la-disparition-dalbert/

En fait, exister c’est avoir un nom, et Camus le savait bien.

Donc l’absurde de Camus n’est qu’une sorte d’étrangeté au service du style de l’auteur pour épater le lecteur et accrocher son attention.

D’un côté il affirme (en tant que porte-voix du discours colonial) que l’Algérie est une terre en friche, sans maitre ni maîtresse, une propriété privée des colons qui l’ont créée de toutes pièces grâce à leur génie créateur. De l’autre côté, le-voilà qui nous dit juste après (sans donner le temps à nos consciences d’assumer la substance soporifique de ce style mystificateur) que quelqu’un a tué le maitre de cette terre.

Et alors ces consciences, pas encore totalement endormies, se rebiffent et crient au scandale. Puis, la substance soporifique faisant effet, ces consciences se figent dans leur expression qui nous paraît – et est – l’expression de l’absurde.

D’ici à transformer cet effet pervers de la mystification sophistiquée en valeur stylistique, en art sublime de l’absurde… il reste peu d’effort à faire, de génie à déployer. Camus/colon a créé le désert et puis sans le vouloir et sans le savoir il le peuple… de chimères !

Bien sûr cet état d’absence ne peut être reproché aux indigènes qui, eux, avaient été vidés de la verve de la vie, et leur état de fatalisme, de soumission ou de passivité n’est qu’apparent : ils étaient plutôt « Comme cet homme - dont parle Daoud, page 59 - [cet homme ressentant] la fatigue du portefaix plus que la peur du sacrifié »..

Leur condition de colonisés damnés de la terre était abominable, létale, à telle enseigne qu’ils avaient oublié ce que le mot vivre voulait dire !!!

Ou bien, Camus est-il conscient de ce scandale et veut justement le dénoncer, comme ce Raskolnikov se sentant coupable, pour échapper au scandale interne de la complicité ou, mieux, de la servitude face au système inique colonial ?!

Il se peut… après tout, des Justes en France ont toujours existé et ils existeront toujours. Puis, comme dit André Gide : « - Mais, romancier, qui vous empêche - et du moment qu’on imagine - d’imaginer tout à souhait ? »

Seulement, il a été récupéré – par aliénation ? par destin ? par choix ? -, et du coup l’absurde du système colonial est devenu une affaire de Camus l’écrivain, l’artiste, le philosophe. Et du coup l’absurde du système colonial est devenu un absurde positif et poétique, l’une parmi les valeurs humaines les plus profondes.

 

Moussa/ Daoud versus Meursault/Camus, un combat ex aequo ?

Tout comme Camus – devenu, malgré lui, chantre de l’Algérie française -, Daoud, de critique original et génial - non moins original et génial que Camus - est devenu un simple imam à l’envers : un combattant des imams, un contre-mufti !  

C’est pour cela qu’il vaut peut-être l’avertir contre la tentation de se laisser prendre par les flatteries des renards qui veulent lui dérober le fromage. En fait on assiste à un foisonnement d’exégèses dangereuses non seulement pour le neutraliser, mais surtout pour l’utiliser comme un chiffre auquel on change la valence tout en le laissant entier.

D’un anticolonialiste, rebelle et fier, il est devenu – ou du moins ce qu’on reçoit de ses discours « après-contre-enquête » – un philo-colonialiste.

Ecoutons Daoud l’anticolonialiste, lui-même :

« Nous sommes une génération qui a eu accès à la lettre, au verbe et à l’écriture de manière beaucoup plus privilégiée que nos parents et nos ancêtres. Vous venez au monde, vous commencez à maîtriser le verbe et l’écriture et à voir que la littérature permet une sorte de perpétuation du récit familial, intime ou personnel. Vous êtes frappé par cette tragédie : votre grand-père est mort sans avoir su lire ni écrire. Toute une vie qui passe sans être perpétuée par l’écrit. Vous nourrissez alors l’idée quasi messianique qu’il faut peut-être réparer la mort de vos ancêtres en écrivant. Une espèce de catharsis, mais aussi une réparation de la mort. J’ai été frappé par le décès d’un voisin ; tout ce qu’on a écrit sur lui se résume à ce qui est inscrit sur sa pierre tombale. Cette disproportion entre une vie – et ses richesses – et une pierre tombale m’a convaincu qu’il fallait un récit entre les deux. »

https://www.jeuneafrique.com/mag/471200/societe/kamel-daoud-le-fond-du-probleme-en-algerie-va-au-dela-du-politique/?utm_source=Facebook&utm_medium=Articles&utm_campaign=PostFB_12092017

Mais les camusistes, ces fans jaloux de Camus et de son absurde, ces nostalgiques de son système colonial, ont réussi une censure, une lobotomie, dans cette œuvre géniale de Daoud, une œuvre que jamais œuvre artistique comme elle n’a réussi jusqu’ici à tourner en dérision l’absurde et son génial auteur avec le système immoral dont il faisait partie.

« Pour pouvoir être publié en France, le roman Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud, a dû subir un ajustement de taille. Si dans sa première édition, publiée en Algérie par les éditions Barzakh en octobre 2013, Meursault, l’assassin de l’Arabe dans le roman L’étranger d’Albert Camus, devient Albert Meursault, il en va autrement pour l’édition en France, où il n’était pas question d’amalgamer l’homme et l’œuvre, Albert Meursault redevient Meursault tout court comme dans le roman original d’Albert Camus. »

https://www.algeriepatriotique.com/2017/04/23/contribution-de-youcef-benzatat-meursault-et-le-secret-de-la-disparition-dalbert/

Ce qui est à noter c’est que le narrateur de La contre-enquête  en veut tant au narrateur de l’Etranger, du moins sur le plan fantasmagorique, celui du roman.

En témoignent – outre la citation ci-dessus de Youcef Benzatat - les nombreuses expressions de Daoud chargées d’ironie et de sarcasmes : ''ton auteur'' ''ton héro'' ''ton livre'' ''ton écrivain'' ''ton Meursault'' ''l'écrivain tueur'' ''ton Caïn'' et d’autres reproches qui pullulent dans ''Meursault, contre-enquête'' …

Ou ce genre de phrases : ''À sa sortie de prison, l’assassin écrit un livre qui devient célèbre où il raconte comment il a tenu tête à son Dieu, à un prêtre et à l’absurde.'' …

Ou bien ''Techniquement, le meurtre est dû au soleil ou à de l’oisiveté pure.'' …

Ou bien encore ''Ces personnages automates tombés en panne comme l’horloge de Hadjout, comme cette histoire que ton auteur raconte.''

Camus, un auteur qu’on ne peut lire qu’à travers la complexité de l’Algérie ?

Quelle Algérie ? celle dite française, bien entendu.

En fait, il est un auteur qu’on ne peut lire qu’à travers la complexité de la France coloniale. Camus n’avait rien à faire avec les indigènes... qu’il avait d’ailleurs gommés de la carte des peuples... sémantiquement.

Que dire de son reportage sur la Kabylie ?

D’abord il n’y avait pas que la Kabylie qui souffrait alors... et puis, l’on peut toujours dire qu’il s'était révisé... la preuve est qu’il avait refusé l’indépendance de l’Algérie, sa révolution (lui, qui appartenait à un pays révolutionnaire !) qui était le seul moyen d’acquérir cette indépendance ; étant donné que toute rhétorique de caritas urget et de quémandes avait échoué.

L’essentiel est qu’il était contre l’indépendance de l’Algérie et, inclusivement, contre celle de la Kabylie où il avait pourtant donné à croire que la dignité de ses habitant lui importait tant !

Ceci étant dit, c’est sa dimension colonialiste qui est en question, et ce sont les Mammeri, Yacine, Feraoun, Edward Said et bien d’autres sommités de la culture et de la littérature qui le disaient.

Et ne pensez pas que ces sommités ignoraient son reportage - louable, cela va sans dire - sur cette région de l’Algérie.

Quant à son œuvre « L’étranger », elle semble être une réécriture de celle d’André Gide « Les caves du Vatican » ; une réécriture trempée dans le bain culturel colonialiste où se baignaient béatement Camus et ses compatriotes pieds-noirs.

Bien entendu, cela – d’ailleurs comme sa complicité coloniale - n’enlève rien à sa génialité littéraire qui a bien exprimé avec un langage simple et limpide la pénible condition de l’homme évoluant dans le monde des hommes, sa solitude.   

« Mais ce qui m’étonne, moi, c’est que, intelligent comme vous êtes, vous avez cru, Cadio, qu’on pouvait si simplement que ça sortir d’une société, sans tomber du même coup dans une autre ; ou qu’une société pouvait se passer des lois. » Gide « Les caves du Vatican »

Outre à cette faute de perspective de Camus, il nous faut ajouter son affront culturel (sublime, dirais-je, sans offense pour le sublime) mortel pour l’Algérien… Cet Algérien qui a dû attendre 71 ans - de 1942, date de l’apparition de l’Etranger à 2013, date de l’apparition de Meursault – contre-enquête ! - pour avoir enfin quelqu’un (Daoud) qui a pu effacer d’une manière radicale et fort élégante l’humiliation d’un tel affront.

Grâce à cette œuvre de Daoud, l’Algérien que Camus a tué est ressuscité… il a bien réglé son compte à la France coloniale. En atteste cet aveu par dénégation de Régis Debray, cité par Youcef  Benzatat (voir lien supra), lors de la remise du prix Goncourt du premier roman à Daoud : « Quand j’ai reçu votre roman, je me suis dit, c’est le livre d’un règlement de comptes avec le colonisateur, mais j’ai trouvé l’inattendu : une explication avec votre histoire, avec votre passé. »

 

De l’absurde au ridicule !

« … cette histoire ressemble à un récit des origines : Caïn est venu ici pour construire des villes et des routes, domestiquer gens, sols et racines. »

« Contre enquête » page 67

Quant à l’Arabe, lui, il est « allongé au soleil dans la pose paresseuse qu'on lui suppose, il ne possédait rien, même pas un troupeau de moutons qui puisse susciter la convoitise ou motiver le meurtre. »

Daoud parle du vrai absurde, celui que même un paysan, un fellah au sens égyptien du mot, aurait eu un peu de dignité et de jugeote et aurait cherché un prétexte plus sensé, moins grossier, digne enfin pour commettre un tel forfait. Et ce n’est sûrement pas la créature fictionnelle de Meursault qui est à blâmer mais bien ceux-là même que l’inhumain système colonial avait su assujettir volens nolens à sa cause criminelle et qui se sont érigés ensuite en exégètes et défenseurs d’une telle vacuité civilisationnelle.

 

Abdelmalek Smari

 

 

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