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BERBERICUS

Vues et vécus en Algérie et ailleurs. Forum où au cours des jours et du temps j'essaierai de donner quelque chose de moi en quelques mots qui, j'espère, seront modestes, justes et élégants dans la mesure du possible. Bienvenue donc à qui accède à cet espace et bienvenue à ses commentaires. Abdelmalek SMARI

ENTRE LE CŒUR ET LA RAISON – Partie II – (2)

 

 

Procès à l’absurde

 

« A New York ou à Alger, dans des univers sociologiques et esthétiques très différents, la peinture de Hopper et le roman de Camus expriment finalement une réalité assez proche, la solitude des hommes dans un monde absurde. »

Mériam Korichi, « Albert Camus - l’Etranger » - Folio plus classique, Editions Gallimard

 

 

Camus est mort !

A partir de ce chapitre de la deuxième part de cet écrit, je vais essayer de montrer – avec à l’appui les citations du Roman « Meursault, contre-enquête » de Kamel Daoud - les fortes et irréfutables répliques au mythe camusien de dénier l’existence de l’autochtone d’un pays usurpé par sa mère (la maman de Camus) la France.

Le lecteur saura que la révolte de Daoud est une véritable révolte. Elle n’est pas une simple réaction de lamentation passive d’une victime vaincue et impotente implorant son bourreau de corriger le tort qu’il lui a infligé, mais une démarche esthétique et sémantique forte et géniale, convaincante donc, qui a permis d’abattre la mythomanie de Camus/Meursault/l’empire, de vaincre leur tort.

Une victoire, certes, même si on n’en est pas encore lucidement conscients, même si on n’en connait pas encore sa vraie valeur.

De ce point de vue, Camus de l’Etranger est mort !

A part les atroces injustices que Camus avait dénoncées dans ses « Chroniques algériennes » - injustices qui, du reste, ne concernaient pas seulement la région de la Kabylie mais s’étendaient à tout le territoire algérien, campagnes, villages et villes et, partant, à tous les territoires que les bottes coloniales avaient foulés dans le monde des damnés de la terre -, il y a d’autres bienfaits encore que Daoud avait bien rappelé si non à Camus, du moins aux camusistes.

En voici un, magistralement formulé par la langue tranchante de l’auteur de « Meursault, contre-enquête » - Kamel Daoud, Actes Sud, 2014 - p. 28 : « Nous, petite collection de poux... »

Il n’y a pas que le crime de non-nommer les indigènes ou en faire un tas de poux et de misère qui avait avili l’Algérie, il y a aussi la version aussi mystifiante qu’humiliante que l’auteur Camus donne de la relation entre les hommes et les femmes dans la société algérienne sous les bottes de la France coloniale. Une version injuste, car ses faits sont démentis par une réalité anthropologique criarde du peuple algérien où les hommes et les femmes se considéraient comme des sœurs et des frères.

La connaissance de la psychologie et des mœurs des indigènes par Camus, s’est révélée générale et frôle les lieux communs, si elle ne les crée.

Et tant pis, comme le dit Camus lui-même : « On se fait toujours des idées exagérées de ce qu’on ne connait pas. » - « L’étranger ».

« Dans le quartier, les femmes étaient toutes des sœurs. » écrit encore, à la page 28 de son « Contre-enquête », le déconstructeur de la fabulation camusienne,

Donc toutes les femmes chez les indigènes étaient considérées comme des sœurs, et elles étaient perçues comme telles par leurs frères malgré et à l’insu de Camus.

D’où cette sorte de code de l’honneur qui impose aux Algériennes de se respecter elles-mêmes et aux Algériens de les honorer et les défendre comme des sœurs de sang.

Camus a brodé son histoire autour d’une telle confusion - pour ne pas dire ignorance –anthropologique, et en a fait le socle sur lequel se base l’histoire de son personnage afin que l’action romanesque, la raison même de son être, puisse paraître vraisemblable ; car l’art sans vraisemblance serait autre chose.

Et l’iconoclaste Daoud précise, sans pitié pour Camus ou les camusistes : « La version arabe, celle qui démentit les faux anthropologues est la suivante : un gaouri a tué un algérien qui essayait de défendre une femme algérienne et son honneur. ». page 33

A la page 32, Daoud écrit : « Les gens dans ce pays ont l’habitude d’appeler tous les inconnus ''Mohammed'', moi je donne à tous le prénom de ''Moussa''. » … « C’est important de donner un nom à un mort, autant qu’à un nouveau-né. »

Et le péché capital de Camus, qui, lui, pourtant tient bien à son nom, devenu universellement connu, consistait en cela qu’il connaissait bien la valeur des noms, mais il niait à « l’Arabe » jusqu’au nom universellement donné aux Algériens par les colons « Mohammed ».

Il a fallu le fils d’un indigène sans-nom qui lui rappelle  « qu’il serait trop grave de juger un homme pour un autre. » !

Bien sûr Camus est mort et il ne saura jamais un bel-niente de ce que la postérité pourrait dire ou taire de lui et de son œuvre, mais il y a ce Camus tapi dans les consciences des gens qui s’en réclament. C’est à ce Camus rescapé que l’œuvre de Daoud s’adresse.

Paradoxalement Daoud lui-même semble en être un, mais c’est alors du Daoud récupéré, si jamais, qu’il s’agirait là ! Un Daoud se trahissant, se reniant, se battant la coulpe ! mais vainement, car son œuvre a émis une sentence juste et inébranlable.

Mais cela est un autre problème, une autre question ; car ce qui nous importe ici, c’est son roman où il a su se poser en authentique âme du peuple algérien trahi par les hommes et l’histoire, où il a su non seulement défendre son peuple, mais lui rendre justice d’une manière forte, sublime et définitive.

La question de la sororité chez les indigènes requiert un peu de travail et d’approfondissement anthropologiques spécifiques, science que Camus semble ignorer ou ne pas vouloir en savoir. Le nom par contre « C’est important – comme le dit Daoud - de donner un nom à un mort, autant qu’à un nouveau-né. »

Et comme il sait que « Les gens dans ce pays ont l’habitude d’appeler tous les inconnus ''Mohammed'',... ou Ahmed. », il aurait pu se donner la peine de le tirer hors de l’anonymat avilissant.

Il ne reste donc, à la rescousse de Camus et des camusistes, que la thèse sur laquelle les Feraoun, Mammeri, Yacine et Said sont restés perplexes, pour ne pas dire déçus.

En fait le roman de Camus est de 1942, et en ce temps-là la France avait à peine éteint les cent bougies de sa possession de l’Algérie. Possession qu’elle crût éternelle et irréversible. L’Arabe n’existait plus alors dans cette terre, la sienne pourtant, que comme un cauchemar passé, mort. Un cauchemar à oublier.

Et ça s’était diffusé comme culture de base dans toutes les consciences et tous les Inconscients des populations de la France coloniale. Et ce n’est donc pas si étrange qu’une telle croyance s’était précipitée dans le récipient de l’art et de la culture de l’empire colonial français.

Et Camus de l’époque - pour individualiste qu’il pût être et prêcher  – ne pourrait déroger à la règle qui voulait que dire Arabe, puce, perroquet serait la même chose.

Les Arabes, indigènes politiquement et sémantiquement morts, ne constituent plus une humanité mais une simple espèce de faune ou de flore ennuyeuses et nocives à faucher ou à abattre.

Donc il n’est pas question d’accuser Meursault de meurtre… à moins qu’il se refuse à demander pardon de ses fautes au Christ, d’invoquer le hasard, le soleil ou d’autres absurdités, d’avoir enterré sa mère sans verser de larmes ! Le rendre responsable pour le simple fait d’avoir tué un innocent est absurde.

Peut-on faire un procès à celui qui cueille une fleur, foule un brin d’herbe ou abattre un animal pendant une partie de chasse ?

 

L’absurde par extranéation

Comment on justifie l’absence de l’identité de l’Arabe dans les œuvres de Camus pour le disculper de sa sensibilité coloniale. L’indigène n’est-il pas considéré, par l’idéologie du régime colonial comme un corps étranger dans les destins typiquement humains, les colons ?

Et alors l’Arabe serait par nécessité une extranéation, un procédé qui va à merveille à l’art de la théâtralisation. 

« L’espace idéal du roman - écrit Mériam Korichi - a alors un caractère théâtral, la moindre confrontation y acquérant une dimension d’étrangeté et faisant naitre une tension dramatique. Le fait que l’Arabe ne soit pas individualisé et n’apparaisse que comme une figure, une image énigmatique, accentue cette dimension théâtrale. »

Pour l’amour du ciel, l’auteur est libre d’utiliser ses personnages comme il veut pour créer des effets spéciaux qui servent son œuvre, forme et fond. Mais pourquoi l’Arabe, alors que l’univers des œuvres de Camus pullulent de non-Arabes, enfin de tout sauf des Arabes ?

Cet Arabe, dans l’entendement colonial, est en soi une image énigmatique, puisqu’il est déjà sans identité, un fantasme, un spectre. Et je ne crois pas que l’art – surtout l’art d’un Camus - ait besoin d’une figure énigmatique prêt-à-porter. L’auteur fut capable de la construire, cette figure théâtrale, d’une manière géniale, pour décorer son œuvre ou son style, sans recourir aux lieux-communs, aux figures rhétoriques prêt-à-porter.

Qu’on pense un peu à cet autre « acte gratuit » des Caves du Vatican, pour nous rendre compte que le thème de L’étranger n’était pas aussi original que ça. En plus, sans avoir eu besoin d’extranéation par l’avilissement sémantique de son personnage, à différence de Camus, André Gide nous donnait les noms et prénoms de Lafcadio Wluiki (ou si l'on veut Lafcadio De Baraglioul) - l’assassin, qui à l’instar de Meursault, lui non plus ne connaissait pas sa victime – et d’Amédée Fleurissoire la victime.

Mais Camus n’est pas à cette seule contradiction : écoutons-le, lui-même dans ses – Carnets III : « De plus en plus, devant le monde des hommes, la seule réaction est l’individualisme. L’homme est à lui seul sa propre fin. Tout ce qu’on tente pour le bien de tous finit par l’échec. »

Cela s’applique davantage aux artistes qui devraient être indépendants en idées et en position vis-à-vis des troupeaux, mais ce conseil ne touchait pas son auteur qui était un chantre de l’Algérie française, où l’Arabe, s’il existe, devrait mourir, disparaitre… même sémantiquement.

Camus est pour la cause de l’individu (s’il est colon) même au dépend d’un autre individu, l’Arabe. C’est cette contradiction - qui d’un côté milite pour la cause d’un individu, et de l’autre côté n’hésite pas à écraser, décimer l’individu – qui génère cette situation intenable, absurde.

A la page 33, écrit encore Daoud : « Même en 63 en pleine indépendance, la peur du colon reste et détermine encore les destins, les aliène, les torture, les tue. Je me suis dit que si je retrouvais notre ancienne maison, la mort finirait par nous retrouver, Mma et moi. Et avec elle la mer et l’injustice. »

Une réplique ?

À qui ?

C’est une vérité de toute façon. Retourner à la maison/époque coloniale, pour l’Algérien cela signifie renouer avec l’injustice et la mort.

Et Daoud de continuer à la page.34 : « L’absurde c’est la mort. Donner la mort donc c’est être absurde. »

Un clin d’œil à l’incohérence camusienne. Camus n’a-t-il pas à travers son personnage commis un meurtre, sémantique certes, mais un meurtre quand même ?

Incohérent ?

En fait il n’est que cohérent, étant l’une parmi tant de voix du colonialisme. Donc du point de vue de nos quatre auteurs (Feraoun, Mammeri, Yacine et Said), plus Daoud et les indigènes en général, Camus était incohérent, absurde et non pas parce que l’homme ou le monde – selon sa vision réfléchie, philosophée – sont absurdes, mais parce que c’est ce même discours colonialiste et assassin, dont Camus fait partie et est porte-voix, qui est absurde.

Paraphrasant Mériam Korichi dans son dossier sur « Albert Camus - l’Etranger », l’on peut dire que l’absurde ne signifie pas une conscience vide, mais une conscience meublée par une pensée et une sensibilité singulières : colonialistes.

Dans le même document, Korichi cite Sarraute qui dit que Meursault « est infiniment plus averti qu’on ne croit. »

Philosophie donc de paravent qui absurdise doublement la vie de cet homme, ledit Arabe, sans nom et sans vie. Qui n’a pas un nom n’existe tout simplement pas. Il ne mérite pas la vie. Vivre donc c’est  avoir un sens à vivre, une mémoire et un projet de vie, enfin tout ce qu’un nom peut avoir comme magie ou vertu. Si « Mal nommer un objet – dixit Camus lui-même – c’est ajouter au malheur de ce monde. », quel désastre serait ce monde si on prive les objets et les personnes de leurs noms ?!

Et c’est justement à cette immense entreprise de résurrection que l’œuvre de Daoud s’est attelée. En cela son auteur s’est comporté comme le révolté de Camus dont la logique « est (…) de s’efforcer au langage clair pour ne pas épaissir le mensonge universel. »

Camus aurait fait mieux à penser ne pas épaissir le mensonge colonial… le mensonge universel est un peu trop ardu pour un mortel, fût-t-il un Camus.

 

Abdelmalek Smari

 

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