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BERBERICUS

Vues et vécus en Algérie et ailleurs. Forum où au cours des jours et du temps j'essaierai de donner quelque chose de moi en quelques mots qui, j'espère, seront modestes, justes et élégants dans la mesure du possible. Bienvenue donc à qui accède à cet espace et bienvenue à ses commentaires. Abdelmalek SMARI

ENTRE LE CŒUR ET LA RAISON – Partie II – (1)

 

Meursault ou « Tuez l’Arabe ! »

 

« Mon ultime prière :

O mon corps, fais de moi toujours un home qui interroge ! »

Franz Fanon - " Peau noire, Masque blanc"

 

 

Tuez l’Arabe !

Il y a quelques années, comme dans ces jours d’été, j’étais à Bastia, en Corse, chez un ami.
Il avait une maison sur la mer dans un endroit agréable.

La nuit, quand tout le monde était endormi, moi je sortais à la lumière des lampes de la rue à lire "L’étranger" de Camus et ses "Chroniques algériennes" !
C’est un auteur dont j’ai entendu dire tant de choses contradictoires qui ont ajouté à ma confusion d’autres confusions encore.

En plus de « L’étranger », je lui ai lu un essai sur la peine de mort, coécrit avec Arthur Koestler, et Le Mythe de Sisyphe, et plus tard « La peste » et autres nouvelles.

Les impressions qu’il m’a laissées ?

Une déception, en tout cas point d’enthousiasme.

Peut-être parce que je le juge surtout du point de vue "position vis-à-vis de la Révolution algérienne" qui constitue, pour moi, un critère important pour apprécier la vraie grandeur de l’homme, Camus.

S’engager et ne pas se laisser berner par les grands charlatans (les pseudo-experts, les entomologistes spécialistes ès Homo Arabicus ou Islamicus) qui prétendent savoir de leur matière plus que quiconque, alors qu’ils ne font que fabuler.

Bien entendu, ces charlatans ont toujours existé et existeront toujours tant qu'il y aura la race humaine.
S’engager donc est pour moi un critère de base pour juger la sensibilité ou l’humanité de l’homme et de la femme artistes, quels qu’ils soient.
Sartre, Massignon, Guevara et récemment Rachel de la Palestine, parmi la multitude des hommes et des femmes lucides et courageux, seront toujours compris et estimés parce que leurs causes sont toujours claires et nobles.
Camus ?

Peut-être qu’il ne satisfaisait pas ce critère : il était en tout cas un enfant du système colonial à un moment où le régime colonialiste et l’empire en France visaient la même chose : faire en sorte que l’Algérie devienne et demeure française et que le présumé Arabe qui l’habitait soit tué, effacé, anéanti !

Camus était plus un homme pieux qu’un homme juste, dans le sens où il n’avait pas osé remettre en cause l’ordre criminel établi du système colonial.
Sartre a risqué la prison pour avoir dit aux colonialistes leur simple vérité : qu’ils étaient des bourreaux criminels et usurpateurs. Ce qu’avaient dénoncé de leur part, Guevara et, récemment, Rachel, chacun à sa manière propre et selon la cause défendue.
Massignon dépassant l’âge de 70 ans, avait reçu une gifle de la part d’un étudiant "brillant", un futur chevalier défenseur d’un empire mourant, d’une "grandeur" mourante.

Le péché de Massignon ?

C’était celui d’avoir dénoncé la barbarie française en Algérie, devant ce damoiseau déjà bourré de pourritures colonialistes.
Camus aussi a défendu une certaine dignité humaine, mais sa lutte était – comme cela s’était révélé plus tard - une sorte de charité !

Quand la Révolution algérienne éclata, au lieu de continuer à défendre les opprimés, il a choisi de sauver sa mère : l’empire, le système colonial.

A "God save the king and the queen !" Michel Sardou répond "C’est injuste !"

Tuez l’Arabe, quoi !

Nous l’avons déjà dit et il n’y a point d’autres manières de le dire.

Sans plaisanterie aucune, il ne serait pas vain de chercher l’origine de « L’étranger » dans ce type de spectacles de l’horreur : une plage interdite aux Arabes, sous peine de MORT !

Je parle à ceux qui avaient lu « L’étranger».

C’est un peu le thème cher à Albert Camus dans son œuvre et dans sa vie ! N’est-ce pas?

N’est-ce pas là la trame par excellence de la sublime œuvre de l’immortel Camus et Nobel ?... à moins qu’il ne soit question, dans cette histoire là, que de hobby ou, mieux, d’éthique caractéristiques du temps : un thème qui était dans l’air, quoi.

Il suffit de se rappeler les atrocités courantes du système colonial come le Crime de Zéralda 1942 http://www.aps.dz/regions/105460-massacre-de-zeralda-en-ete-1942-un-crime-impuni-temoin-d-un-abominable-racisme qui mettaient à exécution ces plans criminels de se débarrasser des Arabes encombrant le système colonial.

 

La sentence du Roi Salomon

In « L’histoire »  n° 394 de décembre 2013, page 30, la légende d’une photo - représentant l’Algérien Mouloud Feraoun et le Français Albert Camus - dit : « Feraoun et Camus en 1958. Le premier souhaite l’indépendance de l’Algérie, le second la repousse, mais ils manifestent l’un pour l’autre une estime réciproque. »

Aux pages 30/31, on lit : En 1939 Feraoun découvre dans Alger républicain le reportage d’Albert Camus ''Misère de la Kabylie'', « Pour la première fois il lisait une étude sans fard sur son pays. En même temps, il ressentait un malaise, une gêne, du fait que l’auteur avait passé sous silence la fierté et la force de résistance des Kabyles. »

Feraoun manifesta encore une fois le même dissentiment en lisant « La peste », il lui écrit pour le remercier d’avoir lu « Le fils du pauvre », paru en 1950, et surtout pour lui faire part de sa déconvenue : « J’ai lu la peste et j’ai eu l’impression d’avoir compris votre livre comme je n’en ai jamais compris d’autres. J’avais regretté que parmi tous ces personnages il n’y a aucun indigène et qu’Oran ne fût à vos yeux qu’une banale préfecture française. »

Ref. Lettre à Albert Camus, M. Feraoun, Lettres à ses amis, seuil, 1969, p. 203.

« Est-ce que le fait qu’il y ait peu de personnages algériens proprement dit, ou que ces personnages fassent plus ou moins du décor, vous dérange, vous gêne, chez Camus ? »

A cette question de la journaliste qui l’interviewait, Mouloud Mammeri répondit : « C’est une vérité que de dire que cela ne devrait pas déranger - en tout cas moi personnellement ça ne me dérange pas, le petit nombre d’Algériens qui apparaissent dans ses œuvres [de Camus] et qui ne sont pas peut-être toujours sous le meilleur jour. »

Toutefois Mammeri voit là une preuve de la sincérité profonde de Camus – en ça Mammeri rejoint les vues de Feraoun et d’Edward Said, c’est-à-dire un écrivain dont les romans sont en pleine syntonie avec le système colonial.

En fait, poursuit Mammeri « Le personnage de Camus, si grave soit-il, ne doit pas s’échapper à sa condition objective de pied-noir, français d’Algérie. En tant que tel, et quelque soit l’effort intellectuel ou idéologique qu’il faisait pour dépasser ce que sa condition avait d’astreignant, il ne pouvait pas ne pas en être, faire qu’il ne soit pas malgré tout un fils de petit blanc d’Algérie. Or dans cette optique particulière qui était assez onirique de la société coloniale avant 1962, les personnages algériens n’intervenaient pas tellement dans leur réalité que comme éléments de décor. Le fait qu’on imposait à tous les hommes un même prénom, Ahmed, et à leurs femmes le même prénom, Fatma, est une caricature ; mais quand même une image de l’idée que se faisait la société pied-noir de la société algérienne réelle. » https://www.facebook.com/search/top/?q=vid%C3%A9o%20mouloud%20mammeri

De sa part, Kateb Yacine s’est indigné de cette ingratitude camusienne, de ce Camus/œuvre où il y a certes des paysages, mais ce n’est pas l’Algérie !

Dans une vidéo/interview, l’auteur de Nedjma, pourtant athée et pour rien philo-bédouin ou philo-baathiste, rejoint son compatriote Mammeri et nous présente un Camus tout Caritas urget : « Il était pour les indigènes, mais pas pour leur indépendance ! » https://www.facebook.com/search/top/?q=kateb%20yacine%20camus

« Dans L’étranger – dit encore Yacine - le seul personnage arabe (Saïd ?) c’est à peine s’il existe. On le voit tout juste. Arrive-t-il à dire quelque chose, et hop, il meurt d’un coup de soleil. Donc il n’y a plus de Saïd, plus d’Algériens… tout le reste c’est l’Algérie française. Ce n’est pas l’Algérie. »

Yacine affirme d’emblée que la littérature algérienne n’est pas Camus (il lui est étranger). Et il explique pourquoi elle ne saurait l’être en rien.

Il fait la comparaison entre deux écrivains, Faulkner et Camus, qui avaient affaire à des situations anthropologiques/historiques des gens similaires (damnés de la terre).

Il nous dit que Faulkner – même étant raciste et haïssait les noirs – il les traitait avec dignité quand même, quand il apprenait leur argot le plus particulier et arrivait à connaitre donc leur condition à fond.

Quid de cet « algérien » – né et grandi algérien - qui « vivait parmi les européens, qui n’avait aucune ouverture, [qui] n’avait pas la curiosité la plus élémentaire pour la vie de ce peuple [présumé sien], de sa langue. »

Cette vision camusienne du peuple algérien « était très rudimentaire, très lointaine. [Ce qui] a infirmé son œuvre ».

Justement, chez Faulkner, Yacine sent « vraiment le travail d’écrivain, un grand écrivain, parce qu’il savait de quoi il parlait. »

Mais, Camus aurait-il préféré (faire) taire les « Arabes » vu qu’il en ignorait la réalité ? alors ce serait honnêteté intellectuelle de sa part.

Ce qui serait compréhensible, voire justifiable… mais Edward Said parle par contre d’une volonté d’ignorer la réalité algérienne de la part de Camus. Ignorance voulue donc, mais qui nous explique le fait que l’auteur ne nous dise mot de l’Arabe tué par Meursault ni des vraies victimes de la peste.

Mammeri arriva lui aussi à la même conclusion de Yacine quand il dit que « Camus n’aurait pu faire qu’une espèce de série d’images d’Epinal : étant donné que ses personnages algériens – avec lesquels il pouvait sympathiser intellectuellement – en réalité sa vie profonde n’était pas la leur. »

Il y avait un rideau qui séparait les deux sociétés algérienne et pied-noir. 

C’est dire que chez Camus, reprenant les propos de Yacine : « on peut voir que les plus belles choses c’est Tipaza, c’est la plage, le paysage… L’Algérie est belle, mais il n’y a pas de peuple. » C’est dire aussi que l’Algérie est belle à condition qu’elle soit purifiée du peuple algérien. Ce peuple, algérien vrai !

Et Yacine de conclure avec un fait anodin, mais combien significatif, dont la dignité et la profondeur peuvent être élevées à celles  de la parabole biblique (les deux femmes se disputant l’enfant).

En fait Camus qui, comme les pieds-noirs, faisait la distinction entre sa mère et l’Algérie, préférait celle-là à celle-ci.

Saïd (ironie du sort !!!), un simple travailleur algérien en Suède présent parmi le public de la cérémonie du Nobel, ne fait point de distinction entre sa mère et l’Algérie.

« Quand on est Algérien – répliqua-t-il à Camus -, ça ne nous vient pas à l’idée de dissocier sa mère de l’Algérie. »

Une réplique qui fit taire Camus, comme elle se fut tue l’usurpatrice de l’enfant devant la sentence du Roi Salomon.

Dans son ouvrage « Cultura e imperialismo » Edward Said écrit : « Pourtant, comme cela était dit dans le cas de Jane Austen un siècle plus tôt, les critiques ont également ignoré la réalité de l’empire avec Camus, si évidente dans ses œuvres ; et, comme dans le cas de l’écrivaine anglaise, dans les œuvres de Camus, il reste un ethos détaché de tout le reste, un ethos qui suggère l’universalité et l’humanisme, profondément en contraste avec les descriptions de la réalité locale présentes dans ses romans. »

 

Abdelmalek Smari

 

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