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BERBERICUS

Vues et vécus en Algérie et ailleurs. Forum où au cours des jours et du temps j'essaierai de donner quelque chose de moi en quelques mots qui, j'espère, seront modestes, justes et élégants dans la mesure du possible. Bienvenue donc à qui accède à cet espace et bienvenue à ses commentaires. Abdelmalek SMARI

La Poésie et les Arabes, lierre et tronc (4 et Fin)

« Il y a un temps pour vivre et un temps pour témoigner de vivre. Il y a aussi un temps pour créer, ce qui est moins naturel. »

Albert Camus – Noces.

 

Poésie de cour
Avec la stabilisation de l'État islamique et la mise en mouvement du noyau de l'empire et le déplacement de la capitale de La Mecque à Damas, la poésie retrouve sa vocation de diwan des Arabes, mais plus jamais au service d'une tribu ; une vocation tournée cette fois à servir les rois et autres potentats, princes, riches marchands et grands chefs ... et, chose nouvelle, à servir surtout la politique, les idées, la philosophie et la mystique.
Ainsi la poésie ne produisait plus les panégyriques, les fakhriate, tournés vers leur propre ego et leurs propres tribus, elle empruntait maintenant le chemin de l'individualisme, signe de libération du tribalisme et tentait de conquérir la vie sociale proprement dite, où l'individu est conscient de la nécessité d'être solidaire du groupe dans lequel il vit.
Elle a maintenant pour tâche de servir donc des idées politiques et philosophiques et des controverses religieuses avec des opposants de diverses sectes et de diverses religions ...
« Rendez-vous utile dans le pays où vous vous trouvez,
ne dites pas : je suis un étranger. »

Ces deux vers d'Ubeid ibn el-Abrass semblent être le mot d'ordre des nouveaux poètes.
Évidemment, ce n'est pas avec la vie de cour – et pris comme ils étaient par le processus de formation de leur jeune civilisation - que les poètes arabes ont oublié leur mentalité tribale.

Telle mentalité a persisté pendant un certain temps aux côtés de cette autre vie, cosmopolite celle-là, imposée à la société musulmane désormais étendue et ouverte à d'autres cultures et peuples, fécondée par d'autres langues, d’autres sensibilités et expériences poétiques, d’autres histoires et d’autres mémoires, autres idées et autres conceptions de la vie et du savoir...

Cet état de fait était plus frappant au début de l'empire Umayyade. Avec l'arrivée des Abbassides et le déplacement de la capitale de l'empire de Damas à Bagdad, avec l'afflux de traductions du persan, du syriaque, du grec, de l'indien, toutes les traces du tribalisme ont disparu ou se sont transformées pour s'en tenir aux idées politiques, sociales, scientifiques, théologiques, juridiques et philosophiques ...
Même la forme, les thèmes, les disciplines et les genres ont changé.
Bashshàr ibn Burd, poète de la période abbasside, est considéré parmi les poètes les plus innovants. D'origine perse, influencé par les nombreux nouveaux courants d'idées et de pensées qui caractérisent son époque, il n'hésite pas à introduire de nouveaux mots et idées dans sa poésie et dans la langue arabe elle-même.
Grâce au mouvement philosophique mu'tazilite, courant sceptique-rationaliste qui croyait à l'évolution de la création, les innovateurs étaient surtout comptés parmi ceux qui croyaient au langage comme organisme vivant soumis à un processus continu d’évolution, de changement, de corruption et de régénération.

Idem pour les poètes en Andalousie, au Maghreb et en Sicile où ils se sont retrouvés dans la situation compliquée de se réconcilier avec les cultures locales. Ces poètes sont souvent devenus une source d'innovation et de révolution dans la forme, le style, la langue et le contenu (poésie strophique) …
Mais même pendant les âges sombres de la décadence, la poésie n'a pas cessé de se régénérer : alors que la vie somptueuse échouait, la poésie mystique a prospéré sous la forme de zuhd (austérité) et de son corollaire tasswouf (s’habiller de laine, dont le mot soufi).
Ce genre n'a donc pas été engendré par la décadence, mais a été recherché dans le corpus de la poésie arabe des somptueux siècles : d'Abu Al-'Atahia ou du précurseur du pessimisme méthodique, le Leopardien avant Leopardi, Abu al-'Ala El-Maarri. Ajoutez à eux, la poétesse Rabi'a Al-'Adaouia ou le célèbre Hallag ...
Cependant, ce genre a dominé davantage au cours des siècles de décadence qui ont commencé avec la destruction de l'empire abbasside en raison des invasions continues des croisés, des Tatars et des Mongols.
« Une production, dit encore Corrao, constante et d'un bon niveau, tandis que la poésie de l'amour profane connaît une nouvelle évolution, devenant érotique ».

Et j'ajoute que la poésie de l'amour profane a non seulement abouti à l'érotisme, mais a donné les plus belles pages jamais écrites sur l'amour pour Allah.
La conquête ottomane a porté un coup fatal à la poésie, quand elle a marginalisé la langue arabe et exclu les Arabes de la sphère politique, en en restreignant la langue et en la confinant dans l'obscurité de l'existence.
La conquête ottomane a en effet enlevé un espace immensément vital à la production littéraire des Arabes qui, en perdant leur langue - dont ils étaient profondément fiers ; fiers à refuser celle de l'envahisseur -, ont perdu avec elle leur poésie, leur diwan, leur identité même !
Les Ottomans ont interdit aux Arabes de s’occuper de politique. Et exclus de la politique, il ne reste aux Arabes que servir leurs seigneurs, se faire chair à canon et pourvoir à remplir les coffres-forts de la Porte soi-disant sublime. Ce qui a fini par cultiver chez ces vaincus un sentiment de rébellion et d'hostilité féroce envers leurs vainqueurs et exploiteurs.
Mais les premiers Arabes qui ont pris une conscience « scientifique » de cette injustice et qui ont combattu cette injustice, étaient les chrétiens de la Grande Syrie.
Leurs frères et compatriotes les musulmans se sont réveillés un peu tard. En fait les Turcs ont profité du fait qu'ils étaient musulmans, donc gardiens du califat, pour continuer à les dominer sans scrupules et sans peur de contestation, pour continuer à tromper les musulmans arabes.
Toutefois cette injustice et la nécessité de la combattre n'ont pas tardé à réveiller les musulmans, car ils se seraient réveillés malgré eux avec la campagne napoléonienne en Égypte et en Syrie, campagne qui a ouvert les danses macabres du colonialisme et de ses désastres desquels le monde arabe peine encore jusqu’aujourd’hui à s'affranchir et à récupérer sa langue et sa littérature.

 

Âge moderne et conclusion
Il y a ceux qui inventent dans le domaine politique, qui dans le domaine linguistique, qui dans le domaine philosophique, thématique, formel, etc. et à ce stade, nous pouvons dire que le génie poétique des Arabes n'a pas été laissé à un seul individu, mettons à un Dante, mais a été partagé entre divers poètes tout au long de la vie poétique des Arabes du début de leur aventure poétique jusqu’à aujourd'hui.
Quant à la poésie des femmes arabes, celles-ci ont toujours, depuis la poétesse Al-Khansa’, essayé de briser le silence et d'affirmer leur existence malgré la jalousie tyrannique de leurs frères. Et c’a toujours été ainsi depuis l'antiquité arabe ...
La poésie arabe n'a pas laissé indifférentes les sensibilités des peuples avec lesquels elle est entrée en contact ... elle a été pendant des siècles le modèle et l'avant-garde de la production poétique de ces peuples : si l'on pense à son influence sur l'Europe à travers les deux grands canaux qui étaient l'Espagne musulmane et la Sicile. Pensez aussi à Dante lui-même et à toute la poésie des troubadours ...
Il semble également que tout a été dit et codifié dans la poésie arabe depuis l'époque préislamique, lorsque le vers a joui de son indépendance totale et absolue.
On pourrait dire que chaque vers était un genre en soi. Ainsi, lorsque les générations suivantes sont arrivées, elles n'ont fait que se spécialiser dans tel ou tel autre genre : description, amour, fierté, mysticisme, politique, élégie, ...
Tout a été fixé et codifié, même la manière de s'ouvrir, de changer et de se dépasser soi-même ; pratiquement tout, les rythmes, les rimes, l'harmonie des sons, le choix des mots, les mécanismes qui rendent le langage très flexible ... tout, jusqu'à la lutte elle-même entre traditionalisme et créativité, où l'on voit par exemple des modernes comme Adonis choisir dans leurs anthologies de réhabiliter les poètes bannis comme Al-Shanfara ou Ta'abbatta Sharran.
Quant aux traditionalistes, ils continuent encore à être et être dominants !
Une autre forme d'innovation consiste à aborder la poésie dialectale locale qui caractérise les différentes régions ou pays du monde arabe.
Ou bien l'influence de la poésie mondiale sur les poètes arabes également vécue comme une forme de provocation puisqu'elle cherche à introduire les expériences de la poésie moderne, en particulier celle dominante de l'Europe occidentale et des deux Amériques ...
Ayant échoué à reproduire la fierté de leurs ancêtres, ou à proposer de nouvelles voies, les Arabes modernes sont submergés et presque étouffés par les expériences de la poésie du monde entier, en particulier celles des Français, des Anglais et des Espagnols.
Enfin, il y en a d'autres qui pensent sérieusement à surmonter cette sujétion de leur poésie, rejetant la poésie arabe classique, au profit de la poésie anglaise, française ou allemande ...
Alors que d'autres tentent courageusement de reprendre en main le soin de ce jardin abandonné par l'homme mais pas par la vie ...
Évidemment ma contribution est un atome au milieu d'une galaxie de significations, d'évolutions, de conceptions et de réalisations, de succès et d'échecs aussi de cette poésie millénaire ...
J'espère que mes mots parviendront à projeter une lumière vivante - quoique personnelle et modeste – et à illuminer le feuillage luxuriant du grand arbre qu’est la Poésie en illuminant l’un de ses rameaux le plus beau, la poésie arabe.

Abdelmalek Smari 14-03-14

 

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