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BERBERICUS

Vues et vécus en Algérie et ailleurs. Forum où au cours des jours et du temps j'essaierai de donner quelque chose de moi en quelques mots qui, j'espère, seront modestes, justes et élégants dans la mesure du possible. Bienvenue donc à qui accède à cet espace et bienvenue à ses commentaires. Abdelmalek SMARI

La Poésie et les Arabes, lierre et tronc (3)

 

« Mais on dit que les peintres et les poètes ont toujours eu le droit de tout oser. »
Horace.

 

Poésie, Arabes et avènement du livre de l’Islam : le Coran
Gibran, bien que certains de ses éditeurs en Allemagne le présentent comme s'il était musulman, était un chrétien convaincu, bien qu'avec sa propre empreinte personnelle.
Gibran, comme tous les Arabes qui aiment et apprécient la poésie, aimait et appréciait le Coran, ne serait-ce que pour les sommets incomparables auxquels il avait amené la langue arabe.
En fait, le Coran est d'une beauté limpide, ingénieuse, désarmante, inégalée ... il a fait taire les génies de la poésie arabe et les fait taire à ce jour par son originalité, sa créativité et surtout sa conscience d'être supérieur à toute l’ars poetica des Arabes.
Au début de son avènement (lors des premières révélations) les spécialistes de la poésie et de la prose, parmi les poètes, les critiques et les sages, ont tenté de le défier mais ils ont échoué et ont fini par accuser Mahomet de recevoir ses vers des djinns.

Taha Hussein, l'un des géants de la critique littéraire arabe, l'a classé non pas comme de la poésie ou de la prose, mais simplement comme un genre à part : le Coran, c'est-à-dire comme un art sans précédent.
C'est peut-être aussi pour cette raison que le Coran lui-même se défend - en s'offusquant - d'être comparé à la poésie ou den être considéré comme une appendice.
Avec le Coran, l'élan de la poésie s'était affaibli pour des raisons objectives : les troubles sociaux et l'insécurité qui ont suivi cette révolution coranique, les guerres d'expansion plus tard et l'attitude du Coran lui-même envers les poètes et la poésie de la Jahiliya.
L'islam est une révolution profonde qui a remis en question tous les aspects de la vie de l'individu ou du groupe, de l'intimité la plus intime aux relations entre États, cultures et religions.
La poésie elle-même a dû faire face à ce grand maître et se plier à ce bouleversement historique que son enseignement avait imprimé à la vie socio-économique et politico-culturelle.
Vous pouvez tout dire sur les causes de l'engourdissement qui a frappé la poésie arabe au temps de Mahomet, mais le Coran ne peut être accusé d'avoir été la cause destructrice : la langue du Coran et sa poétique étaient si éblouissantes qu'elles ont éclipsé la splendeur des autres joyaux qui ont continué d'exister, bien entendu, mais qui ont perdu les feux de la rampe.
Le génie du Coran n'a donc fait que briller, tel le soleil, au détriment des autres astres de la poésie des Arabes. Et les gens qui étaient par excellence un peuple de poésie ont trahi - mais seulement à cause de leur goût sain - cette même poésie qui était devenue d'une qualité inférieure en raison de la nouvelle poéticité d'une qualité clairement supérieure.
Mais l'originalité du Coran ne consiste pas en l'invention de nouveaux mots ou d'une nouvelle langue. Les Arabes connaissaient toutes ses paroles et les reconnaissaient.
A juste titre, comme toutes les inventions, se nourrissant de ce qui existe, le Coran propose la langue arabe sous d'autres formes de beauté.
"... elle [l'originalité] ne consiste pas proprement dans la nouveauté du sujet mais, plutôt, dans son propre dicere, c'est-à-dire dans le fait de signifier, avec une empreinte personnelle, les choses communes, ce qui est tout sauf facile." explique Ugo Dotti dans la présentation de la Ars Poetica de Horace.

« Etre médiocres est chose que personne ne permet aux poètes :
ni les hommes ni avec eux les dieux, surtout les libraires. » Orazio

Le Coran semble avoir suivi le conseil d’Horace: il n’était pas autorisé à être médiocre ... et tant pis si les poètes et la poésie de l’époque étaient vaincus.
Les Arabes ont donc abandonné ce qui était désormais – par rapport au Coran – obsolète, daté… une sorte de déjà-vu, pour admirer ce qui était devenu l’idéal sans précédent.
Vous pouvez tout dire sur ce peuple austère et rude, mais on ne peut jamais lui nier la qualité d’être reconnaissant : juste le temps de l’étonnement passé et consumé, les Arabes - qui se sont mis à enquêter sur la langue arabe, afin de servir le Coran - se sont retrouvés contraints de reconsidérer - mais avec de nouveaux yeux - le fort héritage poétique en le revalorisant et en réhabilitant.
Ils sont même allés jusqu'à donner la priorité absolue de juger et trancher, dans les questions et les problèmes de la langue, à la poésie préislamique ; tandis que le Coran occupe la deuxième place sur cette échelle d’autorité ...
c’est aussi parce qu’ils ont compris que la poésie doit être constructive, comme le dit sa nature et comme le réitère le Coran.
Si elle devait conduire à la destruction, elle ne devrait pas être la bienvenue.
Francesca Maria Corrao écrit : « Cela confirme que le prophète n'était pas hostile à la poésie mais aux valeurs qu'elle véhiculait. En fait, les vers des premiers conflits politiques et religieux de la nouvelle communauté nous parviennent classés selon les canons cristallisés de l’ère préislamique. »

Du reste même Marc Aurèle remercie les dieux pour le fait qu’il n’avait pas « fait de progrès dans la rhétorique, la poésie et d’autres disciplines, car sinon [il] aurai[t] dérobé du temps à [ses] principales préoccupations ... »

 

Lutte entre l'individu et le groupe
« Mais on dit que les peintres et les poètes ont toujours eu le droit de tout oser. » dit Horace.

A suivre l'évolution de la poésie arabe depuis sa création, il est immédiatement clair qu'elle a toujours été combattue entre deux directions : le traditionalisme et le créativisme.
Ces deux termes sont de Francesca Maria Corrao et je les trouve personnellement utiles pour aborder l’évolution de la poésie arabe.
Bien qu’Imru’Al-Qais ait été innovant et provocateur, il reste toujours dans le sein de la tribu (nationaliste avant le terme). Et c'était presque évident : il était roi fils de roi.
Al-Shanfara ou Ta’abbata Sharran, deux autres grands poètes préislamiques, en revanche, seraient réfractaires aux diktats de la tradition et de la loi du groupe.
Et ce sera toujours entre ces deux extrêmes que la poésie arabe évolue.
Dans l'un de ses poèmes, Al-Shanfara n'a pas utilisé le prélude amoureux et n'a pas décrit le chameau. Et cela a été considéré comme une violation grave de la loi de la poésie pré-islamique.
Et Corrao dit: «Le poème reflète exclusivement les sentiments et émotions personnels du poète en contraste avec les principes de la tradition. Les registres individuels sont mis en évidence par l'utilisation obsessionnelle de pronoms et de verbes singuliers à la première personne. "
Même Ta’abbata Sharran n’a pas manqué d’adhérer à cette fière affirmation de l’individu.
L'importance de ces deux "narcissistes" ressort encore plus si l'on apprend, avec le critique égyptien Ahmed Amin, que la poésie préislamique contenait plus Nous que Moi, ainsi que la poésie juive.
Selon lui, la fusion avec le groupe était une caractéristique des classiques : même l'Iliade d'Homère ne possédait pas l'ego, tandis que les modernes tendent vers le narcissisme et l'individualisme ...
Cette approche nous amène évidemment à considérer une troisième direction : celle qui consiste à tenter de joindre les deux extrêmes, à trouver un compromis.
Une tentative similaire se fait sentir dans la poésie d'Antara, un poète pré-islamique, né esclave d'une mère esclave et d'un père libre, qui accepte de "défendre" sa tribu à condition qu'il soit libéré.
Une autre tentative fut celle de Kaab ben Zuheir, contemporain de l'avènement de l'Islam, qui avait composé pour le prophète le célèbre poème La Burda, la cape.

Mais "l'importance de cette poésie" comme l'écrit Corrao "réside non seulement dans ses qualités littéraires, mais aussi dans le fait qu'elle est devenue un symbole de la réconciliation de l'islam avec les traditions préislamiques".

 

Abdelmalek Smari  

 

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