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BERBERICUS

Vues et vécus en Algérie et ailleurs. Forum où au cours des jours et du temps j'essaierai de donner quelque chose de moi en quelques mots qui, j'espère, seront modestes, justes et élégants dans la mesure du possible. Bienvenue donc à qui accède à cet espace et bienvenue à ses commentaires. Abdelmalek SMARI

La Poésie et les Arabes, lierre et tronc (2)

« Etre médiocres est chose que personne ne permet aux poètes :
ni les hommes ni avec eux les dieux, surtout les libraires. »
Orazio


La jahiliya, l’ancien régime
La poésie est l’affaire des Arabes, c’est le diwan, le sceau des Arabes ... ou du moins c’est ce que veulent la coutume et l’usage des Arabes.
La poésie est considérée comme une caractéristique distinctive de la culture arabe. Déjà depuis l'Antiquité, les Arabes étaient de grands poètes. N’est-ce pas dans ce Diwan qu’ils enregistraient leurs rêves et leurs réalisations, leurs peines et leur joie, leurs guerres et les pages plus lumineuses de leur douce vie dans la paix et l’harmonie ?

Dans leurs poèmes, le temps qui passe est pleuré et aussi les proches qui s’en vont, et l’amour et le rêve sont célébrés, et la générosité et la solidarité érigées en religion. La guerre, la chasse, la vie dure de celui qui est contraint à se déplacer dans le désert hostile, tout cela est décrit dans leur Diwan, clairement et d’une manière élégante. Dans ces poèmes-là on pense à la vie, au sens des choses, à leur destin, à l’existence ...

Et c’est avec la poésie que les Arabes se sont distingués, en tant que peuple, avec une identité sui generis indubitable. Et c’est pourquoi ils étaient fiers et orgueilleux d'être fondamentalement un peuple de poètes, un peuple poète, jusqu’à l’aveuglement !
C’est leur fierté qui a fait en sorte qu’ils se sentaient complètement satisfaits et autonomes à cet égard. Ils ne ressentaient pas le besoin d’autre chose ni d’autrui : ils n’avaient rien à apprendre des autres peuples ; en effet, on a pensé - et il y a ceux qui pensent jusqu’à présent ! – qu’eux seuls pouvaient avoir la vraie poésie.
Et ainsi donc, lors de l’expansion de leur empire islamique – lorsqu’ils se sont trouvés confrontés aux expériences poétiques d’autres peuples et cultures, tels que l’Inde, la Perse ou la Grèce -, les Arabes ont accepté les disciplines rationnelles ou celles qui faisait défaut dans leur culture (tels que la prose, la philosophie, l’histoire, les sciences de la nature ...), mais dans le domaine de la poésie ils ont évité la contamination. Ils ont dit, en quelque sorte : « Niet à une contamination inutile. Niet à ce dont nous n’avons pas du tout besoin. La poésie, c’est notre affaire. »

Et c’est peut-être à cause de cette fierté, ce sentiment d’autosuffisance, qu’ils avaient sciemment ignoré l’ars poetica gréco-romaine, celle dramatique en particulier. Et ce n’était pas certainement parce que cet art leur était inaccessible en raison de leur bédouinité, leur sensibilité brute ou leur petite tête, non.
Après tout, ne sont-ce pas eux qui ont inventé de véritables disciplines dans le domaine des mathématiques et de la physique optique entre autres et innové dans de nombreuses autres disciplines ?
Ce n’est donc pas par incapacité ou par idiotie qu’ils avaient snobé la tragédie ou la comédie grecques, mais c’était par sentiment d’autosuffisance.
Ils n’en ressentaient tout simplement pas le besoin.
Ont-ils bien fait ? Ont-ils mal fait ?
Ils ont sûrement perdu quelque chose ... mais cela ne les a cependant pas empêchés de consacrer les énergies "détournées" à leur art ancestral, à leur art fondateur.

Foires de fierté
Indépendamment de ce type de considérations et de conjectures, on dit que dans le cas des Arabes, la poésie a joué le rôle de fondateur de ce peuple.
Et ce n’était pas une extravagance arabe : « Parce que la poésie a été la grande force civilisatrice de l’humanité et a toujours voulu - et veut toujours malgré les folies de la mode - une ingéniosité naturelle vigoureuse et un effort de recherche infatigable. » Ugo Dotti écrit dans "Horace: épîtres et Ars poética".
Une constatation à laquelle le grand critique littéraire contemporain, l’Egyptien Taha Hussein, était arrivé lui aussi.

La poésie était pour les Arabes, une lumière pour sortir de l’obscurité cosmique et s’illuminer eux-mêmes et l’univers dans lequel ils évoluaient : il fallait rompre le silence de la non-vie, pour le dire avec Rilke, sortir de l’anonymat et pouvoir sentir, dire et se réjouir de l’existence.
C’est précisément de la poésie, dimension ontologique, élément fondateur et identifiant, que les Arabes ont fait leur lumière, leur sentier, leur journal de bord de leur passage terrestre.

Shawki Daif, un autre grand critique littéraire égyptien, a déclaré que les Arabes y ont écrit leur vie « avec leurs différentes formes politiques, économiques et sociales. C’est cette poésie qui véhiculaient leurs sentiments, leurs affects, leurs idées et même les moindres sagesses et expériences et tout ce qu’ils ont vécu pour le meilleur ou pour le pire, leur justice comme leur oppression, leur certitude comme leurs doutes, leur bonheur comme leur misère. Un héritage immense qui, pour sa grande majorité, reste encore inconnu aujourd’hui ; loin des mains et des yeux des lecteurs, car il est toujours manuscrit et toujours enterré dans des bibliothèques privées ou publiques. »

« L’homme - écrit Octavio Paz dans Le singe grammairien - est celui qui, dans le gémissement du vent, entend le gémissement du temps. L’homme écoute et regarde tout ... personne ne se reconnaît en l’homme. »
Et les Arabes étaient aussi des hommes, des grammairiens, eux aussi ...
A cette époque, il n’y avait pas de bibliothèques et de librairies mais les Arabes avaient fait de leur mémoire biologique une bibliothèque ... ils ont créé des concours poétiques pour l’occasion afin de diffuser leurs productions littéraires, les comparer entre elles et les transmettre aux générations suivantes. Des tournois ou, mieux encore, des joutes littéraires qui avaient lieu dans les différentes foires répandues sur leur immense territoire et répartis sur les mois de l’année. Chaque tribu avait son ou ses poètes.
Ils ont ainsi donné naissance au grand festival 'Ukaz à La Mecque.

Selon le critique littéraire Mostefa Sadiq Er-Rafi'i, les Arabes avaient déjà institué depuis l’an 550 après Jésus-Christ, plus d’un demi-siècle avant l’avènement de l’islam, le grand festival de poésie appelé 'Ukaz qui avait lieu chaque année dans la célèbre foire de la Mecque.

Une importante foire annuelle, qui fut l’occasion où les meilleurs poèmes était transcrits et accrochés à la Kaaba. Vers prestigieux qui embellissent ce sanctuaire non moins prestigieux et sacré, la maison de Dieu.

D’où le nom de Mu’allaqat (les accrochées), qu’on réservait à ces poèmes préislamiques importants. Poèmes qui sont ensuite resté le modèle de la poésie pour les siècles suivants.
Et de festivals, il y’en avait, de moindre importance et dans divers endroits de la péninsule arabique, qui suivaient, bien sûr, le mouvement de leurs affaires, de leur commerce et de leurs caravanes.
Ces poèmes avaient des caractéristiques très fines et distinctives : il suffit de penser que le premier que l’on croyait être le père fondateur était un roi.
Et que dire du grand Zuhair Ibn Abi Selma, un poète qui mettait un an pour construire un poème, une mu’allaqah !

Il fut tellement perfectionniste que les Arabes ont appelé ses poèmes hawliat : des annales !
 

Abdelmalek Smari

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