Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

BERBERICUS

Vues et vécus en Algérie et ailleurs. Forum où au cours des jours et du temps j'essaierai de donner quelque chose de moi en quelques mots qui, j'espère, seront modestes, justes et élégants dans la mesure du possible. Bienvenue donc à qui accède à cet espace et bienvenue à ses commentaires. Abdelmalek SMARI

De l’aliénation ou la ridicule vendetta des vaincus – 7 et fin -

 

« (...) Le cadre social et culturel nord-africain est représentée [dans ce nouveau roman d'Abdelmalek Smari, La Trottola] avec une intense vivacité, avec des scènes de vie juteuses et ironiques.

Son cours narratif me rappelle la prose de Naguib Mahfuz et ses scènes de la vie du Caire avec ses quartiers et ses mille et une histoires individuelles.

Cette histoire que nous raconte le nouveau roman de Smari est traversée par une tension culturelle et psychologique centripète, un mouvement vers l'extérieur, qui est enregistré dans la société algérienne.

Il y a beaucoup d'ironie et de sourire, mais aussi une inquiétude omniprésente, un sentiment de catastrophe imminente, qui finalement se justifie et prend fin (...) ».

Itala Vivan, chercheuse et auteure de textes importants sur la Littérature postcoloniale

 

 

 

Comment la vie se fait-elle art ? 

 

9_Quel est l'influence de votre ville natale Constantine et la région de Constantine sur vos travaux ?

Mon dernier roman, encore inédit, et malgré sa langue italienne, ne parle que de Hamma et de Constantine !

C’est dire que l’être fait un indivisible avec le territoire et le temps qu’il habite, qu’il façonne et qui le façonnent, qu’il parcourt et qui le parcourent.

En effet, quelqu'un a dit de mon « Le juge et le spectre » que c'est un roman qui raconte Milan et son temps, ses gens et leurs mœurs…

J’ai un autre roman, en italien, qui va sortir prochainement, parle lui aussi du territoire, mais un territoire qui s’appelle Hamma/Constantine cette fois.

Je compte le récrire en français et je te le donnerai à lire pour avoir ton avis. J’espère seulement qu’il ne va pas tarder à voir le jour médiatique...

Même la langue avec laquelle il était conçu, est épidermiquement hammiya ! J’aurais aimé l’écrire en ce dialecte dont j’ai découvert une richesse expressive insoupçonnable !

Il y a pas mal de mots et d’expressions, d’images et de manières de dire, de gestes et de sonorités que j’ai dû exprimer approximativement dans la langue italienne pourtant assez docile et pliable devant la volonté et les vœux de mon clavier…

Même la langue arabe, ma langue pourtant maternelle ( ?!) ne m’a pas été d’un grand secours.

Sur ce point (je rouvre encore la parenthèse Daoud), je rejoins cet écrivain dans son acharnement à valoriser le dialecte algérien, à le traiter comme une langue et à souhaiter que les Algériens en fassent leur langue parlée, officielle, scientifique et littéraire en archivant la langue du Coran et de Rachid Boudjedra.

Bien entendu, je diverge avec lui quand il dit de sacrifier tout l’autre trésor contenant d’infinis joyaux d’une valeur inestimable qui est la langue arabe pour une poignée de perles dialectales…

Ceci étant précisé, le dialecte doit être utilisé dans nos œuvres littéraires, quand c’est nécessaire.

Et c’est indispensable puisque aux dires de tous les sages et les experts, aux dires des linguistes et des historiens des langues, les dialectes sont les poumons des langues officielles… que sont les langues du Coran, de la Divina commedia et de Molière (et toutes les autres langues du monde) si ce n’est l’ensemble de ces minerais de diamants inépuisables à raffiner seulement ?

Le dialecte doit ravitailler la langue standard et l’alimenter quand elle a besoin de resourcement, d’huilage ou d’innovation… mais à lui seul, il ne sera que le caquetage d’un poulailler plein à craquer de poules, de canards, de dindons, de cris et de confusion, même s’il est propagandé par toute la France, touts les Daoud et tous les sansals.

Et puis, parler de l’auteur et de son rapport avec son environnement revient à parler de la présence de l'autobiographisme dans l’œuvre, du rapport entre la vie de l’auteur et la vie de ses personnages.

En d’autres termes, se poser la question de « Comment la vie se fait-elle art ? »

Sur ce sujet précis j'ai écrit (mais en italien) un long article que j'ai publié sur la revue online El-Ghibli : http://archivio.el-ghibli.org/index.php%3Fid=1&issue=10_40&section=6&index_pos=3.html

Mais le suc de mon écrit est qu'il ne saurait exister une œuvre sans fondement autobiographique de l’auteur. Car l’auteur utilise toujours des éléments de sa vie propre et de celle des autres pour en faire des matériaux de construction de son édifice fictionnel ou autre... un édifice qui sera toujours inédit et strictement personnel, cela va sans dire.

 

De L’occidentalista / Le juge et le spectre

Dans le présent roman (Le juge et le spectre, réécrit à partir de l’italien L’occidentalista), j’ai expérimenté une méthode nouvelle où l’on peut commencer et terminer le livre par n’importe quel chapitre.

Je ne sais pas jusqu'à quel point j'ai réussi, mais ça aussi, c'est une particularité de ce roman.

Il y a une espèce de cyclicité... et là aussi j'ai fait des réflexions, j’en ai même écrit quelque chose, mais toujours en italien...

S’il y a eu de l’influence coranique sur mon style ?

Peut-être : après tout, j’ai appris mon alphabet arabe dans une école coranique. J’aime et j'ai étudié assez bien le texte coranique... j’en ai imité le style et la poétique pour longtemps, mais c’est une expérience que je tends à délaisser dans mes autres romans ou nouvelles - du moins, je le pense – sans pour autant renoncer à m’en inspirer. Moi aussi je suis arabisant ... dans le sang.

Ai-je réussi à mythifier mes personnages ?

Je ne le sais pas, je dois penser encore et interroger ces personnages mythiques, pour en comprendre les profondeurs.

Taha Hussein pose le mythe comme une "réalité" fondatrice. Si mes personnages et leurs idéaux réussissaient à se faire prendre pour modèles de pensée ou de conduite, ils seraient mythiques, pourquoi pas ?

Quant à être à la marge, c'est une situation un peu confuse pour moi. Je ne veux pas de ce limbe pour mes personnages.

Ils ont droit à du respect de ma part.

 

Moi aussi j’ai vécu

En résumé, je peux dire que je suis satisfait de ma vie  qui se confond avec ma passion d’écrire.

De toute ma vie, j’ai aimé la littérature et la poésie. Et c’est normal que mon parcours existentiel, n’est rien d’autre que ce parcours littéraire.

Ma vie prend son sens et sa fierté justement de ce bel amour…

Je pourrais dire que moi aussi, grâce à dieu et malgré le poids de mes sacrifices et les larmes de mes déceptions, moi aussi, j’ai vécu.

Néanmoins, dans cette vie chérie et réussie, il reste quelque marre d’amertume : je crains que certains de mes écrits italiens se soient perdus pour toujours, pour mon peuple ; et là, en tant qu’homme de lettres, j’aurais failli à ma mission de faire d’éclaireur pour mon peuple…

Je ne peux, hélas, me considérer à la hauteur du poète de l’Arabie de la dignité, et défendre ma part et mon tout avec l’encre et la plume…

لن أحمي شطري ولا سائري بالقلم؟

Mais il n’est pas dit…

L’autre amertume est que j’ai appris sur ma peau que l’art est une affaire des riches, qu’il est un gros business, d’une rentabilité astronomique et qui ne fera pas pour moi, comme disent les Italiens, ne me sied point.

Il faut dire que désormais l’œuvre coûte plus en pécus qu’en talent ou en génie. Pense à ces nababs et block busterers qui paient des patrimoines pour promouvoir leurs produits… mauvaises et robustes herbes qui me tuent, moi minuscule, presque inexistant brin d’artiste…

L’art, le savoir en général, étant – avons-nous dit – pouvoir, ce n’est pas étonnant de voir les puissants et les nantis (sans oublier les arrivistes, les frustrés assoiffés de libido dominandi) y investir des patrimoines, ne serait-ce que pour éloigner les intrus damnés de la terre et les intimider afin de n’oser pas fouler ce près carré du pouvoir, cet Olympe, ou du moins se distinguer de la meute…

Ces artistes par forceps (par argent et influence interposés) sont malheureusement eux qui dominent la cour des Lettres et des arts (la science, c’est un peu différent), même si leur art n’est souvent que du kitsch, qu’une ornementation laide et inutile du monde, aux yeux de ce même monde et à leurs propres yeux (pour ceux qui parmi eux ont du goût). 

Merci.

 

Abdelmalek Smari

Milan 22 février 2018 (dernière revue 29-05-2019)

Article précédent Article suivant
Retour à l'accueil

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article