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BERBERICUS

Vues et vécus en Algérie et ailleurs. Forum où au cours des jours et du temps j'essaierai de donner quelque chose de moi en quelques mots qui, j'espère, seront modestes, justes et élégants dans la mesure du possible. Bienvenue donc à qui accède à cet espace et bienvenue à ses commentaires. Abdelmalek SMARI

De l’aliénation ou la ridicule vendetta des vaincus - 4 -

 

 

« Dans l’article 190 des ‘‘Passions de l’âme’’, il

[Descartes] s’en prend aux bigots qui s’imaginent

‘‘si grands amis de Dieu qu’ils ne sauraient rien faire

qui lui déplaise, et que tout ce que leur dicte leur

passion est un bon zèle, bien qu’elle leur dicte

quelquefois les plus grands crimes qui puissent être

commis par des hommes, comme de trahir des villes,

de tuer des princes, d’exterminer des peuples entiers. »

 

Pierre Guenancia – Hors-série L’OBS n° 101 - Avril 2019

 

 

 

6_ Dans votre roman "le juge et le spectre" on constate une description fine des traits et des événements psychologiques dans la vie de vos personnages (comme les rêves ?).

Quelle est l’influence de votre spécialisation dans la psychologie sur vos écritures littéraires ?

 

Italo Svevo, un écrivain italien qui fut contemporain de Freud et de l’essor de sa science à son apogée, disait que la psychanalyse servait seulement à écrire des histoires.

Et, ma foi, il avait amplement raison. Son roman « La coscienza di Zeno » ne fait que se moquer de la psychanalyse et de ses prouesses de nain !

Edgar Morin dit : « La littérature, c’est un accès extrêmement concret à la connaissance de l’être humain. »

En fait la psychanalyse n’est point une science ou une discipline du savoir qu’on peut qualifier comme telle, mais elle se veut un grand système explicatif qui cherche à rendre compte des éternels mystérieux phénomènes de la vie psychique de l’homme et à accéder à sa connaissance.

En somme elle croyait pouvoir donner une réponse définitive (du moins aux yeux des fanatiques malades de scientisme) à la question, qu’est-ce que l’être humain ?

De cet effort, est sortie une narration extraordinaire qui n’a rien à envier à Gilgamesh, l’Iliade ou Forest Gump !

Et ce n’est pas étrange : « La connaissance, ce n’est pas une photographie objective de la réalité, prête à l’emploi ; c’est un processus de traduction et de reconstruction, où l’on risque toujours de se tromper. »  Edgar Morin in Sciences Humaines – janvier 2018 n° 299.

Seulement, la psychanalyse s’est trop fiée aux invérifiables intuitions personnelles de ses fondateurs, Freud en tête. Toutefois ce qu’elle était arrivée à faire, c’est construire une narration, la plus vraisemblable et la plus originale possibles, où l’adepte le plus zélé croie pouvoir lire et comprendre aisément cette gorgone indicible et épouvantable qu’est notre ignorance.

C’était cette paille où tendrait de s’accrocher quelqu’un sur le point d’être englouti par les flots en furie, pas plus.

Elle a donné l’illusion de pouvoir humaniser en quelque sorte les mystères qui nous entourent de toutes parts et qui n’ont de cesse de nous défier, de nous harceler, de nous narguer, de nous déboussoler et déprimer… risquant de battre en brèche notre humanité même.

L’illusion de donner à ces mystères extrêmement gênants un visage familiarisable, apaisable et donc tranquillisant. Humanisation sans laquelle l’on reste dans un état insoutenable, paralysant, absurde, avilissant.

La psychanalyse – comme tout système philosophique mythifiant et mythomane qui s’essouffle à cerner l’incernable nature de l’être humain – se comporte comme cet histrion, auquel on a demandé de définir le temps, et qui ne trouve rien à dire sauf que le temps, c’est ce que sa montre mesure.

La psychanalyse dit : l’homme c’est cet être que ma théorie décrit. Et c’est ce que n’a de cesse de dire un écrivain, un raconteur d’histoires, un affabulateur…

Elle donne à croire que l’homme n’est qu’une pâte à modeler et que cet homme ne pourrait avoir d’autres formes que celle qu’il va prendre de son moule !

Cependant, la psychanalyse demeure par excellence une très belle narration. N’a-t-elle pas séduit et épaté les esprits les plus espiègles de son siècle et du nôtre ?

S’il est possible que Natura abhorret a vacuo, il est indéniable que l’esprit fuit le flou… et tout doit être clair pour lui, explicable, point-inquiétant, quitte à s’inventer des clarifications de toutes pièces.

Et c’est ça la Culture, origine, forme, contenu et évolution.

Et c’est pourquoi la culture est semée paradoxalement de stupidités et de superstitions… pourvu que ces bêtises nous arrachent à l’empire des vieilles vérités démenties, obsolètes, et point rassurantes… pourvu que les nouvelles explications soient capables de relever les vieilles et de les substituer en rétablissant l’ordre et la tranquillité dans notre esprit.

Les idées non scientifiques, selon moi, partent du fait de cette nécessité de se trouver des assises de vraisemblance et de familiarité.

Deux qualités censées porter de la paix à l’irrequieto esprit humain.

Deux qualités censées caresser notre orgueil et nous donner la sensation de baigner dans quelques glorioles qu’on prend souvent pour de la vraie gloire.

Les arabes disaient إذا عُرِف السّبب ذهب العجب  …

Sauf pour les éternels esprits critiques (adeptes de la falsifiabilité de Karl Popper) comme pour les immanquables esprits sclérosés (leur refus pour toute nouveauté), la psychanalyse a toujours donné à l’homme de ce dernier siècle cette illusion de scientificité (un espoir, dont se seraient réjoui pour longtemps ses adeptes !), une présumée connaissance de la cause des causes de la vie psychique de l’homme… et du coup nous-voilà sans stupeur ni inquiétude.

Et du coup voilà tout le monde apaisé : finalement on n’a plus à vivre avec cette pierre sur l’estomac qu’est l’ignorance de la psychologie humaine ; avec cette épineuse et insolente question, la question, qu’est-ce que l’être humain ? 

Désormais on est capables de savoir et prévoir dans les détails tous les mobiles et les sens du comportement de l’homme, de ses pensées et de ses impressions aussi fins et subtils, aussi vagues et inconscients soient-ils !

Avec le temps, personne – sauf les critiques et les sclérosés… en tout cas pas les Italo Svevo – n’osera plus te présenter Freud comme un scientifique ni la psychanalyse comme une science.

Nabokov, dédaignant le médecin viennois, pour avoir eu un « esprit terne et pédant », ne s’en sert même pas, pour « étudier le thème du cauchemar » de Anne Karénine.

Il ne compte pour ce faire que sur la matière première que lui fournit Tolstoï, ou plutôt son roman.

Freud lui-même est considéré comme écrivain et sa science comme une œuvre littéraire… certes, originale, géniale et dans une certaine mesure tout simplement incomparable…

Jung aussi, que Freud considérait son prince héritier, reconnait que « Toute [s]on activité ultérieure [à son œuvre Liber novus] consista à élaborer ce qui avait jailli de l’inconscient au long de ces années. Ce fut la matière première pour l’œuvre d’une vie. »

Donc il n’y a pas lieu de s’étonner si, moi,  je suis imbu de psychologie et mes écrits savent de psychologismes.

Mais je crois que quand on se trouve en face de cette Gorgone essentiellement fantastique et malfaisante - qui semble être notre destin d’humains -, on n’a pas d’autres choix que de se pencher sur elle, avec le risque de rester pétrifiés par l’horreur, l’horreur du mystère et de l’impossibilité de le résoudre.

Et alors il ne nous reste que d’essayer de l’habiller avec des narrations pour la dés-hostiliser et lui donner un visage humain rassurant et tranquillisant.

Mais l’on ne pourrait faire moins de l’interroger d’abord, l’observer de près, la renifler, la goûter, l’essayer, l’expérimenter, en somme en subir les affres de l’épouvante et du ridicule… Et nos lectures et fréquentations nous sont de grande aide…

La littérature, cette science personnalisée (n’oublions pas que la littérature est art et celui-ci, c’est l’ego, tandis que la science, c’est le nous), a pour champ la psyché par excellence et pour instrument d’approche royal l’introspection.

Chaque bonne œuvre est un monde auquel il ne manque rien. La langue qui le dit est parfaite et est totalement connue.

Et aussi profonds et complexes soient-ils, les procédés de l’auteur et les personnages, la langue, et les évènements que le monde de l’œuvre renferme, ils trouveront leur explication seulement dans le monde de l’œuvre.

Pensons une autre fois au cauchemar de Anna Karénine et à sa possible interprétation sans recours au médecin viennois ou à sa science.

 

 

7_Les personnages du même roman parlent de plusieurs romans et écrivains, comme D.H Lawrence, Docteur Faust (ya un personnage qui porte le prénom de Fausto aussi) ..etc.

Qui sont les écrivains et quelles sont les tendances littéraires (mondiales et Algériennes) qui vous ont influencé le plus?

 

Je ne sais pas qui avait attribué cette boutade à l’écrivain égyptien, Ihsène Abdelqouddouss, qui aurait répliqué, à celui qui l’avait loué un jour d’être un grand écrivain : « Je suis plutôt un grand lecteur » …

En fait cela semble être paradoxal, mais il ne peut y avoir d’écriture sans lecture… et ici, ce n’est pas aussi ambigu que l’est l’aporie de qui serait le premier venu entre la poule ou l’œuf…

A part que la lecture est un acte personnalisant : le lecteur réécrit toujours ce qu’il est en train de lire.

Toutefois ce rapport tend à s’inverser avec le temps. Comme une terre qui a besoin de l’eau pour pouvoir donner aliment, tendresse et chaleur à la plante, le jeune humain avale tout d’abord des flux d’idées, d’images, de sensations, de poésie et de mots, avant de commencer plus tard à en rendre compte et à savoir gré à ceux qui lui ont prodigué de tels dons.

Plus il avance dans l’âge donc, plus l’envie d’exprimer sa reconnaissance prend le dessus sur celle de quémander encore de la nourriture. Mais on ne s’arrêtera jamais de lire, d’autant plus qu’écrire est une autre manière de poursuivre la lecture, au moins de la propre narration.

Tous les auteurs que j’ai lus ont laissé des traces sur moi, en moi.

Certaines de ces traces réapparaissent dans mes écrits, explicites sous forme de citations directes, ou à peine masquées ou latentes par paraphrasage ou par allusion, par imitation par amour ou par plagiat inconscient.

L’œuvre est toujours un palimpseste : c’est comme s’il n’existait qu’une seule table – (comme les fameuses tables de notre école coranique d’autrefois) – sur laquelle un écrivain vient et écrit une histoire. Puis vient un deuxième il écrit une autre sur la même surface. Puis viennent un troisième, un quatrième et une infinité… chaque texte remanie ou abroge son précèdent, et le résultat serait l’œuvre… où un archéologue de génie pourrait remonter à quelques pièces des textes antiques… mais objectivement le résultat serait toujours une œuvre originale, inédite, première, parfois même géniale et sans égale (pensons à la Divina Commedia, par rapport aux Hadith du prophète Mohamed, à la fameuse Epitre de Abou Al Ala El Maarri et surtout à l’œuvre colossale d’Ibn Arabi) sans pour autant rien nier à l’apport des textes ensevelis, les textes ou les bribes qui en restent et qui entrent dans la nouvelle composition…

Je n’ai pas lu Marquez, mais lui et moi, on est des humains et sans doute il nous est arrivé de lire quelquefois les mêmes choses ou les mêmes auteurs... et ce n’est pas étonnant que nous viennent des idées ou des images proches ou identiques...

Marquez aura lu Dostoïevski, Camus, Dumas, Mann, Faulkner, Tolstoï, Montesquieu, quelques soufis, des philosophes... que j’ai lu moi aussi et d’autres... c’est par cette convergence de lectures qu’on puisse aussi expliquer certaines similitudes ou affinités non seulement entre les hommes d’une même époque, mais entre une infinité d’hommes et d’époques.

Todorov, un grand critique littéraire, disait qu’on écrit toujours comme quelqu’un... mais seulement quand on est lecteur. Ainsi donc, le poète veut se mesurer à Homère ou Virgile, Abou El Ala ou Tagore ; le dramaturge à Shakespeare ou Molière, le romancier à Flaubert ou à Mammeri, le physicien à Einstein ou à Heisenberg…

Néanmoins Todorov entendait dire qu’il n’y a pas d’art ex nihilo... que l’œuvre est toujours un palimpseste : elle est d’abord œuvre de l’auteur, puis de son époque et enfin de l’humanité entière...

 

Abdelmalek Smari

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