Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

BERBERICUS

Vues et vécus en Algérie et ailleurs. Forum où au cours des jours et du temps j'essaierai de donner quelque chose de moi en quelques mots qui, j'espère, seront modestes, justes et élégants dans la mesure du possible. Bienvenue donc à qui accède à cet espace et bienvenue à ses commentaires. Abdelmalek SMARI

« Le Juge et le spectre » Roman d’une ville nommée Milan

Nel carme In morte di Carlo Imbonati del 1805, [Alessandro Manzoni] non dà segni di inquietudine, anzi, volgendosi all’ombra del trapassato le chiede:

“… deh, vogli

La via segnarmi, onde toccar la cima

Io possa, o far che s’io cadrò su l’erta

Dicasi almen: su l’orma propria ei giace.”

 

 

Dans le poème In morte di Carlo Imbonati de 1805, [Alessandro Manzoni] ne donne aucun signe d'anxiété, en effet, se tournant vers l'ombre de la percée il demande :

« ... Ah, indique-moi

je te prie le chemin, où je puisse toucher

les sommets, ou fais en sorte que si je tombe sur la pente

qu’on dise au moins : c’est sur sa propre trace qu’il git. »

 

Chers lecteurs, Je vais republier ici l’interview que le journaliste du quotidien algérien El Watan, Iddir Nadir, m’avait faite l’été passé.

 

Vos questions… Mes réponses

 

-Vous plantez le décor de votre roman Le Juge et le Spectre, à Milan, ville du nord de l’Italie.

Un des protagonistes, Samir, un Algérien, vit la vie de tous ses autres compatriotes malgré l’éloignement.

Votre attachement à votre pays d’origine est perceptible alors que vous l’avez quitté au début des années 1990…

 

En effet le décor de ce roman est Milan. Certains critiques ont parlé d’un roman dont le protagoniste principal est Milan.

Rien ne manque de cette ville, dans mon roman : d’abord ses Italiens avec leurs classes, leurs femmes, leurs chiens, leurs modes de vie, leurs mœurs, leurs fêtes, leurs misères et leurs douceurs.

Puis il y a les jardins de cette ville, ses fontaines, ses brouillards, ses rues, ses bâtisses, ses vitrines, ses bars, ses panini, ses capuccinos.

Ensuite il y a ses étrangers, les étrangers à cette ville, avec – eux aussi !!! – leurs classes, leurs stranieri (expates issus des pays nantis) et leurs extracommunautaires (le reste, la lie, des autres peuples, les expates  issus des pays du tiers-monde).

Les Stranieri sont à respecter, à émuler, à prendre en exemples, à imiter et à contenter…

Les Extracommunautaires sont à redouter, à dompter, à asservir, à écarter, à mettre dans un même sac, à éduquer, à civiliser, à chouchouter aussi – caritas christi oblige ! – ou à vexer et stigmatiser (ce qui revient au même) et, pour certains politiques, en faire le bouc-émissaire des fléaux qui s’abattent sur ce peuple élu.

Moi par contre j’y vois un roman du retour romancé. C’est comme le songe récurrent d’un déporté !

Et c’est tout à fait normal, car en quittant mon pays, je me suis trouvé à troquer non seulement ma vie sûre et familière, mais aussi ma dignité, contre des chimères, contre un boulot chimère, contre une liberté chimère, contre des atouts chimères… contre de l’incertitude et de l’hostilité.

C’est là, dans cette ville même - capitale de la mode et de l’élégance, capitale des finances et de la richesse, capitale de la culture et de l’esprit,… - que j’ai connu l’humiliation extrême, la faim extrême et la solitude extrême.

Y a-t-il place, après une telle déchéance, à la liberté, à la justice, à la dignité ?

Paradoxalement, oui ! à condition que le protagoniste, moi, en assume les conséquences de ses choix (les bernes, les chants des sirènes qui m’y avaient conduit).

J’ai confié tout ce fumier d’existence à mon premier roman qui en a fait naitre et épanouir une fleur pleine de vie, pleine de beauté, pleine d’esprit : mon premier roman : « Fiamme in paradiso ».

Quant à moi, j’ai assumé les conséquences de mon choix, de ma décision et de mes tromperies.

J’ai fait en quelque sorte, bon visage à mauvais sort.

Une chose cependant est sûre : là, dans cette ville cruellement hautaine, cruellement indifférente,  j’ai appris à aimer mon pays, à m’aimer, à m’apprécier, à me respecter, à aimer la vie.

Un amour de mon pays qui ne m’a plus quitté et qui ne me quittera plus.

J’en suis sûr.

 

-Vous abordez plusieurs thèmes, comme l’exil, l’injustice, les privations.

Vos personnages sont pris dans les rets d’une réalité étouffante. Cela n’empêche toutefois pas le rêve, l’évasion…

 

Sur la lancée de « Fiamme in paradiso », donc, j’ai réussi à coucher noir sur blanc des milliers de kilomètres de lettres… et du coup, j’avais écrit un ensemble de nouvelles que j’avais intitulé « La ragazza dell’Atlantide ».

Je croyais alors au mythe des êtres marginaux, comme si les hommes étaient des clones, des entités qui se répétaient et se reproduisaient toujours égaux, toujours identiques, toujours heureux et sans problèmes,… Normaux enfin !

Or il suffit de s’approcher de n’importe qui parmi ces mortels (qui sont la majorité !), pour voir que de si près, personne n’est normal… comme on dit ici, en Italie.

L’un des fondateurs de l’éthologie, un certain Heinroth, maitre de Konrad Lorenz, disait qu’un chimpanzé n’est pas un chimpanzé… figurons-nous l’homme.

Alors ma naïveté m’avait amené à croire qu’être écrivain, artiste, c’est être la voix de quelqu’un qui n’a pas de voix.

Mais, ad opera compiuta, je m’étais rendu compte que l’unique être sans-voix, l’être auquel je voulais donner une voix, c’était moi-même !

En effet les créatures de l’artiste, ses personnages, leurs mines, leurs errements, leurs questions et leurs manies, ne sont que des attrapes-soucis pour l’auteur lui-même, l’une de ses ininterrompues tentatives d’objectiver ses monstres pour voir clair en lui et, partant, entendre le monde qui l’entoure et l’intrigue.

Quant à la forme, j’avais beau faire mine d’avoir diversifié le genre, d’être passé du roman aux nouvelles, mais c’est un autre roman qui avait pris forme !

Toutefois il n’y avait pas que l’unité des thèmes, des évènements et des personnages qui m’avaient convaincu d’une telle conversion ou reconversion : il y avait aussi les maisons d’édition qui voyaient, justement, dans l’écriture des nouvelles, un art pour les écrivains rodés, un art aux ventes sûres.

Du coup, ils me conseillèrent de me faire d’abord la main dans le roman, puis ensuite de penser au style et à la poétique…

Me le disaient-ils pour tester mon souffle ou pour le roder, pour créer un nouveau cheval frais de sang et d’énergie et sur lequel ils pourraient miser et parier ?

Non, je ne crois pas : c’était plutôt qu’il fallait d’abord me faire un nom (n’attribue-t-on pas à Proust ce dit : pour publier, il faut d’abord être célèbre ?!), car l’art des nouvelles a besoin de talent, certes, mais surtout d’expérience scripturale.

Certes, il y a eu plusieurs thèmes abordés, comme vous l’avez pu remarquer et signaler, mais le thème des thèmes reste cependant la sempiternelle lutte entre l’individu et le groupe.

D’où, ces âmes - pas-mortes, heureusement -, ces personnages, qui traitent chacun un aspect de cette tête de gorgone, cette réalité « étouffante », matrice de toutes les tragédies de l’homme dans sa vie organique existentielle ou dans sa vie artistique fictionnelle, vie de « rêve, d’évasion ».

Le titre originel n’a pas su résister devant l’hégémonie de la nouvelle direction de cet écrit : il devint « L’occidentalista », l’occidentaliste, l’érudit qui étudie les populations dudit occident, comme un dit occidental étudie lesdites populations du dit orient, comme un entomologiste étudie ses insects.  

Ironique, n’est-ce pas ?

Le roman a adouci le recueil : « La fille de l’Atlantide » m’était venue avec des tragédies, « L’occidentaliste » (Alias Le juge et le spectre) ne sut et ne put retenir un roulement de rire cassant comme un tonnerre à sa figure, comme le juge face à Adra.

De pathétique qu’elle fut à l’origine, l’œuvre, « L’occidentaliste », est devenue comique, ludique, authentique, humaine quoi…

 

-Samir parle de l’école algérienne qui consacre un des grands auteurs de la littérature italienne, Dante. La discussion engagée avec les étudiants sur la Divine Comédie permet de mesurer le fossé entre les deux pays de la Méditerranéen, et au-delà entre l’Occident et les pays musulmans… -

Quelle réaction vous inspire la gestion par le nouveau gouvernement italien de la crise migratoire? -Les auteurs algériens et leurs compatriotes ne sont pas nombreux au pays de Pirandello.

Des rencontres sont-elles fréquentes ? –

Des projets en vue ?

 

Samir ou, si vous voulez, l’auteur de Samir, ne fait plus « l’occidentaliste »… après sépulture, il est retourné complètement à sa terre natale, sain, sauf et gratifié pour avoir complété sa mission existentielle, une mission que seuls lui et sa fin ultime en connaissent ou connaitront les tenants et les aboutissants.

Il ne faut pas comprendre par cela que je me suis démis de ma mission de connaitre et de combattre, d’apprendre et d’enseigner à mon tour et de contribuer à l’enrichissement de la culture. Je ne suis pas un parasite, non, même pas de l’esprit.

J’entends seulement dire que la vie des Italiens ne m’intéresse pas tant… ce qui m’intéresse par contre c’est l’Algérie.

Si je devais savoir gré à ma ghorba en Italie, c’est que, paradoxalement, elle m’a indiqué l’être que je dois chérir, l’Algérie et comment le chérir : la politique.

Je n’entends pas la politique des institutions et des chancelleries, mais celle simple qui est toutefois non moins indispensable, grandiose, fatigante et gratifiante que celle officielle : ma politique c’est la citoyenneté, c’est-à-dire comment savoir gré à la terre qui m’a donné la vie et m’a nourri et chéri. Et c’est tout un programme de vie.

Comme vous pouvez déduire de mon discours, les autres migrants, ceux des boat-peoples et des photoshop des caritas urget, ne m’intéressent point.

Ils ne m’intéressent pas car ils ne sont pas algériens, et franchement je ne suis pas Jésus-Christ, miracles en poche, pour leur rendre service ou les sauver.

Je ne suis pas fait pour aimer plus que je peux. Je suis un individualiste, engagé, certes ; mais pas un caritas urget.

Cela ne signifie pas que je suis un méchant égoïste, mais au contraire, j’ai une bonne idée sur les hommes et je leur fais confiance. En d’autres termes, les autres malheureux – mes frères semblables - sont  eux aussi capables de tisser eux-mêmes leur propre destin… personne ne le fera mieux qu’eux à leur place.

J’ai d’autres chats à fouetter : dénoncer le mensonge et la mystification que l’empire de tour n’a de cesse de secréter pour abattre nos états et livrer nos pays au chaos et s’abattre enfin sur nous, damnés de la terre, pour sucer à tête reposée nos richesses et asservir nos peuples cravaches à la main.

C’est pourquoi je vois dans cette histoire de « migrants/pas-migrants » (toute montée dans les studios tv et récitée sur les plateaux tv) une poudre dans les yeux pour détourner la conscience des justes de ce monde (ou ce qui en reste) de leurs desseins.

Si ces tv et leurs têtes pensantes avec leurs vassaux de caritas urget disent qu’il y a 13 000 migrants subsahariens interceptés par l’armée algérienne et dispersés dans le désert en les laissant mourir de soif et de faim et d’exténuement… moi j’en comprends ceci : Il faut insister sur ce mensonge pour en faire une réalité. Et quand ce sera une réalité, alors il faudra punir les responsables.

Mais qui seraient ces responsables ?

L’état algérien… bien entendu ! Delenda Algeria… parole d’empire.

La punition, on le sait, est un déluge de bombes, de feu, de terreur et d’anéantissement de l’Algérie, de la vie.

Ou bien, quand j’entends parler du dit Etat Islamique, moi je comprends : un corps de mercenaires à la solde des régimes néocolonialistes, ces régimes au passé immoral des nations dites civilisées et civilisatrices.

Bien sûr il ne manquera pas un qui ne me vienne m’intimer l’ordre d’arrêter avec le traumatisme des colonisés et de tout ramener à ce traumatisme.

Et c’est ainsi, par ce chantage subtil, que cet Un croit me faire taire.

Et c’est ainsi  qu’il compte défendre ses régimes criminels, arrogants et mystificateurs.

Voilà pourquoi je ne crois pas à cette histoire de misères montées de ces présumés migrants. Je ne crois pas non plus et surtout à l’histoire de leurs prétendus protecteurs, ces imposteurs auto-appelés hommes blancs et leur dit fardeau, fardeau de Kipling…

Donc, étant donné que les Algériens sont en petit nombre en Italie, la providence m’a épargné une sale besogne : celle de fourrer mon nez dans ce fumier de la propagande et de la présomption.

Si Fiamme in paradiso, mon premier roman, s’interrogeait indistinctement sur le destin présumé malheureux de ces migrants, mon second roman « Le juge et le spectre » s’attaque aux autochtones (cette fois avec la nette distinction que je ne veux parler – et je ne parle – que des Italiens que j’ai désormais fréquenté pour plus d’un quart de siècle environ).

Dans le présent roman (Le juge et le spectre) je m’attaque à ces autochtones qui – comme tous les peuples du monde – ne sont pleins que d’eux-mêmes, qui se prennent pour l’ombilic du monde.

Leur liberté est la Liberté.

Leur justice est la Justice.

Leur littérature est la Littérature.

Enfin leurs mœurs sont les Mœurs !!!

Alors que leur histoire, leur état actuel, leurs douceurs et leurs misères ne se sont pas générés spontanément et ne « campent » nullement de l’air.

La civilisation qu’ils usurpent sans avoir trop honte est une entreprise humaine. Elle est le fruit d’échanges et de contacts entre les peuples et les époques, d’emprunts et de contaminations, de vols et de dons, d’honnêteté et de bassesses…

L’auteur de « Dante et l’Islam », Miguel Asin Palcios, m’a fait dire que sans la légende de l’ascension nocturne du prophète de l’islam, Dante aurait passé à l’histoire comme un poète  de talent, certes, voire de génie, mais jamais de divin !

Il aurait été un autre Cavalcante, son ainé et contemporain, ou l’équivalent d’un Pétrarque qui s’était perdu dans la haine des infidèles, les musulmans.

Pas plus.

Dante est l’emblème de cette entreprise humaine dont j’ai parlé.

Ses vers, d’abord, sont vraiment divins. Leur profondeur est inaccessible. Il est l’architecte qui a donné ses lettres de noblesse non seulement à la langue italienne, mais à la christianité de l’occident européen comme on la connait aujourd’hui : il a donné une nation aux Italiens et une « oumma » à la christianité.

Voilà.

Ceci étant dit, je ne nie aucun mérite aux Italiens dans leur apport à la civilisation.

Leur terre est « Il bel paese » et leur peuple est un peuple de génies.

Mais, à l’instar de tous les peuples du monde, ils ne sont que des mortels, des faillibles, comme moi, comme tout le monde et comme toutes les « unités carbone » sur notre planète.

شخصيًّا ما يخلعونيش  

Point.

Abdelmalek Smari

 

Milan, le 08/08/2018 pour le quotidien El Watan.

 

 

Article précédent Article suivant
Retour à l'accueil

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article