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BERBERICUS

Vues et vécus en Algérie et ailleurs. Forum où au cours des jours et du temps j'essaierai de donner quelque chose de moi en quelques mots qui, j'espère, seront modestes, justes et élégants dans la mesure du possible. Bienvenue donc à qui accède à cet espace et bienvenue à ses commentaires. Abdelmalek SMARI

De l’aliénation ou La ridicule vendetta des vaincus - 1 - (*)

 

« Il fallait, adolescent, avoir connu

la terrible misère, la honte de soi et de sa race,

 dont l’orgueil ne délivre pas toujours,

il fallait partir du dénuement pour sentir

la profonde fraternité de Gide.

Il nous a donné le monde, le soleil,

l'eau, l'esprit et la chair même.

Grâce à lui, nous avons pris le parti de

la vie contre la mort. »

 

Jean El-Mouhouv Amrouche - 

Lettre à Janine- Falcou Rivoire –

Octobre 1957

 

 

 

1 - Pouvez vous présenter Abdelmalek Smari en quelques lignes ?

 

Je suis fils de Hamma Bouziane.

Je suis né dans les années bénies de l’indignation et de la résistance, dans les années de sang et de la colère de notre peuple inventeur et artifice de la révolution de novembre 54.

Ce sursaut magnifique et définitif contre l’injustice et l’oppression instituées, érigées en lois de la vie, pour toute la vie, en Algérie, par cette France injuste et cruelle, cette France immorale et arrogante.

J’ai vécu, directement, sur ma peau et partout où s’allongeaient mes bras ou se posait mon regard, sur chaque être vivant, sur nos gens, sur notre terre…j’ai vécu les séquelles dévastatrices de ce crime atroce qu’est le colonialisme français en Algérie.

Des violences partout, sur mon corps, sur ma famille, sur mon peuple, sur nos animaux, sur nos terres, sur nos habits, sur nos huttes de chaume et nos gourbis de fange et de paille, sur notre langue (la berbère pour les berbérophones, l’arabe pour les arabophones), sur notre religion, sur notre honneur et notre dignité, sur notre liberté, sur notre mémoire, sur notre géographie et notre histoire, sur nos écoles et nos temples, sur nos femmes, sur nos enfants, sur nos vieillards…

Etant donc enfant de la colère et de l’indignation, comme mort, j’ai appris à haïr  - et je hais encore - l’arrogance ; et comme nature, le vide, j’ai appris à fuir – et je fuis encore - la médiocrité et l’aliénation.

Si je suis arrivé à être ce que je suis, c’est-à-dire si j’ai réussi à concevoir et construire une langue propre à moi, ma langue personnelle, pour dire le jamais-dit de mon monde et pour appréhender les mondes des autres… Si je suis arrivé à être ce que je suis, c’était d’abord grâce à l’Algérie indépendante, à la clairvoyance de ses sauveurs morts ou encore vivants et de ses gouvernants, grâce à leur honnêteté, à leur amour pour notre pays, au leur dévouement pour leur peuple, à leur détermination et leur courage, à la générosité de leurs grands sacrifices, à leurs forces de fer et à leur profonde science.

Ensuite c’est grâce à cette génération ainée, nos parents, qui – du fumier qu’était devenue l’Algérie occupée, mutilée, écrasée et humiliée – nous ont voulus fleurs et roses exhalant de parfums et resplendissant de lumières et de belles couleurs.

Malgré l’ennemi et son mal, malgré cette France immorale, mon père fit en sorte et fit tant pour que j’ouvrisse mes yeux sur une modeste pile de livres dans la langue du coran que cette France-là - cette élève stupide de l’histoire, comme dirait un Giap - considérait obsolète, inutile et morte ou du moins sans péril pour sa cupidité criminelle, pour son pouvoir…

Mon père fit en sorte pour que j’ouvrisse aussi mon âme sur la musique que débitait de nuit comme de jour sa petite mais combien précieuse radio.

De ma mère, comme tous mes compatriotes, à partir de leurs mères, je n’ai hérité – oh sublime nostalgie de poésie et de bonheur ! - que les larmes. Mais je n’ai jamais pleuré que de nostalgie et seulement devant la page sublime d’un livre ou les notes d’une divine mélodie.

Pleurer pour ces douleurs infinies, à nous infligées par cette France (droits-d’hommienne pourtant !), cela ne nous venait pas à l’esprit, à nous, héritiers de ces colosses de la résistance et de l’orgueil, les héros de notre révolution.

Enfin c’est grâce à moi-même, à mon amour pour la culture, pour les livres, pour la lumière de la justice, à ma lucidité, à mes sacrifices, à ma reconnaissance envers nos révolutionnaires.

Et maintenant, du haut de ma vie pluri-lustres, je ne peux que constater que le seul monde que je reconnais et qui compte à mes yeux est mon propre monde tel que mon existence l’a conçu et forgé, et que seule ma langue, ma propre langue, a le mérite et le pouvoir de le dire.

En fait la société indique à l’individu les minima à apprendre de la langue pour qu’il puisse d’abord l’utiliser pour la vie commune de tous les jours dans ses contacts et relations avec sa communauté et pour qu’il puisse, ensuite, la personnaliser et en créer sa propre langue.

Et qui, mieux que l’écrivain ou le poète, sait inventer sa propre langue pour dire son propre monde, toujours inédit et jamais encore dit ?

Puis-je le dire ?

Puis-je dire que je me considère presque un chevalier du verbe et du clavier quand je pense que je suis, en absolu, le premier romancier de ma petite ville, Hamma Bouziane… jusqu’à preuve du contraire ? 

On écrit de temps en temps de moi et pas seulement en Italie... aux USA, au Canada et en Allemagne... meme à Londres sur le grand journal des Bedouins, Al Hayat !

On a même fait une thèse de licence sur mon roman « Fiamme in paradiso »… et c’est rare que le premier-monde accepte de faire une thèse sur l’œuvre d’un écrivain du tiers-monde, dans une époque, comme la nôtre, où le premier-monde tend à exclure le tiers-monde, à le chasser hors de l’histoire.

Pour le reste, je suis un amant des langues, toutes les langues, puisque je suis convaincu que - gira e rigira - elles nous viennent toutes de dieu. C’est d’ailleurs pourquoi je n’ai de cesse d’en approfondir la connaissance, de les utiliser (dans mes écrits surtout, non pas par vantardise, mais parce que je les aime follement) et d’en apprendre de nouvelles encore, mes forces et le temps permettant.

Mon cursus scolaire était bilingue, arabe et français. Mais je n’ai jamais cessé de lorgner à d’autres langues, l’anglais en tête.

Je n’étais pas grand-chose en mathématiques, mais je les aimais. Plus tard la grammaire de la langue arabe, cette source intarissable des connaissances linguistiques et logiques, m’avait consolé de la perte de ce soupçonné paradis, cette élégance de l’esprit, l’art d’Euclide, de Khawarizmi et de Poincaré.

Et ce sont justement les possibilités logiques immenses de la grammaire arabe qui m’avaient sauvé du sarcasme bête et non moins cruel de l’un de mes enseignants superficiel qui avait qualifié la littérature de « branche des fainéants » !

Avec la grandeur de la grammaire arabe, j’avais ‘‘recouvré’’ mon orgueil perdu, la confiance en moi-même, de la valeur dans mes rêves et mes réalisations, enfin la force d’aller de l’avant dans l’acquisition de la connaissance et des arts.

Plus tard, à l’université, avec la psychologie - que j’ai adorée dès mon premier contact avec elle -, avec la lecture de Paul Valéry, je suis arrivé à une découverte importante (importante, car c’est moi qui l’avais faite et formulée pour moi-même, bien entendu. L’idée en soi circulait dans la culture humaine depuis déjà des millénaires…) : les disciplines scolaires, comme les branches et les spécialités du savoir humain, ne sont en fait que des fleuves qui, tous, le uns comme les autres, portent à cette Urbi, la Connaissance.

Et ma pauvre âme tourmentée se mit en paix.

 

 

 

 

2 - Est ce qu'on peut écrire mieux qu'un français dans sa langue ? Et pourrons- nous innover dans la langue de l’autre et dans sa culture ?

Pour votre cas c'est le français et l'italien. Je sais que y'en à de belles expériences dans ce sens à l'instar de Samuel Beckett

Mais pour nous les algériens je ne sais pas, Et peut être le cas d'un écrivain Algérien et immigré et différent d

'un Algérien qui vit dans son pays et écrit en une autre langue

Peut-on créer dans la langue elle-même dans ce cas?

 

Les Français disent que pour apprendre vraiment une langue, « Il faut coucher avec son dictionnaire » !

Et qui, mieux qu’un français, sait et peut – naturellement, dès le sein maternel – coucher avec la langue française ?

Après un quart de siècle d’existence ininterrompue en Italie, je continue encore à faire des erreurs stupides et avoir de la peine à prononcer certains sons particuliers de la langue italienne ou de ses variantes dialectales.

Je me souviens encore de la honte rouge que j’avais sentie sur mon visage, un jour, quand un gamin de 50 ans plus jeune que moi me corrigea l’usage d’une expression pourtant anodine, très terre à terre. Je venais de confondre le verbe être avec la conjonction et !

J’ai pour amie une grande experte de la littérature algérienne en particulier (arabe et française). Une experte que les académiciens et les hommes de Lettres algériens invitent de temps en temps à leurs rencontres en lui payant en devises fortes les frais de son voyage et le jeton de sa présence et en la couvrant enfin d’éloges et d’honneurs.

Cette professoressa de la langue arabe avait même osé montrer à une algérienne (licenciée en lettres et, elle-même, enseignante de la langue arabe aux Italiens) la prononciation correcte de بَ !!!

Elle, la Professoressa, l’experte, qui souvent peine à faire la distinction entre la ء et la ع et à les reconnaitre au cours d’un mot ou d’une phrase !!!

Nabokov parle d’une certaine inattention (indifférence/ignorance) du lecteur et du critique même non-russes vis-à-vis un passage de Anne karénine.

Inattention au mot Dom qui signifie maison. Mot qui est répété huit fois dans ce petit passage où Tolstoï cherche à nous présenter le ver du chaos qui commence à ronger le ménage d’un couple de personnages. Répétition agaçante et ennuyeuse dont on ne comprend pas l’utilité. Nabokov, qui est de langue mère russe et qui est un fin connaisseur donc de cette langue et de l’art d’écrire, nous informe que Tolstoï voulait associer le son dur et grossier, roulant et tonnant, à une situation qui s’annonce pénible et assourdissante à tous les effets et à tous les égards, et qui pénètrent jusque dans l’échine du lecteur et le fait frissonner, en vrai lecteur nabokovien.

Après ça, et à armes égales (le cas de deux hommes de lettres par exemple), dire que l’étranger - quelqu’un qui n’a pas « couché avec le dictionnaire » d’une langue donnée - arrive à connaitre mieux que l’autochtone la langue de l’autochtone, c’est dire une grande ineptie, l’ineptie d’un grand ignorant patenté.

Bien sûr il y a des Kateb, des Mammeri, des Beckett et autres Glissant et Senghor et leur négritude, il y a les Malouf et les Djebar et autres dits immortels… qui avaient signé de leurs empreintes, apparemment, la langue française et qui connaissaient, apparemment, la langue française mieux qu’un lycéen français, et qui avaient inventé des mots nouveaux et de nouveaux costumes pour cette langue des Francs…  mais là, je crois qu’il s’agit de la langue personnelle de l’artiste, cette langue appliquée à la vie de l’auteur, à son monde, et en quelque sorte à son métier, à la perfection de son outil, comme dit Mammeri.

Ce n’est pas le fait de connaitre amplement une langue qui fait dire de nous que nous la maitrisons, mais c’est en connaitre assez pour pouvoir dire sans faille ou sans grande frustration notre monde.

Jean Racine même avait écrit ses tragédies en n’utilisant que quelques 3000 mots français, et le grand fleuve que fut Victor Hugo n’en avait utilisés que 18000 mots malgré la majesté de ses Misérables et l’immensité de sa Légende des siècles…

Quant à écrire dans la langue de l’autre mieux que dans sa propre langue, sauf circonstances particulières et scandaleusement coercitives, contraignantes, je crois que ça n’arrive qu’aux pauvres ou minables aliénés de le penser et le croire, à ces gens sans dignité, comme on en trouve chez nous, à ces gens atteints de la bougnoulite chronique.

En ce sens, la seule langue qu’on peut vraiment maitriser et qui est vraiment nôtre est notre langue personnelle, celle qui est l’unique qui est apte  à dire notre monde propre, personnel.

Mais cette langue ne devient nôtre que quand on sait l'habiter, quand on la reforge pour lui faire dire les choses originales qui naissent seulement une fois, seulement en nous et seulement dans un temps donné.

Je veux dire par ça que, une fois apprise et devenue utilisable, prêt à l’usage, la langue n’appartient plus à la seule communauté qui lui a donné origine, mais elle se transforme en des aliments que le corps de la culture qu’est l’esprit assimile et utilise pour grandir et se perfectionner.

C’est en ce sens que la langue devient personnelle, elle devient une espèce de propriété privée de l’utilisateur.

Paraphrasant Vladimir Nabokov, l’on peut dire  que la langue ressemble au monde qu’une œuvre littéraire bonne est censée créer. Elle procède à la manière de l’organisme vivant qui tire ses aliments à partir de l’environnement physique et en construit de la chair, des os, du sang ou de la sève que le corps croissant, agissant, vivant, résume et présente au monde comme une œuvre biologique authentique puisque originale, autonome et possédant une identité propre qui transcende la langue de la communauté, qui traite avec elle d’égale à égale, prenant et donnant, inspirant et s’inspirant, explicitable et s’explicitant.

Il me vient à l’esprit un petit fonctionnaire, un PCA, que j’avais croisé dans les bureaux de la 5ème Région militaire, durant mon service national. Lors d’un sondage sur la connaissance de la langue française par le personnel des services de l’armée, l’interviewé devrait estimer son grade de connaissance de la langue de Molière, qui part de la simple connaissance scolaire et arrive jusqu’à excellent, le top quoi !

Eh bien, tu sais ce qu’avait répondu ce plus-qu’excellent ignorant ?

Il  avait demandé à l’enquêteur de mettre plus qu’excellent s’il y avait plus d’excellent… et il ne plaisantait pas.

Et, ajouté-je, qu’est-ce qu’une langue si ce n’est une petite ile de lumière vaguant dans cet océan qu’est la Connaissance ?

Et nous, qui sommes-nous, si ce n’est de minuscules bateliers sortis le temps d’une éclaircie éphémère à faire une petite rêverie pour laisser ensuite le tour à celui qui vient après nous, à la postérité ?

Je pense que l’expression « Coucher avec le dictionnaire… » parle plutôt de la nécessité de plonger dans les profondeurs d’une langue si vraiment nous voulons la connaitre.

C’est comme celui qui veut connaitre une personne : il ne la connaitra vraiment que lorsqu’il la connaitra dans ses états les plus intimes, ses viscères et ses génitales, ses soupirs et ses larmes de joie, ses exaltations et de ses dépressions…

Cette connaissance possible est toujours à mesure d’homme, toujours limitée. Cet homme, qu’il soit Augustin, Genghis Khan ou Newton, ont la vie et le pouvoir qui ne s’étendent que le temps de passage de l’ombre d’une paramécie ou d’un nuage d’été.

Enfin, pour ce qui est de la différence entre ceux qui écrivent dans la langue de l’autre à partir de leur terroir et ceux qui font de même, mais le font à partir du pays même de cet autre, je crois que la logique nous dirait que ceux qui couchent vraiment avec le dictionnaire de l’autre sont avantagés par rapport à ceux qui n’ont avec ce dictionnaire qu’une relation lointaine par signe ou par correspondance, comme autrefois les Hammiya amoureux communiquaient avec leurs amantes par signes de loin, de très loin ! Le frisson est le même, mais la substance est maigre, presque inexistante.

Les cas des uns et des autres ne manquent pas dans la littérature algérienne : Boudjedra, Sansal, Khadra, Daoud et le dernier arrivé, Zaoui, écrivent de loin, mais relativement seulement. Chez ces gens aisés (aisés dans leurs déplacements vers la France), la langue d’usage – à moitié - est le français ; ils travaillent « en français » n’est-ce pas, lisent et correspondent en français, aiment ou préfèrent le français, mais ils n’ont pas assez d’occasion pour coucher avec le dictionnaire français, ils ne font que flirter avec lui. L’autre moitié de leur vie est la langue de leur terroir (dialectes ou autres langues standard).

Yacine, Haddad, Benabi, Mammeri, Beckett (l’irlandais) et autres de la même catégorie écrivaient à partir de la matrice même de la langue française.

Bien sûr, Beckett utilisait sa langue d’origine pour écrire ses poèmes, réservant le français (une langue qui restait en superficie, n’arrivait pas aux viscères) aux œuvres de superficie, moins égotistes, plutôt grégaires, que sont ses comédies ou ses nouvelles.

Bien sûr Mammeri cultivait le berbère, Yacine le dialecte arabe, Bennabi explorait l’arabe standard, Haddad ne pouvant s’affranchir d’une telle aliénation, s’était délesté du français et de toute l’écriture, El Mouhoub Amrouche vécut avec « la honte de soi et de sa race, dont l’orgueil ne délivre pas toujours »… mais je crois qu’ils avaient tous une connaissance de la langue française plus intime, donc plus profonde, que les écrivains « aliénés » de la première catégorie.

Néanmoins, aussi profonde soit-elle cette connaissance, elle n’arrivera jamais à celle d’un lycéen français.

 

Abdalmalek Smari

 

 

(*) Interview intégrale laissée à l’écrivain et journaliste Sami Habbati du quotidien algérien An-nasr

 

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