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BERBERICUS

Vues et vécus en Algérie et ailleurs. Forum où au cours des jours et du temps j'essaierai de donner quelque chose de moi en quelques mots qui, j'espère, seront modestes, justes et élégants dans la mesure du possible. Bienvenue donc à qui accède à cet espace et bienvenue à ses commentaires. Abdelmalek SMARI

Ton poète, le prisonnier de la beauté…

 

 

 

 

Chère F.,

D’abord je te remercie du fond du cœur de me lire et ensuite je te remercie pour ce beau « j’aime » que tu as souligné. Moi aussi quand je te lis, J’aime…

Plus que de « style » difficile, c’est de calvaire qu’il faut parler… je crois que désormais – et d’ailleurs je me suis résigné – cette manière-d’écrire difficile soit mon lot, alors que sincèrement j’aimerais être limpide, élégant et concis sans sacrifier ni poésie, ni profondeur d’idées, ni beauté et sincérités des sentiments.

Mais le plus déroutant pour moi c’est que, quand je me présente sous le jour de la confusion, il se trouve toujours quelqu’un comme toi, par générosité et indulgence, qui arrive quand même à aimer des morceaux de mon écriture !

Ce que j’avais oublié de dire dans mon mail précédent, dans l’urgence/impatience de te faire arriver mon écrit, c’est que le style ou la manière dont l’auteur présente ses œuvres ne saurait se figer dans le temps… et, heureusement, ta lettre me l’avait rappelé.

Et ce serait donc selon moi une raison pour ne pas courir à caractériser des recherches et des tâtonnements, des erreurs et des illusions comme étant le style dans sa forme définitive…

Tu m’as remercié pour « t’avoir laissé partager avec moi ces lignes » en m’en attribuant « bien entendu » le mérite dont tu tires un honneur tout pour toi.

Mais sache, grande âme (grande dame), que grâce à ta petite et timide, mais combien extraordinaire, question j’ai pu écrire (et je continue avec cette présente lettre) l’un des plus beaux et originaux écrits que je n’ai jamais pu écrire…

Et maintenant à qui le mérite ? et à qui l’honneur ?

Selon toi ?

Sache aussi, belle amie, que ta dernière lettre fait partie de celles, rares et précieuses, que j’ai reçues jusqu’à maintenant des personnes amies, elles aussi rares et précieuses.

Non, tu ne t’es pas éloignée du fond du sujet et tu as répondu pleinement à mes attentes. Quant à moi, agréable créature, j’ai fait de ta lettre ce que tu m’as demandé : « une agréable lecture avec un grand sourire. »

J’ajoute un autre élément fondamental qui n’a de cesse de confondre toute rhétorique sur le style : il s’agit de la liberté.

« Ouih ! », la liberté libère la sensibilité, et ce n’est pas ici un stupide jeu de mots… la sensibilité à son tour peut alors enfanter, sans grandes douleurs, d’autres beautés, d’autres idées et d’autres formes d’expression et de présentation de nous-mêmes et du monde qui nous entoure et nous façonne… et que nous façonnons également.

Mais le style existe.

Il existe d’abord parce que le mot existe.

Il existe ensuite parce qu’il est la couleur que prend toute œuvre de tout auteur « achevé ».

 

Et puisqu’il existe, parlons-en…

Et d’abord c’est quoi le style ?

Je pense qu’il n’est qu’une sorte d’épiphénomène de la mise et remise en forme de la vie et de l’œuvre de l’auteur ; une espèce de works in progress aussi.

Le risque des artistes, le pire de leurs ennemis, leur ennemi mortel, c’est de croire sérieusement au style comme une signature et pas comme la continuation d’une quête ancienne qui ne cesse de s’ajourner et de se renouveler ; l’effort, de toujours, d’interroger le monde et la langue pour chercher d’éclairer l’une avec l’autre et vice versa.

Eclairer c’est donner lieu. C’est donner vie au nouveau : sensibilités, idées, sens, mots…

Pour ce qui me concerne, ce qui concerne mon style, je peux dire que je suis séductible par les paroles et les idées que je poursuis, et paradoxalement ce sont ces mêmes idées et ces mêmes paroles qui empirent encore mon malheur…

Donc, mia cara amica, je suis d’accord avec toi et je te sais gré de cette illumination. Je pense moi aussi que le style, ce n’est rien d’autre que la partie de l’auteur exprimée dans ses œuvres et ses discours et l’exprimant lui-même ; à condition qu’il soit authentique, pas imitateur ou plageur conscient (on n’est pas trop responsables des actes et des pensées inconscientes).

Le style cesse d’être style s’il devient une chaine.

Du reste « daouam el hal min el mouhal », comme on dit chez nous en arabe, le style, quel qu’en soit la banalité ou le génie de l’auteur est condamné au changement…

D’ailleurs on ne peut parler d’un style fait et complet qu’une fois l’œuvre achevée ou l’auteur mort ou de toute façon stérilisé, sénilisé ou tari comme une source dans le désert.

Déjà imiter soi-même est laid, puisque ça tue l’authenticité, figure-toi si on va imiter les autres…

On raconte que Freud, qui avait compris que Nietzsche avait plus ou moins dit les mêmes choses que lui, s’était refusé pour des années à lire ce philosophe… Il avait peur de le plagier ou d’être accsué de plagiat…

Mais sa terreur, je crois la comprendre, c’est que face à des idées d’une force de granit qu’étaient les idées de Nietzsche, Freud avait peur de céder, de fléchir, d’être séduit et dominé par les idées du philosophe de Sils Maria.

Peur d’être forcé à le plagier et à lui reconnaître donc la suprématie des idées dont il lorgnait la paternité absolue et impartageable et, cela va sans dire, le mérite, tout le mérite…

Peur d’être forcé en fin d’analyse à renoncer à sa propre identité, à la perdre.

Donc je te prie de ne pas avoir peur pour moi si je change, mais d’avoir peur si je me mets à m’autocélébrer en m’imitant ou à célébrer les autres en les imitant.

Il n’y a que dieu qui doit être célébré à travers les belles idées qu’il nous insuffle comme la justice, la dignité, l’amour, la beauté, la liberté et la quête du bonheur.

 

Carissima mia,

c’est dans un tumulte pareil que je continue mon chemin dans l’écriture… oui j’écris encore et j’aime écrire.

Et puis je n’ai plus d’autres choix… j’ai sacrifié trop de douceurs et de commodités dans ma vie pour cette mégère ou ce dragon pour rebrousser chemin bredouilles…

Heureusement que parfois je trouve ici et là quelqu’un qui aime ce que j’écris et qui accepte de me publier, et moi je me sens gratifié et parfois reconnu, comblé.

En ces jours je suis en train de travailler sur des nouvelles… l’une d’elles a trouvé déjà son poste dans une revue littéraire italienne…

J’écris en italien surtout pour deux raisons fondamentales : parce que je vis en Italie parmi les Italiens qui constituent mon public et mon éditeur.

Ensuite parce que j’ai investi une bonne part de mon énergie et de la vigueur de mes années vertes à apprendre la langue et la culture de ce peuple, et ce ne serait ni économiquement ni moralement convenable renier cette richesse et la gaspiller en la laissant mourir en jachère à peine le dernier souffle quittera mon âme, mon corps.

Cette logique qui procède de mon éthique personnelle (que j’ai fondée sur la Reconnaissance, la gratitude, comme nous le commande notre belle religion) échappe malheureusement un peu à nos concitoyens qui, eux, y voient une perte de temps et d’énergie inutilement.

Tu vois, ma F., que tu ne me déranges point ; bien au contraire, je serais toujours heureux et impatient moi aussi non seulement de te lire mais de t’inonder de mes écrits.

J’espère seulement qu’ils ne soient pas des médiocrités ennuyeuses.

Voici ma réponse impatiente que tu attendais avec impatience.

Bon dimanche, un tendre bisou et mille doux sentiments !

Ton poète, le prisonnier de la beauté… Malik

 

Post scriptum 

Je voudrais que tout entre nous soit liberté : si l’envie de me répondre te vient, répond-moi avec toute liberté et si tu ne te la sens pas, ne le fais pas. Moi je serais toujours ami à toi.

J'écris parfois pour le plaisir d'écrire... ça me fait plaisir que ça plaise aussi à quelqu'un d'autres, bien entendu.

Oui j'ai reçu ta lettre. Je l’ai lue et appréciée.

Je te remercie beaucoup pour la peine que tu t'es donnée pour l’écrire en restant éveillée jusqu’à trois heures du matin !

Mais je vais te répondre "con calma" demain ou après demain. Pour le moment, je te dis que j’ai passé une belle journée en pensant à tes jolis mots.

Et toi, donc, en cette même journée tu as dansé, tu as fait un bain chaud et à présent tu es au lit entourée de beaux rêves et submergée des baisers qui te viennent d'Italie.

 

Abdelmalek Smari

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