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BERBERICUS

Vues et vécus en Algérie et ailleurs. Forum où au cours des jours et du temps j'essaierai de donner quelque chose de moi en quelques mots qui, j'espère, seront modestes, justes et élégants dans la mesure du possible. Bienvenue donc à qui accède à cet espace et bienvenue à ses commentaires. Abdelmalek SMARI

L’architecte et le flâneur (2)

 

 

Des marginaux et de la marginalité…

 

"كلّنا فقراء، وأكثر النّاس فقراء، ولا عيب" نجيب محفوظ

 

Le lecteur ne trouvera pas une parmi toutes ces nouvelles - celles de Habbati - dont le personnage principal ou l’histoire ne soit pas marginal !

Personnellement cela m’a incité à rechercher dans toutes les histoires que j’ai lues ou que j’ai vues (dans ma vie, dans mes études, au cinéma, à la tv et au théâtre) le type de personnages que ces œuvres nous présentent et auxquels tous genres littéraires et toutes tendances artistiques confondus semblent s’y intéresser.

A déduire donc d’un tel constat qu’un chimpanzé n’est pas un chimpanzé, comme disent les éthologues, et que, de près, personne n’est normal, comme dit le titre d’une pièce théâtrale à laquelle j’ai assisté dernièrement ici en Italie ?

Cela veut-il dire que Nabokov s’en fut-il pris injustement à Dostoïevski quand il lui reprocha d’avoir écrit des histoires de personnages chimères, qui n’ont d’existence que dans l’esprit dérangé et masochiste de leur auteur ?

Ou bien cela veut-il dire qu’il n’existe pas de frontière entre le normal et le pathologique ?

Ou bien encore qu’il n’y ait donc que du pathologique et que la normalité soit une utopie, une denrée rêvée mais point existante ?

Et d’abord qu’est-ce-que cela veut dire être normal ; ou être anormal (pathologique est spécifique à l’état de santé d’un organisme vivant en général) ?

Bien entendu, je ne vais pas résoudre ce problème qui a toujours opposé les hommes et fait couler des flots d’encre et de sang sans que personne (génie ou bahloul) n’en fût arrivé à bout …

Tout ce que je peux en dire, quant à moi, c’est que ma petite tentative du présent écrit va me donner, j’espère, le moyen d’intelliger cette bête épistémologique et pouvoir dire ce que j’ai l’intention de dire. 

Etre normal pour un être humain, c’est une question d’évaluation – l’évaluation de celui qui nous juge et juge en général - et donc de définition que nous nous collons les uns aux autres comme des étiquettes sur des fichiers aux contenus obscurs et inexplorés.

Bien entendu, nous pourrions argumenter ce jugement et pourrions même sembler avoir raison et en convaincre les autres … seulement, le sujet évalué et étiqueté pourrait - ne serait-ce que par la signification (contraire ou contrastante) qu’il donne à ce jugement - être tout sauf ce qu’on dit de lui.

J’exclus de cette normalité la pathologie ; car la souffrance, quoi qu’en disent les stoïques et les apprentis shamans, ça existe et quand elle nous prend, elle ne nous laisse pas indifférents… elle nous persuade de son existence et nous ne saurions en aucun cas enfouir nos têtes sous la terre pour en nier l’existence !

Pour surmonter cette apparente – artificielle ? – aporie, je crois qu’il faut se pencher sur ce que avait répondu Pessoa un jour à ceux qui l’avaient accusé de contradictoire, de foyer de contraires : qu’il est justement ainsi, car l’homme est justement un ensemble de contraires.

Mais alors, peut-on m’objecter, en quelle vertu ou grâce, peut-on voir des gens normaux et d’autres anormaux ?!

Ma réponse est qu’il s’agit ici d’une espèce d’amalgame sur lequel l’homme (homo consciens), pour un impératif obscur (pourrions-nous le savoir un jour ?) a battu une espèce de gloriole : il se considère non seulement le seigneur des créatures, mais aussi – s’il le pouvait ou si on le lui consentait – le seigneur de ses semblables mortels.

Mais l’homme oublie qu’il ressemble au paysage de ce terrain où j’ai l’habitude d’aller faire mon jogging.

Oublie-t-il, cet homme, ou a-t-il pris la mauvaise et paresseuse habitude de ne voir les choses que de loin d’où moult détails échapperaient par nécessité et par logique optiques à son regard de myope ?

A le voir à 100 mètres, le terrain de mon jogging me semble un tapis doux comme de la soie, propre comme les yeux d’une houri, et plat comme la surface de la mer dans une journée d’août calme et sereine.

Est-ce ça le normal ?

Mais à peine m’en approche-je et m’étende-je dessus, pour faire des exercices abdominaux, je sens les insectes qui m’assaillent et commencent à me parcourir dessus, les petits cailloux qui me transpercent la peau, l’odeur de chie des chiens et surtout la cassure du terrain et son insolente irrégularité !!!

Est-ce ça l’anormal ?

Je crois que ce genre de problème soit une question d’optique, de point de vue, de langage… car la nature – comme l’homme de Pessoa, étant donné que ce dernier procède de cette nature même – ne connait pas de contradiction, comme disait Marcus Aurelius.

 

Génie et folie

C’est à cause de cet amalgame entre le normal et l’anormal qu’on est arrivé, paradoxalement, à mettre sur le même plan d’égalité le génie (malgré son art et/ou sa science) et le fou (malgré son errance et sa confusion) !!!

Qui est le fou?

Le normal ou le fou?

La folie, a-t-elle une logique ?

Les marginaux ?

En passant, j’avoue que j’ai eu le plaisir de contempler - dans la première de ces nouvelles (OVNI) qui donne son titre à tout le recueil - une belle description du génie, de son isolement et de sa psychologie hautaine et sereine.

Beau crescendo aussi qui commence par une odeur fétide, qui part d’un fumier, d’une torpeur, d’une obscurité d’anonymat et de passivité, pour terminer à la fin par l’investissement du ciel, la luminosité de son soleil, l’immensité de son espace et la pureté de son air, et la libération des contraintes des gens et de la pesanteur…

Et quelle légèreté, quelle pureté et quelle libération ! une musique que le protagoniste, Mokhtar, aime et où il baigne !!!

La folie ne devrait avoir rien à partager avec l’intelligence et le génie à part l’isolement... et l’isolement n’est pas une qualité... il est - si jamais - une peine, un calvaire, une misère atroce.

Je sais que l’origine - très probable - d’une telle confusion (entre génie et fou) est dû au fait qu’elle servait pour protéger le génie (souvent) persécuté : elle lui atténue en quelque manière l’affront effroyable que ses découvertes et ses inventions - découvertes et inventions qui couvrent sa personne de pouvoir et de prestige immenses - posent à ses contemporains ou à ses émules de tous les temps.

Tout le monde lorgne le génie, n’est-ce pas, et l’envie.

Tout le monde veut être un génie, un homme de pouvoir et de prestige, de pouvoir surtout ; mais au même temps tout le monde sait que le génie est une denrée rare et que tendanciellement on ne serait que des médiocres, au sens étymologique du terme.

Et ce n’est point étonnant qu’on soit tendanciellement médiocres si l’un des critères de définition du terme « génie » est justement la Rareté !

En fait savoir lire, pour une société d’analphabètes, relève du génie. Ce qui est un fait banal pour une société de livre (y compris les sociétés musulmanes… hhhhh).  

La même confusion peut servir au fou( ?!), mais dans son cas, pour en atténuer le mal et donc la honte qui peut retomber sur la famille ou la horde !

Méditons le cas du génie Einstein face au malheur qui l’affligea dans son fils qui fut schizophrène et que le pauvre Einstein - Albert - fit tout son possible pour le renier, du moins le tenir loin, très loin de sa vie !!! Tellement le désarroi était insupportable, même pour un génie comme Einstein.

Bien entendu, génie et fou sont tous les deux des êtres paradoxaux, d’abord parce que l’un et l’autre sont des humains, et donc rien de ce qui est humain ne puisse leur être étrange ou étranger.

Ensuite ils ont un dénominateur commun dans l’excentricité qui caractérise essentiellement leurs productions éthologiques et culturelles (les délires voulus du génie, et ceux subis du fou).

L’excentricité, quand elle est valorisée et assumée (souvent elle doit être telle par nécessité et par définition !) est en soi une espèce de nuance ou d’atténuante fondamentalement culturelle, cela va sans dire, pour absorber le coup assommant que l’enfantillage (du génie ou du fou… tous deux des adultes qui devraient être raisonnables…) assène à l’orgueil de l’homme se voulant ange, rien qu’homme et point bête.

L’excentricité est en tous les cas plus voulue et plus assumée quand elle nous vient du génie que quand elle nous arrive de la part d’un fou.

Ceci étant dit, n’oublions pas qu’un génie peut devenir fou, s’affoler et peut même arriver à manger ses propres excréments, comme nous racontent les psychiatres !

Certains fous peuvent guérir et, pourquoi pas, devenir des doués… mais un fou reste un fou, tant qu’il est sous l’emprise du désordre… subi.

Bref…

Donc l’excentricité du génie est bienvenue car le terme positif, son côté constructif, non seulement existe concrètement et abonde, mais il est voulu et vise une fin libre, utile voire salvatrice.

Et si son terme négatif, son côté Mr Hyde - toutefois toujours voulu et assumé, toujours utile, même d’une manière indirecte (comme par exemple monter tout nu un cheval et aller chevaucher pour des heures dans une plage comme faisait le poète D’Annunzio, ou se délester de son propre fils comme firent Rousseau ou Einstein, ou se faire du mal comme un Hemingway se suicidant) - apparait plutôt sympa ou provocateur, c’est une sorte d’éducation des masses, par nature affectionnées à l’habitude et à son assurance vraie ou fictive, à apprendre ou à accepter les nouveautés et les innovations des idées et des mœurs.

Car la plasticité des mœurs ouvre le chemin à celle des idées, et vice versa.

Et telle perversion, celle des génies, ne sera donc qu’une sorte de lubrification optimale pour la roue et les engrenages du char de la civilisation et du progrès qui transporte les hommes vers des destins radieux, du moins, vers des lendemains meilleurs.

Si donc, malgré son scandale, la perversion du génie nous semble plus acceptable, puisqu’elle semble engager tout le genre humain( !), celle du fou est banale car ses discours ou ses actes en délire n’engagent que lui-même – ne sont-ils pas adressés au néant, en tout cas pas à leurs semblables ? - et en plus il y est conduit par une logique banale, voire une non-logique, point fructueuse, nihiliste, qui atteste l’échec du projet humain dans le destin de cette vie, la vie du fou.

Et puis, tendanciellement, nous-mêmes sommes prêts à faire la même bêtise, mais on n’en a pas assez de courage ou d’imagination (car les belles perversions s’inventent… et le génie, contrairement au fou, les invente presque tout le temps). En ça il est également original, pas comme le fou qui ne fait que consommer les patterns qu’il trouve en usage dans le groupe où il évolue et mène son existence.

Le fou est passif et inutile (pas comme personne, faut-il le préciser, mais son œuvre).

Par contre, en vertu même de l’aura de majesté que lui donnent la titanité de son œuvre, sa grande utilité et sa grandiosité, le génie est actif, et tout en lui est voulu et recherché et mis au service de l’humanité.

 

Abdelmalek Smari

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