Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

BERBERICUS

Vues et vécus en Algérie et ailleurs. Forum où au cours des jours et du temps j'essaierai de donner quelque chose de moi en quelques mots qui, j'espère, seront modestes, justes et élégants dans la mesure du possible. Bienvenue donc à qui accède à cet espace et bienvenue à ses commentaires. Abdelmalek SMARI

Tout comme dans le rêve !

 

« Dans une France où, en 1737, sous l’influence

des autorités religieuses, le pouvoir n’a pas trouvé

d’autre moyen pour restaurer la morale publique

que d’interdire les romans, Montesquieu défend

l’idée qu’on y trouve au contraire le meilleur moyen

de rendre meilleurs l’individu et la société. »

ANONYME 

 

 

Il n’y a pas, chère amie, de quoi s’excuser. Tout ce qu’il y a eu - et ce qu’il y a - c’est le fardeau de certaines traditions surannées, handicapantes donc et fastidieuses.

Pour le reste, nous étions bien reçus et bien accueillis dans une atmosphère de joie et une pluie de sourires et d’amitié.

Et si nous n’avons pas trouvé lieu de converser à notre aise de ce qui tient tant à nos cœurs, c’est que nous devions – est-ce un impératif ?! - être en quelque sorte, tous autant les uns que les autres, sous les regards les uns des autres à nous épier, à nous contrôler, à nous médiocriser
Et c’est fort connu ce genre de restrictions et d’inquisitions, chez nous, ce genre d’humiliation, de sadomasochisme dirais-je… Malheureusement !

Laisse-moi rêver donc, chère amie ; rêver d’une Algérie différente, d’une Algérie où il nous serait possible de nous rencontrer tranquillement et parler de ce qui nous intéresse vraiment ou plus exactement de ce qui nous plait vraiment… loin des regards indiscrets, inquisiteurs, assassins de notre spontanéité, du libre cours de nos pensées et de l’élan de nos désirs.

J’aurais aimé, quant à moi - à peine pris un café ou une boisson et grignoté un biscuit ou sucé une friandise -, sortir tout de suite pour une promenade par les rues de notre ville ou dans l’un de ses jardins publics où il nous aurait été plus profitable parler chacun à qui il aurait voulu parler du sujet qu’il aurait préféré traiter…

Hélas, nous n’avons pas encore la culture de l’individualisme, de la discrétion, si tu veux, du respect de l’intimité les uns des autres.

Malheureusement on doit encore tous parler la même langue dans un même concert, traiter le même sujet et s’adresser, tous, à tous à la fois !

Et gare aux brebis qui veuillent se détacher du troupeau ; c’est qu’il n’y a pas de place pour les cœurs qui se rencontrent ou qui veulent se rencontrer dans la discrétion, dans la douceur de l’intimité, dans la sérénité du recueillement pertinent.

On n’a pas encore appris à être des individualistes (ce qui est positif et est différent de l’ être égoïstes), à être des individus, ‘‘à marcher – comme on dit en stratégie – en solo pour frapper unis’’…

Et c’est peut-être contre ce monde que Adra, l’héroïne de mon roman, s’est rebellée et s’est faite brûler vive !

Donc je ne comprends que trop ta gêne.

Pour ce qui regarde Houria, j’avoue que je ne me souviens plus de la raison pour laquelle j’avais donné ce nom à la mère de Samir, mais je sais - pour le fait de continuer à le penser – que Houria est une créature de paradis. Elle en fait partie par la beauté du hour de ses yeux, par sa générosité et par sa sensibilité.

Elle est plus belle que la liberté, plus souriante que l’amour ; puisque c’est elle (Houria et ses sœurs) qui enfante cette liberté et cet amour.

Mais l’amour et la liberté viennent seulement en second lieu puisque c’est elle (Houria et ses sœurs) qui donne naissance à ceux qui les inventent et les cultivent avec la riche gamme de toutes les autres pratiques et idées qui s’appellent aussi valeurs et vertus…
Houria n’a pas pu mourir donc pour ensevelir le nom ou la substance de la liberté que lorsqu’elle a vu de ses propres yeux commencer à s’épanouir les petites fières qui s’agitent et vivent férocement dans la nichée qu’elle couve de son amour et qu’elle nourrit de ses contes et de ses poèmes…

Le roman c’est comme le rêve ; que ce soit dans les cauchemars ou dans les délicieux sommeils ronronnant, il vient toujours nous rendre compte de notre être le plus intime.

Ne dit-on pas - et c’est ma Houria personnelle qui me l’avait toujours dit et répété - que tout discours du rêve est à interpréter par son contraire ?

En effet le rêve prend toujours à contre pied la réalité !

Dans les circonstances agitées, il agit comme pour conjurer le mauvais sort : là où il donne à voir le désespoir et la mort, c’est la joie de vivre qu’il annonce, c’est l’espoir qu’il exalte.

Là où il nous montre, à nous-mêmes, jubilants et gais comme des imbéciles (par notre sentiment d’autosuffisance), c’est qu’il dénonce la médiocrité qui nous comble et qui abêtit notre sensibilité et paralyse nos actes et notre vitalité.

Mourir dans le roman est donc un salut, tout comme dans le rêve.

La mort de Samir est, de ce point de vue, à son tour un triomphe sur la médiocrité, puisqu’il s’agit, dans Fiamme in paradiso, moins de la mort du personnage que de la mort d’une époque caractérisée par la médiocrité existentielle…

Et c’est une libération donc à laquelle personne ne saurait renoncer sans renoncer à sa liberté et, par là, à son bonheur et à sa dignité.

Certes la ghorba est dure, pour être en soi déjà une espèce de mort, mais elle est nécessaire puisqu’elle nous garantit un regard nouveau sur nous-mêmes et sur le monde et elle nous offre paradoxalement une seconde vie en dédoublant en quelque sorte la première ; et alors nous nous voyons en même temps vivre et contempler le film de notre vie !

Mourir, pour Samir, c’est acquérir une seconde vie, une vie difficile certes puisqu’elle est lucide et désenchantée, mais une vie authentique ; une vie faite de liberté et de lumières…

Moi, comme Samir, sans cette ghorba ou ce sacrifice saignant, je n’aurais peut-être jamais pu apprendre ce que « doux-vivre » voulait dire.

Certes, j’aurais eu d’autres rêves et d’autres conceptions du doux-vivre, mais du haut de cette lucidité dont les années de mon exil m’ont honoré, je sais désormais ce que j’aurais perdu en quantas de joie et de lumières, si j’étais resté dans mon douar…

Rester dans un endroit pour toute sa vie, c’était pour moi s’abandonner implacablement à un appauvrissement progressif de l’esprit et à une extinction inexorable des forces de la vie et du doux-vivre.

As-tu observé les enfants pendant leur apprentissage de la langue (question rhétorique, puisque tu es mère, et quelle mère !) ?

Tu as noté - n’est-ce pas ? – que les enfants entament le parcours d’un tel apprentissage avec une vigueur inégalée pour s’arrêter, comme repus, presque ennuyés et déjà fatigués morts au bout de quelques années, alors qu’il leur reste – en théorie - 10 fois plus d’années à vivre encore !

Avec quelle force et quel acharnement ils le font, au début surtout, pour acquérir un son, une syllabe ou le moindre mot ?!

Quelle merveille qu’est cet apprentissage auroral, n’est-ce pas ?

Apprentissage frais et riche du pays de la prime enfance où l’innocence foisonne, le sourire  abonde et l’imagination est fertile et généreuse…

Puis ce printemps, cette vigueur, cet inflexible et illimité espoir, cette violence de l’instinct, cette vitalité élémentaire ne tardent pas à céder le terrain, pian piano, au brûlant été de l’épuisement qui tarit toute fraicheur et floche et fane toutes les forces de l’apprentissage en les jetant, proie sans défense, à la routine, à l’ennui, à la dégénérescence, si ce n’est, à la mort certaine de l’intelligence et de la sensibilité !

Malheureusement la quotidienneté et l’habitude nous assignent des limites étroites et asphyxiantes. Et seuls le rêve et, cet autre enfant de la fantaisie, l’art (ou la fiction) viennent à notre rescousse et nous revivifient l’air que nous respirons et renouvellent le paysage que nous contemplons en nous vouant à des espaces immenses de joie et de lucidité.

« La fiction – dit la même source citée au frontispice de cet écrit - apparaît chez Montesquieu comme un véritable mode de pensée, ou même d’expérimentation : libéré de toute entrave, parfois même sans que la publication soit envisagée de manière précise (elle pouvait connaître, comme pour l’Histoire véritable, des obstacles redoutables), il peut grâce à elle aborder tous les sujets, envisager frontalement les questions les plus ardues, tout en laissant intact le plaisir d’écrire et de lire. »

Tout comme le rêve !

Chère amie, je ne sais pas trop si ce que j’écris puisse avoir quelque pertinence, mais je suis heureux de te faire part de mes idées et de ma sensibilité.

Pour ce qui me concerne, je pense que c’est en nous confrontant avec des gens intelligents et sensibles que nous pouvons nous dépasser nous-mêmes et nous améliorer dans notre art comme dans notre vie en général.

Restons en contact et gardons ouverts et libres nos vases communicants qui sont notre sensibilité, notre critique (indulgente) et notre dévouement à l’art et à la pensée.

J’attends avec impatience que tu termines, avec succès j’espère, l’autre Final de l’histoire, pour pouvoir le lire pour lequel je te remercie d’avance.

Enfin je ne peux que te saluer avec ton très doux et combien généreux salut :

لك منّي أعطر ودّ وأحرّ سلام

 

À très, très bientôt !

 

Abdelmalek Smari

Article précédent Article suivant
Retour à l'accueil

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article