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BERBERICUS

Vues et vécus en Algérie et ailleurs. Forum où au cours des jours et du temps j'essaierai de donner quelque chose de moi en quelques mots qui, j'espère, seront modestes, justes et élégants dans la mesure du possible. Bienvenue donc à qui accède à cet espace et bienvenue à ses commentaires. Abdelmalek SMARI

A chacun sa Peste

« Il peut y avoir de la honte à être heureux tout seul. » Albert Camus

Voilà mes chers lecteurs, je vous offre à lire cette fois le second article de M. Kamel Daoud que je vous avais promis.

Il se trouve qu’en ces jours je suis en train de lire La peste de Camus, tout en continuant à lire les éditoriaux de notre écrivain et journaliste, M. Daoud.

Je crois qu’il y ait une petite ressemblance entre nos deux auteurs, je voudrais dire entre leurs proses et leur ironie : même sensibilité, même style ?

Oui c’est bien ça.

« Et l’originalité, la personnalité, de chacun d’eux ? » pourriez-vous m’objecter… c’est justement ce qui fait de Camus, Camus et de Daoud, Daoud : à chacun sa peste, sa conception de l’épidémie, son combat donc et ses armes propres.

Avant de vous proposer l’article en question je vous invite à jeter un coup d’œil à ma peste, pardon, à mon combat…

 

La peste (à Camus)

Est-ce vivre

Etre reclus dans un enclos

Point original

Puisque les bêtes en ont aussi

Jugés pour un délit ?

Mystère

Condamnés enfin

A mourir

Même en héros

Combattant la mort

En vain

A mourir

En quarantaine

Dans le silence

Dans la solitude

Dans la rage impuissante

Sans secours ?

Est-ce vivre

Naguère remplir de notre chair

Des charrettes, aujourd’hui

Remplir de morts

Des charrettes encore et - signe

De progrès - des fiches

Et cela va de soi

Les entrailles de la terre ?

Est-ce vivre

Contempler

Le toit des prisons

Répertoire de deuils ?

Est-ce vivre

La peste ?

24-04-14 06.50 dans l’autobus entre Cadorna et via Cusani Milan.

Abdelmalek Smari

 

À présent vous voici l’article promis (avec un grand remerciement à l’auteur).

Dans une prison, il y a le toit et les barreaux

«… Mais que te dire ? Dans le café, on ne comprend plus rien. On boit et on regarde la terre tourner autour de la tasse et le serveur autour de la terre.

Le bonhomme en haut de la tête est vieux, la terre est aride, la pluie est rare et on va vers demain mais sans bagages ni adresse.

On ne connaît personne chez nos petits-fils. On connaît presque tous chez nos ancêtres qui se bousculent pour nous donner leurs noms et prénoms.

Et après ?

Rien, on n’en sait pas qui élire ni qui voter. D'ailleurs qui va voter ? On ne sait pas là aussi car c'est un métier si neuf et on ne sait pas comment faire. Glisser un prénom dans une boîte n'est pas voter, c'est farcir. Je suis vieux maintenant. Pas à cause de mon âge mais de la salle d'attente immense qui est dans ma tête.

J'ai lu dans un livre une seule phrase et après je n'avais plus besoin de livres. C'était écrit : dans une prison, il y a les barreaux et il y a un toit.

Les prisonniers sont donc de deux sortes : ceux qui voient les barreaux disent que nous manquons de liberté. Ils se cognent alors la tête contre les murs, crient, gémissent ou se révoltent et refusent de manger tant que le mur n'est pas un horizon et tant que la serrure n'est pas un pigeon (blanc).

Je les connais, ils sont derrière mon dos et me poussent à creuser le mur et à crier comme eux. Ils ont raison mais je ne me sens pas bien avec eux. Je crains la falaise, juste après quelques mètres de liberté. J'ai peur de tomber après avoir été libéré.
Les autres ? Ce sont ceux qui voient dans la prison le toit. Celui qui protège de la pluie, du froid, du ciel et de la nudité.

Eux ne voient pas les barreaux mais seulement la protection. La prison est leur manteau et le manque de liberté est leur confort.

Que veux-tu que je te dise à leur place ? Ils se croient protégés de la liberté par la prison ; ils ne rêvent pas de partir, ni de sortir, mais de rester. Ils voteront pour leur gardien de prison car il est le gardien de leurs peurs. Il ne les empêche pas de sortir mais empêche le monstre d'entrer chez eux, en eux.

C'est donc selon ; on le pense tous au café de tes ancêtres, assis en cercles de moi et de notre voisin et jusqu'à l'émir Abd El Kader ni sait plus quoi faire de son cheval après sa mort.

On sait tous que la liberté n'est pas facile et ce n'est pas le but de tous les hommes. C'est selon, mon ami. Le toit ou les barreaux.

Cela ne veut pas dire que l'un a raison ou que l'autre a tort. C'est une question de choix. Derrière les barreaux, les gens s'entretuent. Avant les barreaux, les gens meurent d'ennui.

C'est dur d'être arabe surtout lorsqu'on n'est pas un arabe.

Je crois que tu m'as compris malgré toi.
Bonne hit, elle sera longue et sans étoiles qui t'indiquent du doigt le lever du soleil. Wallah je ne sais plus quoi faire entre un mort qui veut être Président et un Président qui refuse sa mort. »

par Kamel Daoud

http://www.lequotidien-oran.com/?news=5191912

 

Kamel Daoud est auteur de « Meursault, contre-enquête », Editions Barzakh, Alger, oct. 2013, 192 p. (Sortie prévue en France pour mai 2014 aux éditions Actes Sud)

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