Au début, il éprouva une grande joie à l’idée que Nastasia serait parmi les invités. Il lui écrivit une lettre dans laquelle il indiqua la date et le lieu de leur rencontre. Il était un peu inquiet, cependant : comment annoncer la nouvelle à la famille et surtout à Adra, sa future épouse ?
Il était certain qu’il n’aurait pas pu cacher sa relation avec Nastasia. Comment réagiraient les parents de la fiancée ?
L’Italienne arriva dix jours avant la cérémonie. Le jour du rendez-vous, Samir se rendit à l’aéroport avec la voiture de son frère. Il avait expliqué aux siens qu’il avait invité un couple d’Italiens, mari et femme.
En arrivant à l’aéroport, Samir aperçut Nastasia parmi d’autres passagers qui attendaient le bus pour la ville. Ils s’embrassèrent et montèrent dans la vieille Peugeot 504.
Après un rapide parcours dans les rues étroites et grouillantes de la vieille Constantine, ils arrivèrent à la maison. Elle ne s’était étonnée de rien puisque Samir lui avait décrit, avec précision, le panorama algérien, ses beautés et ses coins obscurs.
La famille lui avait réservé un accueil chaleureux et, déjà, une chambre lui fut attribuée dans la modeste demeure que Samir partageait avec les autres membres de la famille. Malgré l’austérité de la vie, il ne manquait rien à Nastasia et l’Algérie de Samir lui plut beaucoup.
Pendant que Samir se reposait dans sa chambre, sa mère l’appela :
- Où est son mari ?
- Il est à l’hôtel.
- Il l’a laissée toute seule avec toi ?!
- Je ne vais tout de même pas la manger, plaisanta-t-il, tu vois, eux, ils ne sont pas comme nous.
- Mais elle va le rejoindre à l’hôtel ? Autrement ce serait un scandale.
- Ne t’en fais pas pour elle. Elle sait ce qu’elle fait.
Son père les écoutait sans rien dire. Évidemment, il était, lui aussi, gêné.
Après cette mise au point avec sa mère, Samir sortit pour prendre un bol d’air. Les invités commencèrent déjà à envahir la vieille maison. Nastasia, pour sa part, essayait d’utiliser ce qu’elle avait conservé de son français scolaire et, tant bien que mal, elle arrivait à se faire comprendre. Son sourire ne quittait pas ses lèvres.
Elle invita la sœur de Samir à sortir avec elle, mais puisque la jeune fille n’était plus en âge de sortir sans l’autorisation de son père, Nastasia dut renoncer à sa compagnie. Les premiers jours, elle sortait avec Samir qui ne tarda pas à trouver une solution. « Tout le monde sera content » pensa-t-il « et j’espère que Nastasia ne se doute de rien ».
- Nastasia sortira avec toi, Rayane, dit-il à sa sœur avec l’autorité du frère aîné, ainsi mettrons-nous fin aux commérages. « Quant au mari fictif, continua-t-il au fond de lui-même, je leur dirai qu’il est allé voir l’un de ses vieux amis à Alger ».
Les deux jeunes femmes ne tardèrent pas à devenir amies. Les femmes ne faisaient plus rien sans demander, au préalable, l’avis de Nastasia : le décor des chambres, l’habillement, la coiffure, le maquillage, les cadeaux, les gâteaux… jusqu’à la couleur des draps et des couvre-lits !
Le cortège, qui devait aller accueillir la mariée, était prêt, mais Nastasia était encore enfermée dans une chambre pour donner les derniers conseils à Rayane sur le parfum et le rouge à lèvre et elle n’avait pas encore décidé si elle allait, elle aussi, accueillir la mariée ou rester à la maison. C’était Rayane qui l’avait convaincue de participer au cortège.
- Tu n’as pas idée de ce que peut être la sortie de la mariée, un spectacle royal, ni imaginer – continua-t-elle rêveuse – la joie et la beauté des filles, les bavardages avec les garçons, la musique, la promenade en voiture !
Les garçons avaient déjà pris place : chacun avait pour mission de veiller sur les filles choisies pour aller accueillir la mariée.
Ali, le cousin de Samir, préféra rester à la maison de l’époux avec les rares personnes chargées d’aménager, pour la troupe des musiciens, le garage, cadre de la fête pour les hommes. Les garçons, avec l’aide de Nastasia, avaient mis presque une semaine pour vider le local et pour le nettoyer : embelli, il devint un véritable salon.
Le cortège était sur le point de partir et tout le quartier était empli de vacarmes et de curieux. De chaque voiture s’échappaient des airs de musique de volume assourdissant : rai, staifi, gasbah,… Les filles choisirent les belles voitures, soit pour leur luxe et leurs couleurs criardes, soit pour les garçons qui les conduisaient, soit pour les belles chansons qu’elles émettaient… Elles surent enfin se transformer, pour l’occasion, en des nymphes de beauté et de coquetterie.
Elles veillaient, avec une grande vigilance, à éviter la compagnie de quelques vieilles dames. Après tout, elles voulaient seulement s’amuser un peu avec le chauffeur et son doubleur, irremplaçable, l’ange protecteur des femmes. Elles voulaient rire, se défouler, connaître de près ce que pourraient être ces créatures étranges, ces nébuleuses, que furent les garçons et - pourquoi pas ? - les aimer un coup.
C’était une belle journée fraîche et ventilée, malgré l’été qui, voici déjà deux mois, dévastait champs et bois et asséchait puits et sources.
Nastasia, l’Italienne, ne cessait d’épater les filles. En fait, elle avait mis pour l’occasion une simple chemisette de soie blanche déboutonnée jusqu’aux seins et une jupe bordeaux qui lui couvrait à peine les genoux.
- Elle a une peau de soie, s’exclamaient les Algériennes. N’a-t-elle pas peur de se la faire cuire ?
Les invités, qui venaient juste d’avoir vent de cette étrangère, l’assaillaient qui avec un regard furtif, qui avec quelques blagues, qui avec quelques questions. Rayane devint, en raison de son amitié exclusive avec Nastasia, une véritable diva, estimée et enviée.
Immédiatement le photographe se mit au travail. Tout en étant étranger à la famille, il ne se gênait pas d’accéder à chaque coin de la maison et les femmes ne se cachaient plus de lui ; au contraire, elles l’appelaient, lui parlaient, rigolaient avec lui et l’invitaient même à les photographier.
L’appareil photo sur la poitrine et la caméra à l’épaule, il sortit avec la dernière femme et se dirigea vers une « sport décapotable » rouge. Il continua ses prestations devant la maison de l’époux, volant quelques premiers plans à Nastasia et Samir, encore occupés à bavarder à côté de la voiture avec la portière ouverte, à quelques femmes de beauté stupéfiante, à la foule des curieux du quartier et aussi à la Mercedes de la mariée.
Dans ces fêtes, riches et pauvres n’étaient pas différents : ils devaient tous faire appel à un photographe pour immortaliser le mariage, comme la mode l’exigeait.
Les voitures s’élancèrent, et avec elles le vacarme, laissant à leur place une paix et un silence que seuls quelques murmures ou froufrous osaient troubler. Les femmes restées à la maison retournèrent vers la cuisine pour préparer le repas.
Le cortège ne serait de retour que dans deux ou trois heures : la mariée était déjà prête et parée, mais on devait lui faire faire une petite promenade dans les rues de la ville.
Ce fut la saison des mariages. Il était rare qu’un jeudi se passait sans plusieurs fêtes à la fois. Tous les quarts d’heure, on entendait le vrombissement des voitures et le vacarme de quelque cortège, pré-annonçant l’arrivée ou le départ d’une mariée.
Chaque fois que les enfants entendaient les klaxons, ils se mettaient à crier « La mariée ! Elle est arrivée la mariée ! » Ils arrivaient même à tromper les grandes personnes qui du coup sortaient de la maison ou se mettaient aux fenêtres, inclinés, épiant la source du bruit.
L’affaire Nastasia se répandit comme une tâche d’huile dans cette partie retirée de la banlieue pour arriver jusqu’au quartier où habitait la fiancée.
- C’est donc vrai que Samir a déjà une épouse italienne ! s’exclama la belle-mère, aussitôt qu’elle aperçut Nastasia qui arrivait avec le reste du cortège.
Rien ni personne ne l’aurait pu convaincre du contraire. Elle fut catégorique - Le mariage n’aura pas lieu. Je ne permettrai jamais à ma fille de prendre pour mari un dépravé. Regagnez votre domicile !
Le père, par contre, jugea qu’il valait mieux éviter la rupture - Dans l’intérêt de notre fille..., dit-il, il serait préférable que le mariage soit reporté à une date ultérieure, mais pas annulé ; au moins jusqu’à ce que l’époux prouve sa bonne foi et que l’intruse retourne dans son pays.
Nastasia, qui ne se doutait de rien, pensa que de tels pourparlers entre les parents de la mariée étaient inclus dans le rituel du mariage ; elle décida donc de se faire expliquer la situation par son ami, au moment opportun.
Entre-temps, ayant fini de préparer le garage pour la fête, Samir et ses amis s’installèrent autour d’une meida pour siroter un café avec des gâteaux de la maison. Les autres invités, en l’attente de la mariée, ne suspectaient rien. D’ailleurs Samir lui-même n’en savait rien ; après le café, il se retira avec certains de ses amis dans la maison prêtée, pour la circonstance, par un voisin. Ces amis lui serviraient de maquilleurs, coiffeurs, habilleurs pour sa toilette de marié.
Plus de trois heures passèrent, mais la mariée ne s’était pas encore annoncée. Les gens commencèrent à s’impatienter.
- Un accident est peut-être survenu…, dit une vieille dame, les chauffeurs de nos jours roulent à une vitesse infernale.
- Ne dites pas ce genre de choses, au nom de dieu, conjura la tante de Samir, ça porte malheur. Et puis nos enfants sont jeunes. Ils ne sont pas pressés et n’ont pas peur de s’éloigner de leurs gourbis comme nous autres vieilles.
Fatigués, les enfants gisaient ça et là, comme les soldats morts sur un champ de bataille, sur les marches des escaliers, dans les corridors et dans les chambres.
Les musiciens étaient en train d’essayer leurs instruments quand la première voiture arriva. Elle était silencieuse. Les gens accoururent de toutes les directions pour voir la mariée.
- Où est la mariée, que s’est-il passé ? Ce fut la même vieille dame qui rompit le silence. Chantez, jeunes filles, dansez ; nous ne célébrons pas des funérailles. Pourquoi ce silence, et cette obscurité ? Allumez les lampes, criez vos youyous, chantez…
Les autres voitures ne tardèrent pas à affluer, dans une bien triste ambiance. Le spectacle sombra de nouveau dans un silence inquiétant. Personne n’osa révéler la vérité. Tous attendaient l’époux qui n’avait pas encore quitté la maison du voisin.
En réalité, le silence ne dura pas plus d’une dizaine de minutes car juste après, s’éleva un concert de murmures, de rires étouffés et de mouvements brusques mais discrets. Quelqu’un sanglotait.
Peu à peu, l’embarras augmentait pour donner lieu à un vacarme assourdissant de pleurs et de hurlements. Certains invités juraient contre la mariée et sa famille, d’autres se disputaient ou se bagarraient, d’autres commencèrent à préparer leurs valises pour retourner à la maison.
Avisé par Ali, Samir, perturbé dans son for intérieur et humilié, se montra toutefois calme. Mais comment expliquer à Nastasia la nouvelle situation de chantage de la part de la famille de la mariée ?
Les invités se retrouvèrent tôt chez eux, d’une part très désolés par l’échec de la fête mais d’autre part contents d’avoir trouvé là motifs et matière pour alimenter la machine de leurs potinages. Les autres frères de Samir s’éparpillèrent au quatre coins de la ville pour informer les retardataires que la cérémonie était annulée.
Retiré une nouvelle fois dans la maison du voisin, Samir passa une nuit sans sommeil. Le lendemain il parut paradoxalement très détendu. Nastasia et lui firent une promenade, mangèrent dans un restaurant et rentrèrent très tard dans la soirée.
Elle était triste - Je suis navrée, lui dit-elle, je m’en irai le plus tôt possible.
Samir insista pour qu’elle restât encore quelques jours en Algérie. Elle accepta à condition de loger à l’hôtel. Ils passèrent les derniers jours et nuits ensemble.
Quelques jours après son retour en Italie, Nastasia lui écrivit une brève lettre dans laquelle elle l’invitait à un mariage. Dans l’avion, un souvenir se mit à tournoyer dans son esprit, le souvenir d’un temps tendre et beau à Milan…
Le juge se réveilla trempé de sueur, mourant d'épouvante. Il pensait que le réveil l'aurait libéré du mauvais rêve, mais son désarroi augmenta à la vue du spectre qui, venait juste de terminer le chapitre du cauchemar pour passer, impitoyable et imperturbable, à celui de l'enfer.
Abdelmalek Smari
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